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vendredi 23 juin 2017

L'Iran à l'honneur dans Echappées Belles : De Persépolis à Ispahan.

Il y a de cela quelques semaines, ARTE diffusait un numéro de son magazine "Echappées Belles" consacré à l'Iran. Ce reportage, particulièrement intéressant pour qui souhaite découvrir la complexité ainsi que les paradoxes de la société iranienne, est disponible ci-dessous. La passage sur les jeunes filles iraniennes qui luttent quotidiennement pour défendre leurs libertés les plus élémentaires est particulièrement édifiant. 



Au passage, un autre reportage, tout aussi intéressant, quoi qu'un peu plus ancien (2016), toujours diffusé sur ARTE, cette fois dans le cadre de l'émission "Un billet de train pour ... l'Iran" :


mercredi 21 juin 2017

Iran : mariage, divorce, mariage temporaire et évolution des moeurs.

En Iran, les moeurs évoluent lentement, notamment sur la question du mariage. L'âge moyen de ce dernier a augmenté ces dernières années, passant de 24 à 25 ans pour les hommes, et de 18 à 22 ans pour les femmes. Ce constat inquiète les conservateurs, d'autant plus que le taux de divorce a quant à lui augmenté considérablement, atteignant les 21% en 2014. Le régime a même décidé de rendre obligatoire le passage devant un conseiller conjugal pour les couples désireux de se séparer d'un commun accord, marquant ainsi une nouvelle intrusion du pouvoir religieux dans la sphère privée des citoyens iraniens. A cet égard, il convient de préciser qu'en Iran, un divorce peut s'avérer extrêmement coûteux pour le mari. Celui-ci doit en effet s'acquitter du Mehrieh en cas de divorce, soit un montant en pièces d'or convenu avant le mariage par les deux parties. Or les montants peuvent facilement atteindre des dizaines de milliers de dollars ; somme que certains hommes sont incapables de payer lors de leur séparation. Dans ce cas de figure, leur sort est peu enviable : c'est la prison ferme. Actuellement, selon les autorités judiciaires iraniennes, 2297 hommes sont ainsi emprisonnés pour ne pas avoir été en mesure de payer leur (ex-) femme suite à un divorce



Parallèlement à cela, de plus en plus de jeunes couples décident de vivre en concubinage et ce faisant, en totale infraction au regard de la loi islamique qui prévaut dans le pays. A cela vient s'ajouter le fait que le taux de fécondité est particulièrement bas (selon les critères des conservateurs) : 1,9 enfants par femme (similaire à ce que l'on observe en Europe occidentale). Dans un pays où plus de 50% de la population a moins de 35 ans, ce constat ne laisse présager rien de bon pour l'avenir démographique et économique du pays aux dires des conservateurs. 

Le rejet du mariage traditionnel par la jeune génération a engendré un recul du nombre de mariage enregistré de 7% dans les villes, et de 26% dans les villages. Les raisons de ce recul sont parfois bien différentes en fonction des cas. Ainsi, si une évolution des moeurs peut être observée auprès de la tranche la plus progressiste de la société (une minorité), les raisons économiques pousse également certaines familles traditionnelles à retarder les noces car en Iran, le mariage est aussi et surtout une histoire d'argent. Or la situation économique du pays s'est fortement détériorée ces dernières années, en raison des sanctions internationales, et la reprise, attendue suite à l'accord cadre sur la question nucléaire de juillet 2015, se fait toujours attendre.

Face à leur incapacité à contracter un mariage traditionnel, de plus en plus d'Iraniens se tournent vers le sigheh, le mariage temporaire. Celui-ci est propre à l'Islam chiite duodécimain (1) et est tout à fait légal en Iran. En fait, il est même encouragé par certaines autorités religieuses. Il permet de contracter un mariage - et donc d'entretenir des relations sexuelles - pour une durée déterminée. Autrement dit, en lieu en place d'un CDI, les Iraniens qui s'engagent dans cette voie optent donc pour un CDD, pouvant aller de quelques dizaines de minutes à plusieurs années. Si ce système permet à une partie de la jeunesse d'entretenir une vie sexuelle dans le cadre juridique posé par la République islamique, il ne faut pas oublier que ce mariage temporaire nécessite la validation d'un Mollah qui homologuera le sigheh contre rémunération. Sous couvert d'une promotion des bonnes moeurs au travers de l'encouragement de cette pratique (ce qui est d'ailleurs tout à fait discutable), une partie du clergé en profite donc pour prendre sa part au passage. 

Cette propagation de la pratique du sigheh s'accompagne par ailleurs de plusieurs effets pervers. Premièrement, elle constitue l'antichambre de la prostitution qui devient ici pratiquement adoubée par certains membres du clergé peu regardant quant au strict respect des critères théoriques du sigheh (lequel prévoit normalement qu'une femme se doit d'attendre deux menstruations avant de pouvoir contracter un nouveau mariage temporaire avec un autre homme) tant que cela leur rapporte de l'argent. Ensuite, parallèlement à cette évolution, les sites de rencontre proposant des mariages temporaires ont fleuri en Iran. Or les adeptes de cette pratique recherchent ici, pour beaucoup, avant tout un moyen de satisfaire leurs désirs sexuels dans un cadre légal et sans aucun engagement sur le long terme (2). Au final, certains membres du régime s'inquiètent d'un possible détournement, voir d'une instrumentalisation du sigheh au profit de pratiques "déviantes" au regard des moeurs prônées par la République islamique. A cela s'ajoute le fait que dans ces conditions, le sigheh ne répond en rien aux objectifs démographiques du régime de Téhéran. Afin de garder un certain contrôle sur cette pratique, le ministère de la jeunesse et des sports a même créé récemment un site officiel de rencontre destiné à la jeunesse du pays. Le sigheh est également à l'origine de nombreux abus de position dominante. Certains hommes, déjà mariés traditionnellement, proposent ainsi des mariages temporaires à des femmes dans le besoin, en échange d'une aide financière régulière (paiement de leur loyer par exemple). 

Ci-dessous, le documentaire d'ARTE intitulé "Les noces persanes", datant de 2010, et traitant justement de cette question du mariage temporaire : 


Enfin, un dernier documentaire, plus ancien (Divorce Iranian Style - 1998) sur le divorce en Iran : 



(1) Le mariage temporaire est en grande majorité rejeté par la branche sunnite de l'Islam, bien que certains oulémas sunnites tentent toujours de maintenir ce débat ouvert.
(2) En Iran, l'âge moyen du 1er rapport sexuel est de 14 ans. 75% des lycéens déclarent avoir eu des rapports sexuels avec des partenaires différents, et 80% des lycéennes déclarent avoir eu des rapports sexuels avant d'obtenir leur diplôme de l'enseignement secondaire. (Enquête réalisée en 2008 par les autorités iraniennes).

lundi 19 juin 2017

Reportage : les inégalités sociales en Iran

Un mois après la réélection de Hassan Rouhani à la présidence de l'Iran, retour sur ce très bon reportage de France 24 au sujet des inégalités sociales en Iran : 


Autre reportage (Euronews - février 2016), toujours sur le fossé qui sépare les différentes classes de la société iranienne : 


vendredi 16 juin 2017

Iran - Etats-Unis : nouvel incident dans les eaux du Golfe entre l'US Navy et la marine iranienne.

Selon un communiqué de la 5ème flotte américaine stationnée à Bahreïn, un navire de guerre iranien s'est approché dans la nuit de mardi à mercredi dernier de trois navires de l'US Navy situés dans les eaux du Golfe persique, de manière à les provoquer et tester ainsi leurs réactions.

Lors de cet incident, le navire iranien aurait illuminé avec un projecteur deux des navires américains (le USS Cole ainsi que le USS Bataan) mais il aurait aussi et surtout pointé un laser en direction d'un hélicoptère CH-53E qui les accompagnait. Au final, le navire iranien se serait approché à environ 700 m du USS Bataan. Cette provocation a été qualifiée de "dangereuse" ainsi que de "non professionnelle" par les responsables américains, qui ont souligné le danger que pouvait représenter un aveuglement au laser pour un pilote d'hélicoptère opérant de nuit. 

Ce type d'incident dans les eaux du Golfe n'est cependant pas rare entre Américains et Iraniens. Les deux marines se jaugent en effet régulièrement et ce depuis bien avant l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Il ne faut donc pas y avoir une recrudescence de tensions entre les deux pays.

On se souviendra notamment de la capture de marins américains par la marine iranienne en janvier 2016, juste avant le discours sur l'Etat de l'Union du Président Barack Obama. 


Un mois plus tard, ce "coup d'éclat" de la marine iranienne avait d'ailleurs été au coeur des célébrations de l'anniversaire de la Révolution islamique, avec plusieurs participants déguisés en marins américains capturés, le tout sous la supervision des bassidji. 



Rien que pour l'année 2016, le décompte officiel des militaires américains dénombre pas moins de 35 incidents avec la marine iranienne, décompte qui ne comprend pas les centaines d'autres interactions entre les deux marines qui ne sont pas qualifiées d'incident. 

Voici quelques-uns des cas les plus médiatisés : 

En juillet 2016, un incident impliquant le USS New Orleans ainsi que le USS Stout avec la marine iranienne avait fait grand bruit en raison de la présence à bord du Général Jospeh (Joe) Votel, le commandant du US Central Command qui supervise les forces américaines au Moyen-Orient. 

En août 2016, un autre incident, également qualifié de "dangereux" et "non professionnel" par la marine américaine avait obligé le USS Nitze a tiré une dizaine de fusées éclairantes en direction de quatre vedettes iraniennes qui s'étaient approchées à grande vitesse tout en ignorant ses multiples tentatives de communication radio. Les navires iraniens s'étaient approchées à environ 270 m du USS Nitze. 

Plus récemment encore, en janvier 2017, le USS Mahan tira trois coups de semonce avec son .50 contre plusieurs navires iraniens de type FIAC (Fast Inshore Attack Craft) qui s'approchaient de son bord à grande vitesse.  

Ces dernières années, la marine iranienne a fait preuve d'une volonté (du moins rhétorique) d'améliorer ses capacités opérationnelles, notamment dans le domaine de la capacité de projection de puissance. Cela dit, en dépit de tous les beaux discours, les capacités de Téhéran demeurent bien en-deça de ses ambitions.

Sources : 

- 10 U.S. Sailors in Iranian Custody, CNN, January 13, 2016. 
- Iran Mock U.S. Sailors in Revolution Day Parade, ABC, February 11, 2016. 
- Nine U.S. Navy Personel Disciplined Over Iranian Capture of 10 Sailors, The Guardian, June 30, 2016. 
- Navy Images Shows Iranian Boats in Incident Involving Top U.S. General, The Wall Street Journal, July 12, 2016. 
- Iran Vessels Harassed U.S. Destroyer Near Persian Gulf, Navy Says, The Wall Street Journal, August 24, 2016. 
- U.S. Navy Ship Fires Warning Shots at Iranian Vessels, The Wall Street Journal, January 9, 2017. 
- U.S. Accuses Iranian Naval Vessel in "Unsafe" Strait of Hormuz Encounter, The Wall Street Journal, June 14, 2017. 


Iran : Bassidji, sanctions, et conservateurs.

Aujourd'hui, retour dans l'Iran d'avant l'accord sur le nucléaire, à l'époque de M. Ahmadinejad, à l'époque des sanctions, avec un focus sur la tranche le plus conservatrice de la société iranienne, au travers de ce reportage réalisé en janvier 2013. Car en dépit de la victoire des modérés, fédérés autour de la personne de Hassan Rouhani lors de l'élection présidentielle de mai dernier, la société iranienne n'en demeure pas moins toujours profondément divisée. 


La première partie de ce reportage faisant la part belle aux membres du Bassidji, voici quelques références bibliographiques pour celles et ceux qui désireraient en apprendre d'avantage sur cette milice paramilitaire du régime iranien : 

- Golkar S., Captive Society. The Basij Militia and Social Control in Iran, New York, Columbia University Press, 2015, 289 p. 

Par ailleurs, je partage avec vous cet autre reportage (2014 - Sept à Huit), toujours sur la vie en Iran du temps d'avant l'accord sur la question nucléaire de juillet 2015. L'accent y est notamment mis sur le décalage entre les classes populaires, fortement touchées par les sanctions, et les classes plus aisées, situées notamment au Nord de Téhéran :


jeudi 15 juin 2017

Focus Iran, l’audace au premier plan

Pour info :


Alors que l’Iran sera à l’honneur lors des Rencontres photographiques d’Arles 2017 avec l’exposition Iran année 38 à partir du 3 juillet, ARTE propose un documentaire et une websérie inédits à la rencontre d’une scène photographique iranienne créative et audacieuse. Un regard engagé et inattendu sur un pays tiraillé entre modernité et tradition. 


A l’antenne : dimanche 9 juillet à 18h05

Un documentaire de Nathalie Masduraud et Valérie Urréa (52min) 


mardi 28 février 2017

Téhéran en 1970 : les années pop.

Le Téhéran des années 70 est marqué par des évolutions sociétales toujours plus prononcées qui contribuent à creuser le clivage entre d'une part les membres de l'élite et ceux de la classe moyenne occidentalisée, et d'autre part, les membres de la classe populaire, lesquels développent, pour certains, un conservatisme réactionnaire à ce qu'ils perçoivent comme étant une invasion culturelle occidentale à même de détruire la culture et les valeurs iraniennes (ce thème sera d'ailleurs repris plus tard par Khomeiny). 

Nonobstant ces évolutions crisogènes, les années 70 constituent un age d'or pour la musique pop iranienne. De nombreux artistes marquent cette époque, et Téhéran devient ainsi un vivier créatif pour les artistes, chanteurs, et musiciens. 

Il y a quelques semaines, France culture a consacré un article à la musique iranienne pop de cette époque. Pour les amateurs de musiques rétro et exotique, un best of de cette ère musicale est disponible via le lien suivant : https://www.franceculture.fr/emissions/metronomique/metronomique-samedi-18-fevrier-2017

Attention : ça défrise ;-). 

lundi 27 février 2017

Documentaire : Le retour du trésor caché.

ARTE a diffusé ce week-end un superbe documentaire sur le musée d'Art contemporain de Téhéran. En voici le synopsis : 
"Découverte de l’exceptionnelle collection du musée d’Art contemporain de Téhéran et des coulisses du monde artistique iranien.
Les sous-sols du musée d’Art contemporain de Téhéran (Tmoca) abritent l’une des plus belles collections au monde. Constituée dans les années 1970 sous l’impulsion de l’impératrice Farah Diba, celle-ci contient des tableaux de grande valeur jusqu’ici largement inconnus du public. Une exposition à la Gemäldegalerie de Berlin qui devait présenter quelques-uns de ces chefs-d’œuvre oubliés, à partir de décembre 2016, a finalement été annulée. En dévoilant le trésor caché du musée et en revenant sur son histoire, Natalie Amiri évoque la place de l’art contemporain en Iran et montre à quel point le sujet reste sensible."
Plus largement, le film offre un visage de l'Iran à 1000 lieues de l'obscurantisme imaginés par certains  en Occident, illustrant encore une fois que l'Iran est un véritable vivier d'activités intellectuelles et artistiques bouillonnantes. 
Ce documentaire est actuellement toujours disponible en ligne sur le site web de ARTE via le lien suivant : 

mercredi 15 février 2017

Trekking dans le Dasht-e Lut

Aujourd'hui, je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous ce lien vers un reportage photo publié sur le site web du journal britannique The Guardian et qui propose de magnifiques photos de trekking dans le désert de Lut (Dasht-e Lut). Preuve que l'Iran, ce n'est pas seulement une profusion de sites historiques tous plus intéressants les uns que les autres, c'est également un pays qui regorge de magnifiques paysages. 

https://www.theguardian.com/travel/gallery/2017/feb/01/trekking-iran-lut-desert-wild-remote-adventure-holidays-in-pictures

vendredi 10 février 2017

L'explosion du tourisme en Iran.

Cette semaine s'est tenu à Téhéran une grande convention réunissant les plus importants professionnels du secteur touristique du pays. L'Iran est devenu une destination à la mode. Première destination des voyagistes français en 2016, le pays a accueilli plus de 5 millions de touristes cette même année et le groupe hôtelier Accor prévoit d'y construire une centaine d'hôtels. A cette occasion, France 24 vous propose un reportage sur le sujet, disponible via le lien ci-dessous : 

http://www.france24.com/fr/20170209-focus-iran-tourisme-victime-succes-teheran

mardi 7 février 2017

Iran : quand le Guide suprême remercie Donald Trump

Au mois de novembre dernier, j'avais rédigé un court billet intitulé "Iran : le Guide et les élections américaines, où quand les ennemis de l'Amérique la remercient"

Et depuis l'élection de D. Trump, je n'ai cessé de me dire que ses actes, comme ses paroles, n'ont eu de cesse de légitimer et de renforcer - malheureusement - la rhétorique idéologique du noyau dur du régime iranien. A cet égard, je me suis souvent dit que les conservateurs de Téhéran pourraient tout à fait remercier le Président Trump dans la mesure où il leur facilitait considérablement la tâche de la diabolisation en comparaison de ce qui prévalait sous B. Obama. J'avais même songé un temps rédiger une lettre de remerciements, fictive et aux relents satiriques, que Khamenei aurait pu envoyer à Trump mais je n'ai pas concrétisé cette idée par manque de temps. 

Force est de constater que la fiction est devenue réalité puisque aujourd'hui, dans une allocution devant un parterre d'officiers de la Marine iranienne, Khamenei a littéralement remercié D. Trump pour avoir - je cite - "montré le vrai visage de l'Amérique", arguant au passage que le régime iranien n'avait plus vraiment besoin de diaboliser les Etats-Unis dans la mesure où ces derniers s'en sortaient très bien tout seul. 

Il est tout de même affligeant de constater qu'un dirigeant puisse à ce point miner le soft power de l'Etat dont il a la charge que ses ennemis en arrivent finalement à tenir de tels propos... 

jeudi 2 février 2017

Iran : un tir de missile qui a valeur de test face à l'administration Trump (mise à jour)

Le dimanche 29 janvier dernier, l'Iran a procédé à un tir de missile balistique qui n'a pas manqué de susciter l'ire de la nouvelle administration américaine, laquelle en a profité pour demander une réunion d'urgence du Conseil de Sécurité des Nations-Unies (CSNU) – la première depuis sa prise de fonction – afin de condamner ce qu'elle qualifie de nouvelle provocation "totalement inacceptable et irresponsable" de la part de Téhéran.



Pour comprendre les tenants et les aboutissements de ce tir de missile, ainsi que les postures diplomatiques des différents acteurs impliqués, il est important de tout d'abord préciser certains éléments. 

Avant toute chose, il s’agit d’un événement qui n’a rien d’exceptionnel pour l’Iran. Depuis de nombreuses années déjà, la République islamique communique autour de sa puissance supposée en ayant recourt à des tirs de missiles, généralement très médiatisés. Cela contribue à alimenter l'image d'une République islamique puissante, avancée sur le plan technologique, à même de maintenir sa politique de "résistance" et de "lutte contre l'injustice occidentale" ; ces deux principes constituant par ailleurs les fondements de son identité étatique basée sur le khomeynisme. De même, le développement d'un programme balistique apparaît comme une nécessité aux yeux de nombreux militaires iraniens, et ce afin de garantir à Téhéran une capacité de projection de puissance à même de compenser partiellement les lacunes de sa force aérienne.

Pour le régime iranien, les préoccupations suscitées par le développement de son programme balistique constituent un problème dissocié de son programme nucléaire. L'administration de G.W. Bush avait tenté de lier complètement les deux dossiers tandis que l'administration Obama avait quant à elle adopté une position plus ambiguë, et ce afin de ne pas entraver la conclusion d'un accord sur la question nucléaire. Au final, l'accord de juillet 2015 (JCPOA)[1] se retrouve de facto partiellement lié à la question balistique puisque la résolution 2231 du CSNU[2] fait le lien avec le JCPOA en interdisant à l'Iran toute activité - pour une durée de 8 ans - concernant les missiles balistiques ayant la capacité de transporter des armes nucléaires. Cette formulation – qui ouvre la porte à différentes interprétations – exclue  donc les systèmes d’armes balistiques qui ne sont pas en mesure de constituer des vecteurs pour une arme nucléaire. Or, c’est justement sur cette capacité supposée du dernier missile tiré par l’Iran que Téhéran et Washington s’affrontent. Nous y reviendrons. L'administration Trump quant à elle, si elle désire remettre en cause l'accord de juillet 2015 sur la question nucléaire iranienne, pourrait être tentée d'utiliser le prétexte du programme balistique de Téhéran à cette fin. Cette crainte est par ailleurs partagée par les Etats soutenant le JCPOA, dont la Russie, la Chine, la France et bien entendu l’Iran.

Notons d'ailleurs que Jean-Marc Ayrault était lundi et mardi derniers en visite officielle à Téhéran et que la nouvelle de ce tir de missile l'a quelque peu plongé dans l'embarras dans la mesure où elle est survenue lors d'une visite dont le bilan était présenté jusque là par la diplomatie française comme très positif. Le ministre français des Affaires étrangères s’est ainsi contenté d’exprimer la « préoccupation » de la France au regard de ce tir effectué par l’Iran, ajoutant que ce celui-ci allait à l’encontre de « l’esprit » de la résolution 2231, en se gardant bien toutefois de déclarer qu’il s’agissait d’une violation de la dite résolution[3]. Cette formulation prudente s’explique par le fait que la France ne souhaite pas encourager une escalade qui pourrait porter atteinte au JCPOA[4]. Jean-Marc Ayrault en a également profité pour faire part de l’inquiétude de la France quant à l’attitude avec laquelle la nouvelle administration américaine comptait aborder l’accord sur le nucléaire iranien[5]. Ces propos font écho à ceux de son homologue iranien, lequel a déclaré « espérer que la question du programme défensif de l'Iran (...) ne sera pas utilisé comme un prétexte » par la nouvelle administration américaine pour « provoquer de nouvelles tensions »[6]. Le choix des mots montre ici toute son importance. Alors que les Etats-Unis et les pays européens parlent de « programme balistique », l’Iran parle quant à lui de « programme défensif ». La nuance est en réalité de taille : « quel Etat souverain n’aurait pas le droit de se défendre et de développer les capacités nécessaires pour ce faire ? ». Voilà en réalité comment le régime iranien présente le problème. Pour Téhéran, son programme balistique n’est officiellement que strictement défensif. Nous ne reviendrons pas ici sur le fait qu’un système d’armes « défensif » peut en réalité bien souvent être utilisé à des fins offensives, mais pour la population iranienne, l’argument du régime – inhérent à sa manière de présenter les évènements – rencontre au final un large écho. Qui plus est, cela alimente le sentiment populaire – voulu par le régime – d’une injustice émanant des Etats-Unis qui refuseraient le droit de Téhéran à se défendre.

Cela étant, que conclure du déroulement des évènements ? Comme évoqué précédemment, un tel tir n'est pas surprenant de la part de la République islamique. Ce qui l'est en revanche, c'est qu'elle n'a pas communiqué d'informations sur ce tir dans ses médias officiels – du moins dans un premier temps –  puisque la nouvelle est arrivée de Washington. Le calendrier se prêtait pourtant bien à une belle opération de communication dont le régime est coutumier : nous sommes juste avant les célébrations de l'anniversaire de l'avènement de la République islamique (en février) et ce type d'évènement s'accompagne généralement de démonstrations de force, dont les tirs de missiles balistiques peuvent être une des composantes. La raison de ce silence semble résider dans le fait que le tir s'est au final soldé par un échec[7]. D’après un responsable américain, le missile aurait explosé en vol après avoir parcouru environ 1010 km[8]. En ce qui concerne le type de missile testé, celui-ci serait, selon Nikki Haley - la nouvelle ambassadrice américaine à l'ONU - de moyenne portée, avec un rayon d'action de 300 km, et capable de transporter une charge de 500 kg, ce qui serait, selon les Etats-Unis "plus que suffisant pour transporter une arme nucléaire"[9]. Enfin, toujours d’après Washington, le dernier test d’un missile de ce type par Téhéran remonterait à juillet 2016[10]. Nous remarquons qu'une certaine contradiction persiste cependant quant à la portée du missile au regard de ces déclarations... De son côté, si le régime iranien s'est contenté dans un premier temps de ne ni infirmer, ni confirmer le tir d'un missile dimanche dernier, il a dû finalement se résoudre à en admettre l’existence dans une déclaration qui n’est survenue que ce mercredi 1er février[11]. Le ministre iranien de la Défense, Hossein Dehghan, a par ailleurs démenti, ce jeudi 2 février, les informations de Washington selon lesquelles le tir de dimanche dernier s’était soldé par un échec, affirmant au contraire qu’il avait été couronné de succès[12]. Au regard de sa politique de communication dans le domaine des affaires militaires, cette affirmation de Téhéran n’apparaît pas étonnante puisque la République islamique se refuse généralement à avouer ses échecs, surtout si ces derniers sont révélés par les Etats-Unis. En revanche, Téhéran ne manque pas d’exagérer ses succès et le silence initial des autorités iraniennes, de même que le calendrier des déclarations des différents responsables iraniens, ne cadrent pas le schéma de communication habituellement observé lorsque les essais balistiques sont effectivement réussis. Il y a fort à parier que si Washington n’avait pas dénoncé ce tir de missile, l’échec de celui-ci aurait été gardé sous silence par le régime iranien. Or, les révélations américaines ont ici poussé Téhéran à réagir selon un mode opératoire bien connu : dénoncer les « mensonges de l’Occident » quant à l’échec évoqué et parler au contraire de succès pour la République islamique.

Quoi qu'il en soit, la révélation de ce tir permet de facto à Téhéran de "tester" la nouvelle administration américaine. Cette dernière, qui se veut moins complaisante que l'administration Obama à l'égard de l'Iran, en a donc profité pour demander une réunion en urgence du CSNU afin d'examiner si ce tir constitue, oui ou non, une violation de la résolution 2231 du CSNU. Pour Washington, si le missile tiré, en tant qu'objet matériel, a la capacité de transporter un charge nucléaire, hypothétiquement parlant, alors il y a violation de la résolution 2231. Les Iraniens et les Russes ne partagent pas cette lecture. Pour Téhéran ainsi que pour Moscou, il est impossible qu'un missile iranien puisse avoir la capacité de transporter une arme nucléaire puisque l'Iran n'a pas d'armes nucléaires. C'est donc, de leur point de vue, matériellement impossible et la question ne se pose dès lors pas. En réalité, la Russie et l’Iran retournent le problème : à les écouter, la détention de l'arme nucléaire doit, selon eux, être une condition nécessaire, un préalable, à la détention de missiles balistiques capables de transporter une charge nucléaire. D'ailleurs, le ministre iranien des Affaires étrangères, M. Zarif, a déclaré que les missiles iraniens ne savaient pas être conçus pour transporter des charges nucléaires puisque l'Iran ne dispose pas de telles armes et qu’il ne compte pas en acquérir[13]. De même, la diplomatie russe a réagi en affirmant que la résolution 2231 n'interdisait en rien à l'Iran de mener à bien des tirs de missiles balistiques, sous-entendu, "conventionnels"[14]. Cela dit, et indépendamment des différentes postures diplomatiques, il faut bien garder à l'esprit que chaque tir de missile - réussi ou non - contribue à renforcer les connaissances iraniennes dans le domaine de la balistique (propulsion, dynamique de vol, etc.) et que de ce fait, ces tirs renforcent bel et bien les capacités de l'Iran à développer des systèmes d'armes capables de transporter, le cas échéant, des ogives nucléaires. Nous remarquons donc que la formulation de la résolution 2231 ouvre la voie à diverses interprétations, parfois très subjectives. Cela est dû au fait que le texte se montre particulièrement flou sur la définition d’un missile balistique « capable de transporter une arme nucléaire » et c’est bien derrière cette ambiguïté que s’abritent les diplomaties russe et iranienne.

Au regard de ces différents positionnements diplomatiques, la réunion d’urgence du CSNU demandée par Washington ne s’est bien évidemment pas soldée par une condamnation de l’Iran. Moscou n'entend pas lâcher Téhéran et tout au plus, la Russie se contentera à l’avenir de protestations verbales (et encore), arguant que ce type de démonstration ne contribue peut-être pas, en effet, à minimiser la défiance existante entre Washington et Téhéran. Mais pour le reste, il y a fort à parier que Moscou continuera à protéger Téhéran sous son "parapluie institutionnel" grâce à son statut de membre permanent du CSNU. D'ailleurs, dans la mesure où la Chine et la France soutiennent également le JCPOA et que l'un comme l'autre ne souhaitent pas voir Washington user du prétexte du programme balistique de Téhéran pour remettre en cause l’accord sur le nucléaire, les Etats-Unis pourraient bien se retrouver isolés au sein du CSNU, du moins en ce qui concerne cette question[15]. Bien entendu, en cas de provocations répétées de la part de Téhéran, ils parviendront peut-être à faire adopter un texte qui condamne verbalement de telles provocations jugées inutiles, mais ils ne parviendront pas à remettre en cause la viabilité du JCPOA, du moins pas par cette voie et pas pour le moment. Enfin, "hasard" du calendrier, la République islamique a confirmé ce mercredi, au lendemain donc des discussions du CSNU, que le Président Rohani se rendra en Russie au mois de mars prochain[16] et que le ministre adjoint des Affaires étrangères iranien se rendra quant à lui à Moscou le 8 février[17]. Deux annonces qui ont au moins le mérite d’afficher clairement les liens privilégiés entre les deux pays.

Au final, ce tir permet donc bien à Téhéran de tester la réaction de la nouvelle administration Trump (laquelle ne s’est pas faite attendre), mais aussi et surtout de tester ses soutiens au sein du CSNU, et de ce point de vue, Téhéran peut être rassuré. Cela dit, il ne faudrait pas non plus que la République islamique cherche à tirer trop sur la corde. Pareil comportement apparaîtrait en effet inacceptable pour beaucoup et cela pourrait fragiliser les soutiens dont elle profite actuellement. Or, la surenchère et la provocation sont un mode de réponse prisé par les plus durs du régime lorsque ces derniers s’estiment mis sous pression. Aussi, si Washington pourrait tenter d’instrumentaliser tous les prétextes afin de remettre en cause le rapprochement initié avec l’Iran sous Obama, certains conservateurs iraniens pourraient chercher à instrumentaliser les réactions américaines afin de nourrir la surenchère. Nous assisterions dès lors à une escalade au sein d’une spirale de la défiance, et ce, alors que durant les huit années de sa présidence, Barack Obama n’avait pas ménagé ses efforts pour justement faire sortir les deux pays d’une spirale similaire qui avait été mise en place par la dénonciation de l’Iran en tant que membre de l’Axe du mal par G.W. Bush d’une part, et d’autre part par les tensions suscitées par le programme nucléaire de Téhéran. Si l’administration Trump n’est pas parvenue à faire condamner l’Iran pour ce tir de missile, elle a bien démontré qu’elle était dans les starting-blocks, prête à réagir au quart de tour au moindre comportement qu’elle jugerait condamnable. Par ailleurs, James Mattis, le nouveau Secrétaire à la défense, s’est fendu d’une déclaration au sein de laquelle il insiste sur le fait que Washington met officiellement Téhéran « en garde »[18].  Cette formulation qui sonne comme une menace, n’a pas manqué de faire réagir les officiels iraniens, dont Ali Akbar Velayati –  ancien ministre iranien des Affaires étrangères et conseiller spécial du Guide suprême pour les affaires internationales – qui n’a pas hésité à inviter la nouvelle administration américaine à consulter ses prédécesseurs[19]. Le ton est donc donné. Mais ce que la nouvelle administration américaine ne semble pour l’heure pas réaliser, c’est que chacune de ses décisions ainsi que chacune de ses déclarations concernant l’Iran (suppression des visas, déclarations sur le JCPOA, sur le programme balistique,…) ne fait au final que renforcer les conservateurs en donnant raison à leur rhétorique. Or ce faisant, la politique de l’administration Trump pourrait bien engendrer des résultats en totale opposition avec ceux attendus par le nouveau locataire de la Maison Blanche.




[1] Voir : U.S. Department of State, « Joint Comprehensive Plan of Action », https://www.state.gov/e/eb/tfs/spi/iran/jcpoa/
[2] Voir : UNSC, « Resolution 2231 », http://www.un.org/en/sc/2231/restrictions-ballistic.shtml
[3] Ministère français des Affaires étrangères, « Iran - tir de missile balistique », 31 janvier, 2017, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/iran/evenements/article/iran-tir-de-missile-balistique-31-01-17
[4] Nous remarquerons par ailleurs que l’Union européenne a également adopté une position prudente en invitant Téhéran à restreindre ses activités qui pourraient contribuer à alimenter la méfiance mutuelle. Par ailleurs, l’UE s’est montrée ferme en rappelant que le JCPOA ne concernait pas le programme balistique iranien et que la légalité du tir de dimanche dernier au regard de la résolution 2231 était une affaire qui ne regardait que le CSNU.
[5] REUTERS/IRISH J., « France, worried by Trump, promises to be defender of Iran nuclear deal », January 30, 2017, http://uk.reuters.com/article/france-iran-idUKL5N1FK531
[6] AFP, « L'Iran appelle Washington à ne pas créer de "nouvelles tensions" », 31 janvier, 2017, http://www.la-croix.com/Monde/L-Iran-garde-Washington-contre-nouvelles-tensions-2017-01-31-1300821365
[7] COHEN Z., « US rips 'irresponsible' Iran after missile test », CNN, February 1, 2017, http://edition.cnn.com/2017/01/31/politics/us-iran-missile-test/
[8] REUTERS/ALI I., « Iran tested medium-range ballistic missile: U.S. official », January 30, 2017, http://www.reuters.com/article/us-usa-iran-missiles-idUSKBN15E2EZ
[9] LE MONDE/AFP, « L’Iran affirme que son « test » de missile était conforme à l’accord nucléaire », 1er février, 2017, http://www.lemonde.fr/international/article/2017/02/01/l-iran-affirme-que-son-test-de-missile-etait-conforme-a-l-accord-nucleaire_5072723_3210.html
[10] REUTERS/ALI I., Op. Cit.
[11] LE FIGARO/REUTERS, « Iran: l'essai d'un missile confirmé », 1er février, 2017, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/02/01/97001-20170201FILWWW00109-iran-l-essai-d-un-missile-confirme.php
[12] TASNIM NEWS AGENCY, « Iran’s Recent Missile Test Successful: DM », February 2, 2017, https://www.tasnimnews.com/en/news/2017/02/02/1316048/iran-s-recent-missile-test-successful-dm
[13] FRANCE 24, « Tir de missile iranien : Paris exprime son "inquiétude", réunion d'urgence du Conseil de sécurité », 1er février, 2017, http://www.france24.com/fr/20170131-iran-tir-missile-balistique-nucleaire-iranien-ayrault-teheran-reunion-conseil-securite-onu
[14] Idem.
[15] Il est à noter bien évidemment que la posture de la France est susceptible d’évoluer en fonction des résultats de la prochaine élection présidentielle française.
[16] TASNIM NEWS AGENCY, « Iran’s Embassy in Moscow Confirms Rouhani’s Visit to Russia », February 1, 2017, https://www.tasnimnews.com/en/news/2017/02/01/1314624/iran-s-embassy-in-moscow-confirms-rouhani-s-visit-to-russia
[17] SPUTNIK, « ranian Deputy Foreign Minister to Visit Russia for Nuclear Deal Consultations », February 1, 2017, https://sputniknews.com/politics/201702011050246744-iran-russia-nuclear-deal/
[18] AFP, «Trump puts Iran 'on notice,' denounces nuclear deal », February 2, 2017, https://www.afp.com/en/news/23/trump-puts-iran-notice-denounces-nuclear-deal
[19] TASNIM NEWS AGENCY, « Velayati: Iran to Press On with Missile Program », February 2, 2017, https://www.tasnimnews.com/en/news/2017/02/02/1316189/velayati-iran-to-press-on-with-missile-program

vendredi 27 janvier 2017

Commentary Paper des Chaires Baillet-Latour - CECRI : "Donald Trump : un Mahmoud Ahmadinejad made in USA ?"

Le billet du 23 janvier dernier et intitulé "Donald Trump : un Mahmoud Ahmadinejad made in USA ?" est désormais disponible au format des Commentary Paper des Chaires Baillet-Latour - CECRI de l'Université Catholique de Louvain.

Le texte intégral de ce Commentary Paper est disponible via le lien suivant : https://geopolcecri.files.wordpress.com/2017/01/47.pdf