jeudi 27 septembre 2018

Iran : "L'UE a-t-elle les moyens de résister aux Etats-Unis de Donald Trump ?"

J'étais hier soir l'invité de la radio La Première (RTBF Belgique) pour évoquer la situation de l'accord sur le nucléaire Iranien (JCPOA) et les mesures prises par l'Union européenne en vue de tenter de maintenir l'accord à flot. Retrouvez le podcast de mon intervention ci-dessous. 



Par ailleurs, vous pouvez également retrouver mon interview d'avant-hier dans les colonne du Figaro : "Cinq questions pour comprendre la crise entre l'Iran et les Etats-Unis"


samedi 22 septembre 2018

Iran : attaque terroriste à Ahwaz, le flou demeure.

Ce samedi 22 septembre 2018, la ville d'Ahwaz, capitale de la province iranienne du Khouzestan, a été frappée vers 9h (heure locale) par une attaque terroriste menée par un commando de quatre individus munis d'armes légères automatiques ayant pris pour cible un défilé militaire. Ce défilé prenait place dans le cadre de la journée nationale des forces armées qui commémore le déclenchement de la guerre Iran - Irak, débutée le 22 septembre 1980, et dont la province du Khouzestan fût l'un des principaux théâtres et par conséquent l'une des principales victimes. Le bilan actuel revu à la baisse fait état de 24 morts (le nombre de 29 avait été avancé dans un premier temps) - dont 12 Gardiens de la révolution et plusieurs enfants - ainsi que d'une soixantaine de blessés.



Le Khouzestan, région rurale du Sud-Ouest de l'Iran, constitue la continuation de la plaine mésopotamienne avant les monts Zagros. Province la plus chaude du pays régulièrement balayée par des tempêtes de sable, le climat y est particulièrement austère, de même que la situation socio-économique, l'IDH y étant bien plus faible que dans le reste du pays. Le taux de chômage officiel y est ainsi de 14,5% alors que la moyenne nationale se situe à 11,8%. C'est là un paradoxe dans la mesure où la région possède les plus importantes réserves pétrolières de l'Iran. Peuplée d'Iraniens arabophones, Saddam Hussein en avait fait l'un de ses principaux objectifs militaires lors de la guerre, soit-disant pour en libérer les habitants de la domination iranienne. En réalité, le pétrole constituait sa principale motivation, tout comme le fait qu'une annexion du Khouzestan lui aurait permis d'élargir considérablement la façade maritime de l'Irak après l'humiliation des accords d'Alger de 1975. Or, si le Khouzestan a particulièrement souffert du conflit, ses importantes réserves énergétiques ne lui ont pas autant profité qu'escompté. Si la province a servi de champ de bataille, ses réserves pétrolières ont surtout servi a reconstruire le reste du pays alors qu'elle-même en a proportionnellement moins profitées. 

Ce retard socio-économique, couplé à une identité locale qui distingue ses habitants de la majorité des Iraniens, a fait du Kouzestan une terre propice à l'émergence de groupes irrédentistes. Le nombre exact de ces derniers est difficile à établir, de même que leurs modes de fonctionnement, leurs assises populaires, leurs nombres de membres, et leurs méthodes de financement. La seule certitude, c'est qu'ils jouissent d'un soutien financier et logistique en provenance du monde arabe, notamment et surtout en provenance de Riyad, dont les rapports avec Téhéran se sont particulièrement tendus au cours de ces dernières années. Par ailleurs, beaucoup soupçonnent les néoconservateurs d'avoir encouragé un soutien américain envers ces groupes du temps où ils étaient influents dans les arcanes de la Maison Blanche, lors du premier mandat de G.W. Bush. La nomination de John Bolton au poste de Conseiller à la sécurité nationale par Donald Trump a relancé les rumeurs d'un soutien américain envers certains de ces groupes ; Bolton étant un partisan reconnu de la déstabilisation du régime depuis l'intérieur. Il avait d'ailleurs publié un mémorandum en ce sens sur le site de la revue National Review, appellent l'administration américaine à accentuer son soutien aux groupes irrédentistes du Khouzestan, ainsi qu'à ceux du Kurdistan et du Balouchistan iranien.



Bolton, qui a par le passé ouvertement appelé à un changement de régime en Iran, soutient désormais que l'objectif de l'actuelle administration n'est pas de parvenir à un tel cas de figure mais bien de pousser le régime à apporter des changements drastiques dans son comportement. Cette apparente modération ne convainc pas l'unanimité des analystes dont plusieurs pensent au contraire que l'objectif actuel de la Maison Blanche est bien de pousser à une révolution à l'intérieur du pays. Au regard des déclarations récentes des alliés de Washington dans la région, Israël et Arabie saoudite en tête, il apparaît clairement qu'il s'agit bien là de la voie souhaitée par ces derniers. Les propos tenus par Rudy Giuliani, allié politique et avocat personnel de Donald Trump quelques heures après l'attaque d'Ahwaz, vont clairement dans le même sens. Alors qu'il s'exprimait  devant un parterre rassemblant diverses organisations de la diaspora iranienne aux Etats-Unis et hostiles au régime de Téhéran, Giuliani a indiqué que les sanctions pourraient mener à une "révolution victorieuse" qui "renverserait le régime". Parmi la multitude de groupes actifs au Khouzestan et profitant d'une assistance extérieure, mentionnons notamment l'Arab Struggle Movement for Ahwaz (ASMLA), le National Liberation Movement of Ahwaz (NLMA), l'Ahwazi Democratic Popular Front (ADPF), le Patriotic Arab Democratic Movement in Ahwaz (PADMAZ), ou encore l'Armed Renaissance Group of Ahwaz, cette liste étant loin d'être exhaustive.

Illustration de cette proximité avec Riyad, Habib Jabr, l'actuel leader du ASMLA, a chaleureusement félicité l'Arabie saoudite pas plus tard que la vieille de l'attaque en raison de sa fête nationale à venir qui doit se tenir ce dimanche 23 septembre. Dans le même communiqué, il a également félicité Riyad pour sa lutte contre l'expansionnisme Iranien dans la région. Par ailleurs, il faut aussi signaler que l'ASMLA a également fait l'actualité en novembre 2017 en raison de l'assassinat par balle de l'un de ses cadres, Ahmad Mola Nissi, le 8 de ce même mois, juste devant son domicile situé dans la ville néerlandaise de La Haye. Bien entendu, les regards se portent naturellement vers Téhéran qui semble être le commanditaire le plus naturel. Si la police néerlandaise n'exclut pas cette piste, elle se penche également sur la possibilité qu'il s'agisse d'un règlement de compte entre groupes d'opposition rivaux ou bien encore qu'il s'agisse d'un acte lié à des rivalités internes au sein de l'ASMLA. Téhéran a pour sa part nié être lié à cet assassina et n'a pas manqué de condamner le meurtre d'Ahmad Mola Nissi, promettant de participer aux investigations. Les autorités iraniennes ont également dans la foulée condamné le financement par l'Arabie saoudite des groupes irrédentistes au Khouzestan, ce que Riyad a fermement démenti. La fille d'Ahmad Mola Nissi, Hawra Ahmad Nissi, a pour sa part déclaré que le conflit entre l'Iran et l'Arabie saoudite n'était dorénavant plus cantonné au Moyen-Orient mais qu'il s'élargissait également au continent européen.  Hawra Nissi a également déclaré que si Téhéran demeurait le suspect numéro un, d'autres suspects étaient également à prendre en considération.  En effet, selon un proche de la famille, Ahmad Nissi aurait accepté l'argent saoudien mais se serait opposé à ce que l'ASMLA soit instrumentalisé par Riyad dans son conflit avec Téhéran. Faut-il dès lors comprendre que certains au sein du clan Nissi voient en cet assassinat la main de Riyad afin de se débarrasser d'un individu trop rigide et faire dans le même temps porter le chapeau à Téhéran ? Difficile à dire tant les déclarations demeurent floues et les indices maigres. Mais dans tous les cas, il est certain que cette histoire vient encore saper un peu plus l'image du régime iranien alors que celui-ci tente depuis 2013 d'améliorer cette dernière au travers de diverses initiatives.

Si les autorités néerlandaises se sont pour l'instant refusées à pointer Téhéran du doigt, du point de vue de Washington, le coupable est d'ores et déjà tout désigné. Mike Pompeo a ainsi déclaré à la presse en mai dernier que la force Al-Qods des Gardiens de la révolution menait une campagne d'assassinats en Europe. Bien qu'il ne fasse pas mention explicitement de l'affaire Nissi, on voit mal à quel autre dossier il pourrait se référer. Cette déclaration a laissé plusieurs experts circonspects comme le relate le journal britannique The Guardian, citant plusieurs d'entres-eux. 

Toujours dans l'objectif d'accentuer la pression sur le régime iranien, le secrétaire d'Etat a déclaré dans une interview accordée à CNN le 21 septembre - soit la veille de l'attaque d'Ahwaz - que les Etats-Unis considéreraient l'Iran comme responsable en cas de nouveaux incidents dans le Sud de l'Irak prenant pour cible des intérêts américains. Le Sud de l'Irak est en effet le théâtre de violentes manifestations depuis plusieurs semaines et le consulat américain de Bassora a été pris pour cible la semaine dernière par un groupe d'individus présentés par Washington comme affiliés à une milice locale chiite sponsorisée par Téhéran.

Plusieurs des groupes actifs au Khouzestan ont été impliqués dans des attaques, incidents et sabotages dans la région (qu'ils appellent d'ailleurs Arabistan) depuis les années 1990 et ce jusqu'à aujourd'hui. L'ASMLA a par exemple revendiqué une attaque ayant conduit à la mort de deux membres des Gardiens de la révolution en janvier 2017. En février 2018, l'organisation publiait un communiqué dans lequel elle revendiquait une attaque menée par sa branche armée - Mohiuddin Al Nasser Martyrs Brigade - contre un champ pétrolier dans la province du Khouzestan. Cela dit, la véracité des faits demeure difficilement vérifiable. Considérés comme des groupes terroristes en Iran, ils jouissent d'une très large tribune dans les médias arabes - saoudiens comme émiratis - qui ne manquent pas de relayer leurs propos et de diffuser des interviews de leurs différents leaders. 

Pour l'heure, le flou demeure quant à la responsabilité du groupe derrière l'attaque d'Ahwaz. Nous retrouvons sans grande surprise l'EI parmi les auteurs potentiels. L'organisation a en effet revendiqué l'évènement en diffusant un communiqué via son agence de presse Amaq dans lequel elle endosse la responsabilité de l'évènement tout en affirmant que le président iranien Hassan Rouhani était présent sur les lieux. Or, si le président était bien présent à un défilé, c'était à celui de Téhéran. L'EI a donc publié par la suite un autre communiqué dans lequel il n'était plus fait mention du président iranien. Ce cafouillage autour des évènements a suscité l'impression dans un premier temps que l'EI menait ici une tentative de récupération et que cette piste n'apparaissait pas sérieuse. Les choses se sont avérées plus compliquées par la suite, nous y reviendrons.

Premier communiqué de l'EI.
Deuxième communiqué de l'EI.
Les autorités iraniennes n'accordent pour l'heure aucun crédit aux revendications de l'EI, arguant qu'il s'agit bien d'un groupe local de libération de la région d'Ahwaz sans pour autant apporter plus de précision quant à la nature exacte du groupe. La télévision d'Etat iranienne a cependant évoqué la responsabilité "d'éléments takfiri", une allusion à des islamistes sunnites. 

NOTE : A la vue des derniers développements, il semble cependant que les autorités iraniennes soient en train de privilégier la piste de la branche dissidente de l'ASMLA basée au Danemark (voir plus bas). Il convient d'ailleurs de signaler que l'Iran pourrait avoir de bonnes raisons d'orienter sa version officielle vers celle d'un groupe séparatiste interne. En effet, sur le plan de la politique intérieure, la République islamique n'a de cesse de clamer qu'elle a vaincu l'EI en Irak et en Syrie. Une frappe de l'EI sur le territoire iranien (la deuxième après celle survenue à l'été 2017) signifierait donc un aveu d'échec alors que Téhéran revendique haut et fort sa capacité à assurer la sécurité de son territoire à l'égard des menaces extérieures ; cela pourrait donc illustrer une volonté de ne pas perdre en crédibilité sur ce point à l'égard de la population iranienne. Qui plus est, sur le plan de la politique étrangère, la piste d'un groupe local financé par des agents extérieurs rejoint les éléments classiques de la rhétorique du régime iranien qui lui permet de blâmer les puissances étrangères hostiles à son encontre. A la veille de l'Assemblée générale des Nations-Unies, cela pourrait constituer un élément à mettre dans la balance pour l'Iran dans son bras de fer qui l'oppose aux Etats-Unis, à l'Arabie saoudite et à Israël. Cela dit, ce ne sont que des hypothèses et en aucun cas des affirmations, la piste de l'EI est peut-être véritablement à rejeter ; difficile de porter un jugement définitif pour l'instant.

Quelques heures après ces deux communiqués la branche de l'EI pour le Khorasan (ISIS Wilayah Khorasan - active en Iran, en Afghanistan et au Pakistan) a également publié un communiqué revendiquant l'attaque d'Ahwaz.



Quelques heures plus tard, Amaq publiait une vidéo montrant trois des assaillants à bord d'un véhicule, deux d'entres-eux s'exprimant en arabe, un troisième en persan.



Sur cette vidéo, les individus sont équipés d'uniformes iraniens des Gardiens de la révolution et de la milice paramilitaire du régime, le Basidj, reconnaissable notamment grâce à son keffieh très distinctif qui apparaît clairement sur la vidéo. Ils évoquent le djihad contre les Iraniens qu'ils qualifient de "kafir"- comprenez des incroyants/infidèles - arguant que pour leur part ils représentent le véritable islam (sic).

Il apparaît que les individus de la vidéo sont bien ceux ayant perpétré l'attaque à Ahwaz, comme en atteste la comparaison avec les photos des terroristes abattus et diffusées entre autre par les médias iraniens et les réseaux sociaux.





Cette vidéo pourrait constituer une preuve sérieuse de l'implication de l'EI dans l'attaque de samedi. Cela dit, une branche dissidente de l'ASMLA basée au Danemark (mentionnée plus haut et développée plus bas) a accusé sur les réseaux sociaux l'EI de lui avoir volé la vidéo (comment ?!?) et d'avoir usurpé la revendication de l'attaque. Chronologiquement, ce groupe dissident de l'ASMLA a été le premier à revendiquer l'attaque dans un entretien de leur porte-parole avec la chaine Iran International basée à Londres et financée en partie par l'Arabie saoudite (voir Infra). Cela dit, cette affirmation de vol de la vidéo s'avère pour le moins étrange et la question de sa crédibilité demeure. Il faut aussi remarquer que d'ordinaire, les groupes irrédentistes actifs au Khouzestan ne font guère mention de desseins religieux et se contentent de discours aux relents nationalistes agrémentés de revendications territoriales. D'un autre côté, les individus présents sur la vidéo ne font nullement mention de leur appartenance à l'EI et ne jure à aucun moment fidélité à Abou Bakr al-Bagdhadi comme cela a déjà été observé dans d'autres vidéos de ce type publiées par l'EI. Donc, si - et je dis bien si - la revendication de l'EI devait être infondée et que c'est bien cette branche de l'ASMLA qui est impliquée, cela signifierait que des changements s'opèrent dans la structure et les modes opératoires de certains groupes du Khouzestan. Stratégiquement, cela pourrait (conditionnel) s'expliquer par la volonté de ratisser et de recruter plus large, ces groupes n'ayant généralement pas une assise populaire très importante. Pour l'heure, rien ne permet de départager - selon moi - avec certitude ces deux pistes : celle de l'EI et celle de la branche dissidente de l'ASMLA ; chacune ayant ses éléments à charge et à décharge.

Pour ce qui est des réactions iraniennes, le ministre des affaires étrangères Javad Zarif a réagi assez rapidement en accusant sur Twitter des puissances étrangères d'être coresponsables de l'attaque, sans apporter plus de précisons.


Le Général Ramezan Sharif, porte parole des Gardiens de la Révolution, a quant à lui été plus explicite en pointant ouvertement du doigt le rôle de l'Arabie saoudite dans une déclaration reprise par l'agence de presse officielle iranienne ISNA :


S'il est ici bien fait mention d'un groupe combattant pour la libération de la région d'Ahwaz, aucune autre précision supplémentaire n'est apportée, ce qui maintient le flou dans la mesure où, comme précisé précédemment, plusieurs groupes coexistent dans la région.

Cette incertitude se retrouve dans les propos du président Rouhani qui a appelé les services de sécurité à "rapidement identifier" les auteurs de l'attaque tout en précisant que celle-ci engendrerait une réponse "écrasante", et que "ceux qui financent le terrorisme doivent être tenus pour responsable". (Source : ISNA)

Le Guide suprême, Ali Khamenei, a également sans surprise accusé les alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient d'être derrière cette attaque même s'il s'est bien gardé de nommer explicitement les Etats concernés. 

Cela dit, ce lundi 24 septembre, le Guide a nommément accusé l'Arabie saoudite ainsi que les Emirats Arabes Unis via son compte Twitter d'être les sponsors du groupe incriminé dans l'attaque, leur promettant une punition à venir.



Les Gardiens de la révolution se sont quant a eux fendus d'un communiqué publié par l'agence IRNA puis repris par les autres agences iraniennes (dont ISNA) dans lequel ils accusent "le triangle formé par les puissances occidentales, les Arabes, et les Sionistes" d'être responsables de l'attaque d'Ahwaz, promettant au passage que les terroristes subiraient dans un avenir proche une "vengeance inoubliable".

Le commandent-adjoint de l'armée de terre (de l'Artesh donc et non des Gardiens), le général de brigade Nozar Nemati  a déclaré qu'il était encore trop tôt pour pouvoir affirmer si des services de renseignements occidentaux étaient impliqués dans les évènements ; suggérant ainsi que la piste à suivre pourrait bien être plus locale et régionale (ce qui renvoie aux accusations formulées à l'égard des pays du Golfe).  Il a également déclaré que les auteurs de l'attaque appartenaient au mêmes groupes que ceux qui étaient financés auparavant par Saddam Hussein et qu'ils poursuivaient encore les mêmes objectifs. 

Lundi, l'agence de presse iranienne Mizan, affiliée au système judiciaire de la République islamique, affirmait que selon Mahmoud Alavi, le ministre iranien du renseignement, un large réseau en lien avec les auteurs de l'attaque avait d'ores et déjà été démantelé. 

Par ailleurs, les médias iraniens pointent également du doigt la télévision Iran International, cofinancée par l'Arabie saoudite et basée au Royaume Uni, selon laquelle le porte-parole du groupe armé à l'origine de l'attaque aurait revendiqué celle-ci. Dans l'entretien téléphonique ci-dessous, l'individu en question, Yagoub Hor Altasteri (retenez bien ce nom), se présente comme le porte-parole du "Mouvement Al-Ahwaz" et évoque une attaque "légitime" en parlant toujours à la première personne du pluriel lorsqu'il évoque la "Résistance Nationale d'Ahwaz". Il parle d'une attaque perpétrée par des jeunes de la région contre l'occupation de celle-ci par l'Iran. Chronologiquement, cette interview est apparue avant que le régime iranien ne communique sur l'attaque et bien avant que l'EI ne revendique celle-ci. Le fait qu'il parle à la première personne du pluriel donne véritablement l'impression que lui et son mouvement s'accapare la responsabilité des évènements.



L'information, reprise par CNN et The Guardian, présente Yagoub Hor Altasteri comme le porte-parole du Patriotic Arab Democratic Movement in Ahwaz (PADMAZ), qui y déclare que son mouvement est bien à l'origine de l'attaque. Seulement voilà : peu de temps après cette déclaration, le PADMAZ a publié un communiqué sur son site internet officiel - et repris par son compte Twitter - dans lequel il rejette toute responsabilité dans l'attaque conduite ce 22 septembre.



L'ambassadeur iranien à Londres, Hamid Baeidinejad, a vivement condamné l'interview conduite par Iran International et a annoncé sur Twitter qu'il comptait se plaindre auprès de l'Ofcom (Office of communication ; l'autorité régulatrice des télécommunications au Royaume-Uni) afin d'enquêter sur ce qu'il qualifie de "diffusion honteuse" menée avec un "porte-parole d'un groupe terroriste".


De son côté, la chaine d'information saoudienne Al-Arabiya cite également Yagoub Hor Altasteri mais le présente comme le porte parole d'un autre mouvement : l'Arab Struggle Movement Liberation of Ahwaz (ASMLA).  L'homme aurait déclaré lors d'une interview auprès de la chaine que la revendication émanant de l'EI constituait une usurpation et que l'attaque avait été conduite par des éléments individuels favorable à la "résistance" sans spécifier s'ils étaient apparentés à son groupe ou à un autre. 

Associated Press évoque également une interview menée par ses services avec Yagoub Hor Altasteri, s'exprimant toujours au nom de l'ASMLA, et lors de laquelle il affirme que l'attaque a bien été menée par une cellule de son organisation.

CNN a par la suite revue sa copie en affirmant que Yagoub Hor Altasteri, désormais présenté par la chaîne américaine comme appartenant à l'ASMLA et non plus le PADMAZ, avait communiqué directement avec CNN afin de nier toute implication de son groupe dans l'attaque.



Après enquête, il s'avère que Yagoub Hor Altasteri possède un compte Twitter actif depuis 2012 et qu'il s'y présente bien comme le porte-parole d'un groupe affilié à l'ASMLA et basé au Danemark.



Sur ce compte, qui reprend d'ailleurs l'adresse internet officielle de l'ASMLA (http://ahwazona.net), Yagoub Hor Altasteri a publié plusieurs messages, se félicitant de l'attaque et dénonçant la tentative de récupération (selon lui), de cette dernière par l'EI. Un message particulièrement évocateur publié ce 24 septembre tranche avec certaines de ses déclarations dans les divers médias : il s'y réjouit des résultats obtenus par la résistance d'Al-Ahwaz dans l'attaque de ce 22 septembre et appelle à défendre fermement la réputation de la cause ahwazi ; faisant sans doute ici allusion aux autres versions existantes dans la presse quant aux auteurs de l'attaque.



S'il devait s'avérer que l'ASMLA est bel et bien derrière l'attaque de samedi, il faudra alors suivre de près la réaction de l'Union européenne dans la mesure où plusieurs des cadres de l'organisation résident sur le sol européen et que celle-ci a encore organisé un rassemblement politique à Bruxelles pas plus tard qu'en janvier 2018.



Cela dit, il convient de préciser que pour l'heure, aucun des groupes soupçonné ou mentionné n'a publié un communiqué officiel  - sur son site internet ou sur son compte Twitter officiel - revendiquant l'attaque. Ceci pourrait cependant tout à fait changer dans les heures/jours à venir.

Comme si la situation n'était pas suffisamment confuse, au soir du dimanche 23 septembre, l'ASMLA a publié un communiqué son site internet dans lequel il rejette toute responsabilité dans l'attaque survenue à Ahwaz le 22 septembre :


Ce communiqué vient jeter le trouble dans la mesure où Yagoub Hor Altasteri se présente bien comme le porte-parole de l'ASMLA et que ses propos sont pour le moins ambigus ou contradictoires. Son compte Twitter personnel renvoie d'ailleurs vers le site officiel de l'ASMLA même si lui-même ne fait aucune mention du communiqué précité. Le communiqué de l'ASMLA fait pour sa part référence à un "petit groupe se revendiquant de l'ASMLA" mais qui aurait été exclu de l'organisation et serait le fruit d'une "scission survenue en 2015". Après enquête, il apparaît que ce communiqué fait bien référence à Mr. Altasteri et à son groupe. En réalité, la branche originale de l'ASMLA est basée aux Pays-Bas alors que le groupe de Mr. Altasteri est basé au Danemark. La branche originale de l'ASMLA rejette officiellement tout lien avec Mr. Altasteri et son groupe et nie officiellement toute implication dans l'attaque terroriste survenue à Ahwaz. 

Yagoub Hor Altasteri a également par la suite donné une interview à la télévision publique danoise (lui-même et son mouvement étant basés au Danemark), lors que laquelle il précise que l'ASMLA - dont il se revendique toujours - fait partie d'une plus grande organisation "L'Ahwaz National Resistance" et dont l'ASMLA (branche danoise) n'est que "le bras politique en charge de la communication médiatique".


Dans cette interview, il y déclare que l'ASMLA "ne sait rien au sujet des détails (de l'opération)", "n'a rien à voir avec le planning", et "n'a pas vraiment de contact" avec les auteurs de l'attaque d'Ahwaz. Il reconnait tout de même que les auteurs appartiennent au Ahwaz National Resistance. Autrement dit, il semble dire "c'est nous tout en n'étant pas nous directement"... Autant dire que tout cela n'est pas clair.  Sur la défensive, il répète que l'ASMLA opère selon lui en conformité avec les lois danoises. 

Pour rappel, la branche originale de l'ASMLA - basée aux Pays-Bas - rejette tout lien avec Mr. Altasteri.

Par ailleurs, outre le site internet de l'ASMLA précité (http://ahwazona.net), d'où provient le communiqué et qui apparait sur le compte Twitter de Yagoub Hor Altasteri (alors que les deux se contredisent), il apparait qu'il existe également un autre site internet se présentant comme celui de l'ASMLA : http://ahwazna.org 

Ce dernier ne comprend ni communiqué de revendication, ou de rejet d'une quelconque responsabilité dans l'attaque de ce 22 septembre. Il apparaît également impossible de savoir s'il est lié au premier site énoncé où s'il a un quelconque lien avec la scission évoquée dans le communiqué de l'ASMLA précité.

Donc, pour résumer, nous avons ici la branche originale de l'ASMLA basée aux Pays-Bas qui réfute tout lien avec Mr. Altasteri qui appartient pour sa part à un groupe issu d'une scission de l'ASMLA survenue en 2015 et basé au Danemark. Ce dernier groupe, qui se présente également comme l'ASMLA, appartient à un ensemble plus large, le Ahwaz National Resistance auxquels les assaillants de l'attaque de samedi seraient liés - selon Altasteri - sans être directement affiliés au groupe dissident de l'ASMLA présent au Danemark et représenté par Mr. Altasteri. Cela commence à être clair ?

Les autorités danoises ont rapidement réagi en exprimant leurs condoléances au peuple d'Iran ainsi qu'aux autorités iraniennes. Par ailleurs, le ministre danois des affaires étrangères, Anders Samuelsen, a déclaré que s'il devait s'avérer que les auteurs de l'attaque d'Ahwaz devaient avoir des connections avec des individus présents sur le sol danois, ces derniers devront bien évidemment faire face aux conséquences. 



Egalement pointé du doigt dans un premier temps, l'Ahwazi Democratic Popular Front (ADPF) a également publié un communiqué rejetant toute responsabilité dans l'attaque et au travers duquel il accuse même le régime iranien d'être responsable des faits :



Un certain nombre d'observateurs de la politique iranienne ont en effet pensé initialement que l'APDF pourrait avoir un rôle dans l'attaque d'Ahwaz en raison d'un message publié sur son compte Twitter la veille de l'attaque et appelant à défier l'autorité iranienne par diverses actions :



Enfin, le Pr. Abdulkhaled Abdulla, réputé proche du pouvoir émirati et dont l'on dit qu'il serait l'un des conseilleurs de la famille royale (notamment le prince héritier et MoD Mohammed ben Zayed Al Nahyane) en matière de de politique étrangère, de défense et de sécurité, n'a pas hésité à déclarer sur Twitter que cette attaque n'avait rien d'un acte terroriste dans la mesure où elle ciblait des militaires, faisant fi du fait que sur les 24 décès à déplorer, 12 seulement sont à comptabiliser dans les rangs des forces armées. Si ce point de vue a de quoi choquer, il est cependant assez représentatif de la perception dominante à l'égard de l'Iran de l'autre côté du Golfe persique. 


Moshen Rezaï, ancien commandant en chef des Gardiens de la révolution et membre du Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime n'a pas manqué de réagir à cette déclaration en publiant un tweet particulièrement virulent et menaçant à l'égard du professeur émirati.



Les autorités iraniennes ont par ailleurs annoncé que l'attaché d'affaires émirati à Téhéran allais être convoqué pour s'expliquer sur les propos tenus au sujet de l'attaque par un officiel de l'émirat qui n'a pas été cité dans le communiqué publié. Difficile dès lors de connaître les propos incriminés.

Les réactions à l'attaque ont également été nombreuses sur les réseaux sociaux, notamment Twitter. Plusieurs partisans des différents groupes ont revendiqué l'attaque et bien que des déclarations individuelles émises par de simples sympathisants/membres ne puissent être considérées comme une déclaration officielle, cela n'a pas manqué d'accentuer la confusion. 

Enfin, les détracteurs les plus durs du régime iranien, notamment une partie de la diaspora proche des mouvements d'opposition, ne manque pas de soit afficher sa satisfaction quant à l'attaque, espérant que celle-ci inaugurera une ère d'instabilité à même de faire chanceler le régime, soit de clamer qu'il s'agit ici d'un complot ourdi par le régime lui-même afin d'apeurer la population et d'ainsi pouvoir justifier un durcissement des mesures sécuritaires à travers le pays. Il faudrait alors que l'on m'explique comment une attaque réussie contre les Gardiens de la révolution - ce qui est en soi un constat de faiblesse - symbole de la force du régime, peut être au final une bonne chose pour la République islamique... 



Quoi qu'il en soit, si cette attaque pourrait donner des idées et peut-être même représenter un encouragement pour les groupes irrédentistes présents à travers l'Iran (au Khouzestan, au Kurdistan ou encore au Balouchistan), il n'en demeure pas moins que ces groupes jouissent traditionnellement d'une assise populaire assez limitée. Le risque de nouveaux attentats n'est bien évidemment pas à exclure mais ces régions ne sont pas non plus sur le point de sombrer dans la guerre civile. La province du Khouzestan en est un parfait exemple. En dépit de ses nombreux groupes d'opposition au régime et de ses difficultés internes, la région possède une population assez divisée sur le sujet de l'autonomie. Beaucoup se sentent profondément iraniens, d'autres préfèrent demeurer sous la domination de Téhéran plutôt que de risquer un saut dans l'inconnu qui les conduirait sans doute à tomber dans l'escarcelle de Bagdad ou de Riyad. La question n'est donc pas simple et la population concernée est bien loin de constituer un ensemble homogène. Saddam Hussein en avait fait les frais en son temps.

Au final, je le rappelle, il est impossible d'exclure totalement l'une des deux pistes (EI ou branche dissidente de l'ASLMA) à la vue des éléments disponibles actuellement. Les autorités iraniennes privilégient pour leur part la piste de l'ASLMA sans tenir compte - pour l'instant - des communiqués de l'EI. 

En revanche, ce qui semble certain, c'est que de manière générale, à travers le pays, cette attaque va avant tout ressouder la population derrière le régime. Les Iraniens demeurent - pour des raisons historiques - viscéralement hostiles aux ingérences étrangères et même si le mouvement à l'origine de l'attaque possède des racines régionales, ses très possibles accointances avec le royaume saoudiens ne manqueront pas de réveiller le nationalisme iranien. Au-delà de cela, le régime n'aura aucun mal à convaincre (à tort ou à raison?) sa population d'une implication américaine et/ou israélienne étant donné l'état d'esprit de la population. L'assistance militaire de Washington à l'égard de Riyad (47 milliards de dollars en 40 ans), suffit à elle seule pour convaincre beaucoup d'Iraniens que si les Saoudiens sont impliqués, alors les Américains le sont également, même si ce n'est que de manière indirecte. Les déclarations plus qu'hostiles - et récurrentes - de Mohammad ben Salman - dit MBS -le prince héritier tout puissant du royaume à l'égard de l'Iran (notamment des menaces de guerre) apparaissent d'ailleurs ici comme un élément à charge dans l'évaluation d'une possible responsabilité saoudienne. En mai 2017, il avait d'ailleurs déclaré vouloir transposer la lutte entre Riyad et Téhéran sur le sol iranien. L'année suivante, en mars 2018, il n'avait pas hésité à comparer le Guide suprême iranienne Ali Khamenei à Adolf Hitler. Pour ce qui est des Etats-Unis, les actuels responsables du dossier iranien à la Maison Blanche (Bolton et Co.) ne contribuent certainement pas à calmer les esprits.

Les réactions à l'attaque se sont rapidement multipliées. Le Secrétaire général de l'ONU Antonio  Guterres a ainsi adressé ses condoléances au peuple ainsi qu'au gouvernement iranien. Les chancelleries européennes ont fait de même mais l'Iran a également convoqué le chargé d'affaires britannique ainsi que les ambassadeurs danois et néerlandais en poste à Téhéran afin de protester officiellement quant à la présence sur leurs sols d'éléments appartenant à des groupes considérés en Iran comme terroristes et liés aux mouvement indépendantistes du Khouzestan. Le président russe Vladimir Poutine a exprimé ses condoléances auprès du peuples et des autorités iraniennes.

Il est également à souligner que de tous les Etats de la péninsule arabique, seul le Sultanat d'Oman et le Qatar ont publié un message de condoléance à destination des autorités iraniennes et du peuple iranien.



En Irak, le président Masum a également condamné l'attaque, la qualifiant d'attaque terroriste et mettant en avant le soutien de la nation irakienne envers la nation iranienne.  Le ministre irakien des affaires étrangères, Ibrahim al-Ja'fari, a également publié un communiqué condamnant l'attaque, ainsi que le gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien qui a également publié sa propre déclaration dénonçant ce qu'il qualifie d'acte terroriste. 

Au final, des Etats voisins de l'Iran, la Turquie, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Azerbaïdjan, l'Arménie, Oman, le Koweït, le Qatar et l'Irak ont condamné l'attaque. 

Aux Emirats Arabes Unis, Anwar Mohammed Gargash, ministre d'Etat pour les affaires étrangères, a regretté sur Twitter les accusations formulées par l'Iran à l'encontre des EAU et rappelé la position officielle de son pays contre le terrorisme.


Côté américain, Nikki Haley, ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU, a rejeté les accusations de l'Iran selon lesquelles les Etats-Unis et/ou leurs alliés occuperaient une part de responsabilité dans l'attaque. Dans le cadre d'une interview accordée à CNN le dimanche 23 septembre, au lendemain de l'attaque et suite aux tensions croissantes avec Téhéran qui condamne le soutien apporté par les Etats-Unis à Riyad, Nikki Haley a réitéré la position officielle de l'administration Trump, à savoir que les Etats-Unis ne recherchent pas un changement de régime en Iran mais bien un changement de comportement. 

Quant à l'attaque elle-même, certains commentaires lus de manière répétée sur les réseaux sociaux méritent un petit éclaircissement :

  • "Les assaillants portaient des uniformes des Gardiens de la révolution, cela est très difficile à trouver, cela prouve qu'il y a complot". 
  • ==> NON ! Donnez moi 30 minutes dans le bazar de Téhéran et je vous rapporte tous les uniformes que vous souhaitez. Les bazars iraniens regorgent de vendeurs de surplus militaires. 

  • "Les militaires n'ont pas répliqué immédiatement avec leurs armes, cela prouve qu'ils étaient dans le coup, c'est un complot orchestré par le régime".
  • ==> NON ! Les militaires ne défilent jamais avec un chargeur plein ou une munition dans la chambre ! Bien souvent d'ailleurs, les chargeurs ne sont pas sur les armes. Autrement dit, les militaires du défilé étaient bien incapables de riposter. 

  • "Les Gardiens de la révolution sont le pilier du régime, des troupes d'élites coupables de multiples crimes, tant mieux s'ils ont été pris pour cible". 
  • ==> Bon, les Guardiens, en tant qu'institution (pour ne pas dire corporation), sont bien l'un des piliers du régime. Mais cela concerne avant tout leurs élites et leurs capacités économiques ! Les soldats pris pour cible lors de l'attaque étaient pour certains des jeunes gens effectuant leur service militaire ! Enormément de jeunes choisissent les Gardiens pour leur service dans la mesure où celui-ci y est considéré comme moins dur et moins contraignant que dans l'armée régulière (Artesh).