vendredi 29 décembre 2017

Tournoi d'échecs en Arabie saoudite : Anna Muzychuk et le deux poids deux mesures.


"In a few days I am going to lose two World Champion titles - one by one. Just because I decided not to go to Saudi Arabia. Not to play by someone's rules, not to wear abaya, not to be accompanied getting outside, and altogether not to feel myself a secondary creature. Exactly one year ago I won these two titles and was about the happiest person in the chess world but this time I feel really bad. I am ready to stand for my principles and skip the event, where in five days I was expected to earn more than I do in a dozen of events combined. All that is annoying, but the most upsetting thing is that almost nobody really cares. That is a really bitter feeling, still not the one to change my opinion and my principles. The same goes for my sister Mariya - and I am really happy that we share this point of view. And yes, for those few who care - we'll be back!"

C'est par ces mots postés sur sa page Facebook que la championne d'échecs ukrainienne Anna Muzychuk a annoncé qu'elle renonçait à se rendre en Arabie saoudite pour y disputer le 1er tournoi "Roi Salman" qui se tient actuellement à Riyadh du 24 au 31 décembre.


Les motifs invoqués - refus de se soumettre à une tierce autorité, refus de porter une abaya, refus de devoir être accompagnée à l'extérieur et de se sentir comme une créature inférieure - peuvent apparaître tout à fait louables. En fait, lorsque l'on connait - même de manière très superficielle - les conditions de la femme en Arabie saoudite, la posture d'Anna Muzychuck sent bon le vent de la révolte féministe. Haut les coeurs camarades ! Voici le (la?) nouveau(elle?) héraut de notre cause, notre nouvelle porte-étendard ! 

Et il est vrai que cette déclaration a déclenché beaucoup d'émules. Positives pour la plupart, en soutien à la championne qui sacrifie ses titres sur l'autel de ses principes tout en renonçant à une grosse somme d'argent. Si ça ce n'est pas du courage ! Emules dans la presse tout d'abord. L'information a été reprise par plusieurs agences de presse et par plusieurs quotidiens (Libération, Huffington Post, Paris Match, L'Equipe, La Libre Belgique, le New York Times, The Guardian, ... Sur les réseaux sociaux ensuite. Sa publication Facebook regorge de commentaires positifs saluant l'attitude de la sportive. Sur Twitter également, nombreux sont les utilisateurs à avoir salué sa décision, y voyant une forme de courage ainsi que la manifestation d'un véritable comportement féministe. Elle "dénonce", elle "se dresse contre", elle "lutte", ... ne sont que quelques exemples des nombreuses formulations que j'ai observées depuis quelques jours. 

Cela dit, est-ce vraiment la meilleure attitude à adopter dans ce cas de figure ? Et oui, c'est un homme blanc européen dans la trentaine et issu de la classe moyenne qui plus est qui a l'outrecuidance d'oser poser la question et alimenter le débat. 

Du courage. Vraiment ? 

Ce qui me surprend beaucoup, c'est qu'énormément de personnes assimilent la décision d'Anna Muzychuck a un geste courageux. Avec ces quelques mots tapés depuis son clavier, elle est devenue une héroïne, un véritable symbole bien plus médiatisé que les nombreuses femmes qui subissent elles la répression au quotidien. Cela me gêne. Oserai-je dire qu'il y a là un mécanisme inconscient qui flatte l'égo du petit protestataire occidental de salon qui se voit en lutte depuis son fauteuil contre l'injustice mondiale et qui perçoit en Anna une figure au travers laquelle se projeter ? J'espère me tromper. Cela dit, je peux comprendre les personnes qui l'applaudissent de la sorte mais je ne suis pas d'accord avec elles. Selon moi, leur "analyse" est biaisée et repose avant tout sur un réflexe humain primaire : celui du repli sur soi et de la retraite face à environnement/interlocuteur hostile et/ou méconnu. On est donc dans l'émotionnel le plus basique et ce d'autant plus que le climat ambiant est pour le moins favorable à ce type de comportement à l'égard du monde musulman. Ne le nions pas, il a dans l'air de notre société comme un léger fumet d'islamophobie et beaucoup sont heureux de pouvoir taper ici sur le dos de l'Arabie saoudite et par procuration sur le dos du monde musulman tout en se couvrant du drap blanc de la supériorité morale. C'est aisé et facile. Oui oui je sais, c'est aussi réducteur diront certains (du moins je l'espère !). Cela pue l'amalgame même ! Et pourtant nombreux sont ceux qui y ont recourt et pour qui cela devient LA vérité. Or le monde musulman ne se réduit pas à l'Arabie saoudite où il est pourtant vrai qu'il y a encore une sérieuse marge de progrès (et je pèse mes mots) dans le domaine des droits de la femme (et des droits humains tout court qui plus est). Je l'ai déjà dit, je ne trouve pas cette attitude courageuse. Pour moi le courage aurait été de s'y rendre, de les regarder dans les yeux et de sortir son meilleur jeu, histoire de montrer de quoi elle était capable. Cela aurait eu de la gueule et du panache, un peu à l'image de Rocky défiant Ivan Drago dans Rocky IV au plein coeur de l'Union soviétique. Là, ça fait juste pantouflarde. 


Une attitude féministe favorable aux droits de la femme. Vraiment ? 

Je n'irai pas jusqu'à dire que le choix d'Anna Muzychuck est anti-féministe, loin de là. Cela dit, je ne vois pas en quoi il sert la cause féministe. Quoi ? Toute cette médiatisation permet d'attirer l'attention sur les conditions de la femme en Arabie saoudite ? Désolé de vous l'annoncer mais on ne l'avait pas attendue pour cela. En fait, tout ça me rappelle le cas du championnat d'échecs qui s'est tenu à Téhéran en février-mars 2017. Là aussi, beaucoup de personnes avaient appelées au boycott de l'évènement (les Etats-Unis n'y ont d'ailleurs pas participé) et une jeune championne, Nazi Paikidze, avait alors annoncé publiquement son intention de ne pas se joindre à la compétition

En Iran, où nombreux sont les jeunes qui jouent aux échecs dans les parcs, ces appels au boycott avait été unanimement dénoncés, indépendamment des opinions politiques à l'égard du régime en place. Celles et ceux qui prônent le boycott ne comprennent pas que ce faisant, ils distribuent des munitions aux extrémistes hostiles à l'Occident. A Téhéran, cette attitude avait été présentée par le régime comme une preuve de "l'arrogance occidentale", thème cher et récurant des éléments de langage issus du khomeynisme. Et les féministes iraniennes (je parle ici des celles résidant en Iran, pas de celles issues de la diaspora) de s'offusquer de l'attitude de leurs congénères occidentales. Fières de s'être battues pour avoir le droit de tenir ce tournoi, fières de montrer que leurs capacités intellectuelles leur permettent de joueur aux échecs au plus haut niveau, voilà que leur rêve risquait de partir en fumée et raison d'un orgueil et d'une sensibilité mal placée chez celles qui auraient dû être les premières à les soutenir. Elles n'étaient pas heureuses et ont dénoncé cette attitude allant à l'encontre de ce pourquoi elles s'étaient battues. "Vous refusez de venir en Iran car vous devrez y porter le foulard pour quelques jours ? Nous, nous devons le porter tous les jours et ce tournoi est une première victoire vers une plus grande reconnaissance de la femme". Voilà en substance quel était le message des Iraniennes envers celles qui déclaraient ne pas vouloir participer. Vu d'Iran, ce tournoi était une victoire contre l'oppression banalisée dont sont victimes les femmes dans le pays, ainsi qu'une incroyable vitrine pour la cause féministe. En Arabie saoudite, où le jeune prince héritier Mohammad ben Salman - dit MBS - semble tout doucement contribuer à faire bouger les lignes concernant la place de la femme dans la société, participer à ce tournoi aurait été un encouragement envers les femmes ainsi qu'un geste de soutien, plutôt qu'une quelconque soumission envers un régime autoritaire. Quoi ? L'évènement va être instrumentalisé par Riyadh ? Sans blague ! Bien entendu que l'Arabie saoudite va s'en servir. Cela s'appelle de "la communication". Et j'ai envie de dire : "Et alors ?". Ce qui compte si l'on s'en tient à la ligne de raisonnement selon laquelle le plus important, c'est la femme, c'est que la société saoudienne voit un maximum de femmes pratiquer les échecs au plus haut niveau. Par ailleurs, croire sincèrement, en tant que personne libre vivant en Occident, que si l'on boycotte une telle compétition cela va faire bouger les lignes en Arabie saoudite (ou en Iran), c'est tout de même faire preuve d'un narcissisme éhonté. Si telle est votre opinion, sachez chers amis que le régime saoudien (et iranien) n'en n'a absolument rien à faire (et je reste poli) de ce que vous pensez. Ne vous croyez donc pas plus importants que vous ne l'êtes. Il n'a cure de votre bénédiction ou de votre révulsion à son égard.  

Anna Muzychuk, l'Iran et l'Arabie saoudite : deux poids, deux mesures. 

"I am ready to stand for my principles and skip the event". Ok. Donc, c'est une question de principes. Noble combat. C'est beau l'idéalisme. J'y adhérais aussi étant jeune bien que je ne sois pas si vieux que ça. Non non je ne suis pas devenu aigri mais plutôt réaliste et pragmatique. Si tu veux battre le diable, cela ne sert à rien de refuser sa danse au nom de tes principes. Mieux vaut l'accepter et danser serré, une lame bien aiguisée cachée dans le dos et prête à l'emploi. Tel est plutôt mon créneau. Bien entendu, cela demande de s'assoir parfois sur ses principes et, croyez-le ou non, c'est bien souvent plus difficile que de les suivre à la lettre. Pourquoi ? Vous croyez sincèrement que le plus facile c'est de rester tranquillement passif et sortir son joker "raisons morales/question de principes" ou de transgresser ses valeurs profondes pour servir une cause/atteindre un objectif qui va bien au-delà de votre intérêt personnel immédiat ? Quand on transgresse ses propres valeurs, il faut savoir vivre avec les conséquences par après. 

Très bien. Ce que je souhaiterais dès lors comprendre, c'est pourquoi Anna Muzychuk a-t-elle participé à un tournoi en République islamique d'Iran en février-mars 2017 ? Certes, la condition de la femme est un petit moins pénible en Iran qu'en Arabie saoudite mais aux dires de son explication, il me semble que la championne aurait également dû faire l'impasse sur cette compétition. 


Qui plus est, comme le montre la photo ci-dessus, la sportive n'a pas hésité à porter le foulard islamique pendant la totalité du tournoi qui s'est tenu à Téhéran. Or elle avance l'argument de la contrainte vestimentaire dans son texte expliquant son boycott de la compétition de Riyadh. A y regarder de plus près, il y a là une certaine incohérence dans la mesure où la Fédération internationale d'échecs a publié un communiqué le 14 novembre dernier, soit plus d'un mois avant le message posté sur son compte FB, expliquant que les participantes ne seraient soumises à aucune obligation de porter un quelconque vêtement religieux

Autrement dit, pour les participantes, les contraintes vestimentaires étaient plus importantes en Iran qu'elles ne le sont actuellement en Arabie saoudite comme en témoigne cette photo de l'évènement : 



Comme si cela ne suffisait pas, les témoignages des participantes actives sur Twitter laissent entendre que les conditions du tournoi sont particulièrement bonnes et que les participantes ne sont pas du tout surveillées et rabaissées comme le craignait Anna Muzychuk. 

Au-delà de la médiatisation à outrance de son cas qui est repris, partagé et loué en masse sans aucun esprit critique sur les réseaux sociaux, la question que je me pose est la suivante : pourquoi ? Pourquoi ce refus de se rendre en Arabie saoudite ? L'argument des valeurs me semble faible compte tenu de ses antécédents. Du coup, certains s'interrogent et les contradictions sont le terreau favorable à l'émergence des théories les plus farfelues (ou pas). Exemple lu et entendu : "bien qu'Ukrainienne, elle est proche de Poutine et pour ce dernier, c'est une bonne occasion de détruire une opération de com' menée par l'Riyadh". Peut-être. Je ne la connais pas et je ne suis pas dans le secret des Dieux. Mais il y a d'autres possibilités. Peut-être a-t-elle reçu des menaces ou des critiques suite à sa participation à la compétition de Téhéran et que cela l'a affectée ? Peut-être est-elle sincère et qu'au regard de ses convictions, son séjour en Iran résulte d'une erreur de jeunesse (elle n'a aujourd'hui que 27 ans). Il est inutile de chercher midi à 14h. Cela dit, elle n'a jamais - à ma connaissance - reconnu avoir commis un impair en se rendant en Iran. Aussi peut-être bien y-a-t-il des lobbys/intérêts à l'oeuvre dans l'ombre, nous n'en savons rien pour l'instant, peut-être ne le saurons-nous jamais mais cela, seul le temps nous le dira. 

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