jeudi 14 avril 2016

Iran : les conservateurs cherchent à décrédibiliser Hassan Rouhani.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en dépit du bon score de ses partisans aux dernières élections législatives, le Président Rouhani ne dispose pas encore d'un Majles (le parlement iranien) qui lui soit acquis. Bien au contraire, le pouvoir législatif iranien, où les conservateurs jouissent encore d'une influence très conséquente, continue à lui mettre des bâtons dans les roues. Et le dernier exemple en date vise bien à nuire à la crédibilité ainsi qu'à la popularité du président iranien.

En effet, à la date de ce mercredi 13 avril 2016, le Majles a voté une loi annulant les subsides alloués mensuellement en cash à 24 millions d'Iraniens. Selon le texte voté par le Parlement, le gouvernement doit annuler le paiement mensuel, cash, de 12$ octroyés aux fonctionnaires, aux membres des forces armées, au membres des milices paramilitaires et aux groupes de personnes qui jouissent déjà d'une aide sociale.

Cette allocation avait été établie en 2010, sous la présidence de M. Ahmadinejad, suite à la suppression du système de subsides sur les biens de consommation ; système qui était devenu invivable économiquement parlant. Aussi, il fut décidé à l'époque que les Iraniens recevraient dorénavant une allocation pour palier à la hausse des prix engendrée par l'interruption des subsides. 

Ce montant est à mettre en perspective avec le salaire moyen en Iran qui s'élevait en 2014, selon le Statistical Center of Iran, à 470$ (1). Pour de nombreux Iraniens, un montant de 12$ ne constitue pas une somme trop importante, mais pour les fonctionnaires et les autres catégories de personnel employées par l'Etat, cette somme n'est pas négligeable dans la mesure où leurs salaires sont moins importants que la moyenne. Par ailleurs, même pour les personnes non concernées par cette mesure, il va sans dire que cette coupure envoie un signal négatif quant à la bonne santé économique du pays alors que celui-ci fêtera bientôt le premier anniversaire de l'accord du 14 juillet 2015 sur la question du nucléaire. 

Cette mesure prise grâce aux éléments les plus conservateurs du Majles vise très clairement à nuire au Président Rouhani en le touchant là où les Iraniens l'attentent au tournant : l'économique. En effet, l'accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015 a suscité énormément (trop ?) d'espoir chez bon nombre d'Iraniens qui en attendaient une amélioration substantielle de l'économie nationale et par extension, une amélioration de leurs conditions de vie. Très optimistes quant à l'avenir au lendemain de l'accord, les Iraniens le sont aujourd'hui beaucoup moins, notamment en ce qui concerne l'évolution économique du pays. Le désenchantement est bel et bien réel. Bien que cette évolution n'ait pas nui pour l'instant à la popularité du Président Rouhani comme en atteste une étude publiée en mars 2016 par IranPoll (2), cela pourrait encore changer d'ici à la prochaine élection présidentielle qui se tiendra à l'été 2017. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'action des conservateurs du Majles : miner autant que faire se peut l'image du Président Rouhani. Jouer sur la frustration des gens pour les éloigner du vote modéré/réformateur. Donner l'impression que les concessions accordées aux Occidentaux sur le dossier nucléaire n'ont pas rapportés les retombées espérées et renforcer ainsi le clan conservateur. 

Cette mesure n'est qu'un exemple parmi d'autres mais elle est très illustrative de la rivalité et même de la haine que peuvent se porter réformateurs et conservateurs au sein de la scène politique iranienne. Pour preuve de l'irritation engendrée par cette mesure auprès de l'administration Rouhani, reprenons les propos tenus par l'un de ses portes-paroles, Mohammed Bagher Nowbakhy, lequel a déclaré : "Cette mesure est injuste et elle va engendrer des problèmes pour la plupart des gens" (3).

Quoi qu'il en soit, le gouvernement a déjà indiqué qu'il réagirait en proposant un nouveau mode de sélection pour les personnes susceptibles de voir leur allocation prendre fin. Parmi les pistes envisagées, tenir compte de la richesse personnelle en passant au crible la voiture, les transactions et le lieu de résidence des individus. Dans ce cas, seuls les plus riches se verraient privés de leur allocation. Cela permettrait également une application plus juste de la mesure, qui épargnerait d'avantage les milieux ruraux ou le niveau de vie est déjà plus bas, et le vote conservateur déjà plus important.

A l'approche de l'élection présidentielle de 2017, ce type de bras de fer pourrait bien devenir encore plus fréquent.