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lundi 23 janvier 2017

Donald Trump : un Mahmoud Ahmadinejad made in USA ?

Il peut sembler quelque peu incongru de chercher à comparer Donald Trump à Mahmoud Ahmadinejad. Et pourtant, cela peut s’avérer particulièrement tentant et ce d’autant plus que nous parlons ici de l’Iran et des Etats-Unis, deux Etats aux relations particulièrement conflictuelles et aux idéologies diamétralement opposées depuis la Révolution islamique de 1979.

Certes de prime abord, beaucoup de points semblent différencier les deux individus. L’un est un homme d’affaire milliardaire issu d’une famille aisée du Queens, tandis que l’autre, avec un père forgeron, provient d’un milieu modeste et a grandi dans un quartier populaire de Téhéran. Mais au-delà de ces origines très différentes, les deux hommes, dans leur style, présentent quelques similitudes[1].

La première similitude réside dans la dynamique électorale des deux individus. Certes M. Ahmadinejad et D. Trump n’ont pas le même type de parcours politique. L’ancien président iranien a occupé divers mandats régionaux et a été Maire de Téhéran de 2003 à 2005 avant de devenir le président de la République islamique. Par ailleurs, lors de sa première campagne présidentielle, Ahmadinejad était une figure quasi inconnue sur la scène politique nationale iranienne. Trump quant à lui, grâce à l’image qu’il s’était façonné au travers de la télé-réalité, était déjà une figure connue de ses concitoyens mais il n’avait en revanche aucune expérience politique. La similitude ne réside donc pas dans leurs antécédents mais bien dans leur positionnement au cours de leur campagne.

En effet, l’un comme l’autre se sont positionnés comme des candidats « antisystème » désireux de mettre fin à la corruption des élites afin de rendre le pouvoir au « peuple ». Nous trouvons ici les bases du discours populiste. Mais qu’est-ce donc que le populisme ? Le terme est souvent utilisé à outrance, ce qui finit par le vider de sa substance et de son véritable sens. Dans son ouvrage « Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace. », Jan-Werner Müller, Professeur à l’Université de Princeton, explique que le populisme est bien souvent amalgamé – à tort – à la démagogie[2]. Or, comme expliqué par l’auteur, si tous les populistes sont des démagogues, tous les démagogues ne sont pas des populistes ; la démagogie étant une condition nécessaire mais non suffisante que pour appartenir à la classe des populistes. Outre la démagogie, les principales caractéristiques d’un discours populiste résident dans le rejet de l’establishment, l’anti-élitisme, et l’affirmation, défendue par l’orateur, selon laquelle il est le seul à même de résoudre les problèmes du « peuple » et que par conséquent, il est le seul à véritablement parler au nom du « peuple ». Ce type de discours est bien évidemment dangereux et réducteur. Dangereux parce qu’il rejette de facto le pluralisme politique qui constitue la quintessence de l’appareil démocratique. Réducteur parce que outre l’aspect démagogique qui consiste à proposer des solutions simples à des problèmes autrement plus compliqués, il prétend réduire le « peuple » à un ensemble homogène. Or, le « peuple » est pluriel et cette simplification sous-entend l’existence d’un « bon peuple » et d’un « mauvais peuple » ; ce dernier étant composé des opposants à l’orateur, lesquels ne se soucieraient que de leurs intérêts sans se soucier de l’intérêt commun dont la maximisation ne peut être atteinte que grâce aux idées défendues par l’orateur populiste. Normal puisque dans son esprit, il est le seul à comprendre les défis et problèmes de la société et que par conséquent, il est également le seul capable d’y répondre de manière efficace. De même, le discours populiste joue dans le registre de l’émotionnel et non dans celui du rationnel puisqu’il s’alimente du ressenti – justifié ou non – d’une partie de la population à l’égard de la classe politique traditionnelle.

M. Ahmadinejad et D. Trump entrent tous deux dans ce cadre de l’orateur/candidat populiste. L’ancien président iranien a en effet axé sa première campagne électorale sur la lutte contre la corruption des élites ainsi que sur la promotion des intérêts des classes les plus défavorisées, « oubliées » par l’establishment politique de Téhéran. Le discours d’investiture du nouveau président américain est quant à lui assez éloquent et se situe dans la continuité des propos tenus par D. Trump tout au long de sa campagne[3]. Il y évoque ainsi également les « oubliés » de Washington et promet de rendre le pouvoir « au peuple », égratignant au passage l’establishment politique américain qui était présent à sa cérémonie d’investiture.

Il faut toutefois souligner que l’identification des deux hommes au populisme a été mise en exergue par les candidats qu’ils ont respectivement affrontés a cours de leur première campagne électorale, à savoir H. Rafsandjani[4] pour M. Ahmadinejad et H. Clinton pour D. Trump. H. Rafsandjani et H. Clinton illustrent en effet tous deux l’establishment tant décrié par les populistes. Tous deux ont occupé de hautes fonctions au sein de leur appareil institutionnel respectif, ce qui a contribué à leur forger une image de membre du « système », éloigné des préoccupations du citoyen lambda et œuvrant avant tout pour l’intérêt des « puissants ». Par ailleurs, tant H. Rafsandjani que H. Clinton ont souffert d’accusations de corruption, un maux présenté par leurs opposants comme étant un corolaire de leur appartenance à l’élite. H. Rafsandjani avait déjà occupé le fauteuil présidentiel de 1989 à 1997 et la candidature d’H. Clinton a présenté pour certains un aspect « dynastique » dû à la présidence exercée par son mari de 1993 à 2001. Cet aspect « dynastique » au sein de l’establishment politique américain avait déjà été mis en avant au moment de la présidence de G.W. Bush et D. Trump s’est positionné en opposant à cette manière de concevoir et de faire de la politique. Ainsi, les candidatures de H. Rafsandjani et de H. Clinton ont été présentées par leurs opposants comme une illustration de la concentration du pouvoir entre les mains d’une élite réduite à quelques personnalités/clans influents et bien évidemment dévoués au « système ». De fait pour un populiste, ces candidatures nuisent à l’alternance démocratique – ce qui apparaît quand même paradoxal dans la mesure où le populisme est par nature hostile au pluralisme – et de facto, au renouvellement des élites dont la nature apparaît pour le moins présenter une forte inertie. Pour les électeurs de M. Ahmadinejad comme pour ceux de D. Trump, une défaite de leur candidat aurait signifié un retour en arrière et un maintien du statu quo à la tête de l’Etat. Face à des profils politiques « classiques », les candidats populistes aiment à se présenter comme des personnalités « authentiques » à même d’apporter un renouveau et de briser les codes régissant jusqu’alors la vie politique.

Dans leur volonté d’incarner le renouveau politique face aux élites établies, D. Trump et M. Ahmadinejad ont pu compter sur certaines de leurs caractéristiques intrinsèques. Le nouveau président américain a ainsi mis en avant le fait qu’il n’appartenait pas à l’élite politique américaine. Cette inexpérience qui aurait dû constituer rationnellement parlant une faiblesse s’est au final transformée en avantage aux yeux de ses électeurs. M. Ahmadinejad a quant lui pu compter sur le fait qu’il était le premier candidat non membre du clergé à avoir de sérieuses chances de remporter l’élection présidentielle iranienne, ce qui – en dépit de son conservatisme affiché – représentait un espoir de rupture pour beaucoup de ses électeurs[5]. 

Nous pouvons donc déjà identifier une première similitude dans le style populiste adopté par les deux individus tout au long de leur première campagne électorale. Pour M. Ahmadinejad, ce style populiste s’est maintenu tout au long de sa présidence et s’il est encore trop tôt que pour juger D. Trump dans l’exercice de sa nouvelle fonction, son discours d’investiture et ses premières déclarations ne laissent pour l’instant pas à penser qu’il en sera autrement. Mais les ressemblances entre les deux hommes ne s’arrêtent pas là.

Si l’on compare leurs discours destinés à leur scène politique intérieure respective, le ton incisif est assurément à l’offensive et à la confrontation en ce qui concerne les affaires extérieures[6]. Bien entendu cela dépend également des sujets traités. On ne peut par exemple pas taxer le Président Trump de discours offensif à l’égard de la Russie. Mais dans l’ensemble, Trump et Ahmadinejad se distinguent de par leur style parfois peu soucieux des formes usuellement à l’œuvre dans le langage diplomatique.

Le nouveau président américain s’en est ainsi pris violemment à la Chine, tant sur le plan commercial que sur la question de Taïwan, il a remis en cause de nombreux accords commerciaux, il s’est félicité du Brexit, il a décrié l’Union européenne, il a déclaré l’Otan obsolète, il s’est interrogé sur le parapluie nucléaire américain, et nous ne reviendrons pas sur ses déclarations relatives aux Mexicains ou sur celles ayant trait à l’Islam. Il a également dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien et n’a pas hésité à bomber le torse face à la Corée du nord. Comme l’a souligné D. Trump lors de son discours d’investiture, dans tous les dossiers internationaux, les décisions seront prises en gardant à l’esprit que ce sera l’intérêt américain qui primera, avant toute autre chose (était-ce vraiment différent auparavant ou ne s’agit-il pas plutôt de redéfinir la notion d’intérêt américain ?). Cela dit, il convient de noter qu’il a omis de préciser s’il prendrait en compte l’intérêt à court terme ou l’intérêt sur le long terme.

M. Ahmadinejad est quant à lui arrivé à la présidence de la République islamique alors que la question nucléaire battait son plein. Il a dénoncé la politique sur ce dossier menée par son prédécesseur qui équivalait selon lui à une capitulation devant l’Occident ; capitulation en totale inadéquation d’après lui avec la définition de l’intérêt du pays. M. Ahmadinejad a donc entrepris de repositionner l’Iran dans une posture plus classique – au regard de l’idéologie du khomeynisme – de résistance face à l’Occident (et aux puissances « hégémoniques »), renforçant par la même occasion la posture de l’Iran en tant que puissance régionale révisionniste de l’ordre établi.

Ce qui peut sembler paradoxal dans le cas de D. Trump, c’est que ses propos laissent à penser qu’il pourrait également adopter une posture révisionniste par rapport l’ordre établi et cela alors que les Etats-Unis sont à l’origine du système international en place et qu’ils y occupent dès lors une position prédominante. Cela dit ce « révisionnisme » ne concernerait bien entendu pas la hiérarchisation de la puissance au sein du système international – la primauté des Etats-Unis étant l’objectif – mais bien l’architecture du dit système afin de conserver et renforcer la puissance américaine. Il est encore cependant trop tôt que pour juger d’un potentiel changement qui pourrait très bien plus concerner la forme que le fond de la politique étrangère de Washington.  

Quoi qu’il en soit, tous deux prônent une certaine révision de l’ordre établi au nom de leur conception respective de l’intérêt national. Si cette posture apparaît naturelle au regard de l’identité étatique iranienne, elle constitue une nouveauté qui doit encore se confirmer – ou non – dans le cas des Etats-Unis présidés par D. Trump. Par ailleurs, les deux hommes se présentent comme des sauveurs, seuls capables d’exalter la fierté et la grandeur de la nation (Make America Great Again), et n’ayant pas peur d’adopter des postures conflictuelles à l’égard de leurs rivaux et ennemis – réels ou simplement perçus comme tels. 

Sur le plan économique, les deux hommes prônent également la résistance, de facto pour D. Trump, de manière plus théorisée et idéologisée pour M. Ahmadinejad. Lorsque le nouveau président américain déclare dans son discours d’investiture qu’il faut acheter et consommer américain, il épouse sans le savoir le même style de rhétorique que celui tenu par les conservateurs du régime iranien. Pour ces derniers en effet, la République islamique se doit de parvenir à une quasi autarcie en vue d’assurer son avenir économique. Le concept de « l’économie de résistance » est brandi comme un bouclier nécessaire à la survie du régime face au « néo-impérialisme » de « l’Occident » et de ses « puissances arrogantes » qui, au travers de la mondialisation, chercheraient de manière insidieuse à asseoir leur domination économique et politique ainsi que leur mode de vie à travers le monde. Pour les conservateurs du régime iranien, dont Ahmadinejad, « l’économie de résistance » va de pair avec la résistance culturelle en vue de garantir la pérennité du régime. Sans reposer sur un socle idéologique aussi théorisé, la posture de D. Trump à l’égard de la mondialisation s’avère également très critique envers cette dernière. Ceci constitue encore un paradoxe dans la mesure où les Etats-Unis ont jusqu’à aujourd’hui été présentés comme les champions de la mondialisation et du libre-échange. Or avec ses déclarations aux relents protectionnistes, D. Trump semble avoir abandonné la place de champion de la libéralisation du commerce international au président chinois Xi Jinping ; une évolution qui apparaît pour le moins ironique[7].

Enfin, on notera – sans entrer dans les détails théoriques de la psychologie politique – que les propos de M. Ahmadinejad ainsi que ceux de D. Trump laissent apparaître chez l’un comme chez l’autre – sur base de résultats provisoires[8] – un faible coefficient de complexité cognitive. Cela signifie qu’une étude de leurs déclarations respectives laisse entrevoir chez eux une vision manichéenne de leur environnement ainsi qu’une faible capacité à faire preuve d’empathie et à comprendre dans leur globalité des problèmes particulièrement complexes.

Au final, en dépit des différences qui existent entre leurs idéologies, les attributs de leur fonction présidentielle, et leurs parcours respectifs, D. Trump et M. Ahmadinejad apparaissent in fine comme des  leaders politiques populistes ayant plus en commun que ce que l’on pourrait croire au premier regard. M. Ahmadinejad n’a pas laissé un souvenir impérissable à la fin de son deuxième mandat, ni sur le plan domestique, ni sur la scène internationale. Sa réélection controversée en 2009 avait suscité une vague de manifestations populaires inédites en Iran depuis 1979 et elle avait profondément clivé la société civile iranienne. L’élection de D. Trump s’est elle aussi accompagnée de mouvements protestataires inédits mais la comparaison s’arrête là tant les manifestations populaires survenues aux Etats-Unis ces dernières semaines diffèrent, de par leur objectif, leur ampleur et le climat de leur déroulement, avec les évènements survenus en Iran à l’été 2009. Au final, il convient surtout de retenir que les deux personnages ne laissent pas indifférent et qu’ils s’avèrent particulièrement clivant. Si Ahmadinejad ne restera pas dans les annales comme un grand président iranien, il s’avère encore être trop tôt que pour juger du bilan du nouveau locataire de la Maison Blanche. Rendez-vous donc dans quatre ans.




[1] Il est a noter que nous ne nous attarderons pas ici à parler des différences existantes entre la fonction présidentielle telle qu’elle est conçue aux Etats-Unis et la fonction présidentielle telle que définie au sein de l’appareil institutionnel iranien ; ce sujet méritant à lui seul toute une note d’analyse.
[2] Voir : MÜLLER J.-W., Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Paris, Premier Parallèle, 2016, 185 p.
[3] Le discours d’investiture de D. Trump est disponible dans son intégralité sur le site de la Maison Blanche : The Inaugural Address, January 20, 2017, https://www.whitehouse.gov/inaugural-address
[4] Décédé le 8 janvier 2017, H. Rafsandjani fut Président de la République islamique de 1989 à 1997. Pour une analyse de son bilan et de son héritage politique, voir : Vincent Eiffling, L’Iran face à la disparition d’Hachemi Rafsandjani : bilan et perspectives d’avenir pour la République islamique, Note d’analyse des Chaires InBev Baillet-Latour, CECRI-UCL, n°52, 24 p., https://geopolcecri.files.wordpress.com/2017/01/52-eiffling1.pdf
[5] Cet espoir de rupture avait été auparavant incarné par M. Khatami, président iranien de 1997 à 2005 et également membre du clergé. Le bilan mitigé et décevant de sa présidence a fortement miné l’enthousiasme des électeurs modérés/réformateurs et de nombreux Iraniens ont alors souhaité voir accéder à la présidence un individu qui pour la première fois n’aurait pas été issu du sérail clérical.
[6] Il est important de préciser qu’il s’agit des discours destinés au public national dans la mesure où les discours et déclarations tenus dans un cadre international peuvent sensiblement différer de par leur forme avec ceux prononcés sur la scène politique nationale. Ainsi, le style de M. Ahmadinejad sur la scène nationale était beaucoup plus conflictuel que celui adopté par l’ancien président iranien lors de ses déplacements à l’extérieur du pays ou lors de ses interviews avec des médias étrangers. Pour ce qui est de D. Trump, le manque de matériel adéquat empêche pour l’heure de tenir une analyse similaire.
[7] CAMPBELL C., “Xi Jinping Becomes an Unlikely Advocate of Free Trade at Davos », in Time, January 17, 2017, http://time.com/4635963/xi-jinping-china-davos-world-economic-forum-trade-donald-trump/
[8] Une étude plus approfondie sera publiée ultérieurement sur ce sujet.

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