vendredi 9 octobre 2015

Iran - Syrie : aux origines d'un partenariat stratégique.

A l'heure où la guerre civile fait rage en Syrie depuis plus de 4 ans maintenant et alors que l'Iran y joue un rôle important en soutenant financièrement, politiquement et militairement le régime de Damas (aussi bien de manière directe par l'envoi de troupes au sol - issues de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution que de manière indirecte par le biais du Hezbollah), la question que l'on me pose le plus souvent est la suivante : "Pourquoi l'Iran soutient-il Bachar el-Assad ? 

Réponse classique que l'on retrouve dans la presse quotidienne ou dans les JT et les émissions d'information télé ou radio : "Mais parce que l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah constitue un pilier de la politique étrangère de la République islamique d'Iran depuis plus de 30 ans et que cela serait catastrophique pour ses intérêts si cet axe venait à s'effondrer" ... On entend aussi parfois (non ok, pas parfois, très souvent ... Trop souvent) : "Mais parce que Assad est un des rares alliés de l'Iran et comme la République islamique est déjà fortement isolée, elle ne souhaite pas se le retrouver d'avantage en perdant un régime avec lequel elle entretient des relations privilégiées depuis plus de 30 ans" ... 

Ok ok ok je vous l'accorde, tout cela sonne bien et ces explications ne sont pas fausses en-soi... Mais si ces réponses présentent le mérite de donner des réponses simples et effectivement correctes, elles ne répondent au "pourquoi" que de manière superficielle, sans aller au fond des choses. Ce qu'il faut se demander c'est d'où provient cette relation privilégiée, cette "alliance politique" entre le régime de Damas et le régime de Téhéran. 

Car soyons franc, si on veut s'amuser à ce petit jeu là, il faut admettre que ce n'est pas réellement la proximité idéologique qui a rassemblé ces deux Etats... Allez : amusons-nous ! 

Imaginons (je dis bien IMAGINONS) que la République islamique d'Iran ait été (et le soit toujours) dirigée par une bande d'illuminés fanatiques empêtrés jusqu'au coup dans leur idéologie révolutionnaire qui est à leurs yeux le seul fil rouge et le seul manuel devant régir la conduite de leur politique étrangère (ami néoconservateur me lis-tu ? Oui ? Tu ne vas pas aimer la suite ...). En partant de ce postulat, quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi la République islamique d'Iran entretient-elle cette relation si particulière avec le régime de Bachar el-Assad ? Comment ça vous ne comprenez pas la problème sous-jacent à cette question ?!? Attendez attentez, laissez-moi vous éclairer. 

Quel est le parti politique de Bachard el-Assad ? Aucune idée ? Mais enfin c'est le parti Baas bien sur !!! Oui je sais je sais, je travaille sur ces problématiques toute la journée donc pour moi cela peut sembler évident mais je sais bien que ce n'est pas le cas pour tout le monde donc no stress : il n'y a pas de honte à ne pas le savoir... Mais bref, continuons : il est de quel bord ce parti Bass ou plus exactement, quelles sont les grandes lignes de son idéologie ? Je suppose que si il entretient des liens si étroits avec Téhéran, cela signifie que son idéologie en est très proche ... Et bien ... NON :-) ! Catch you ;-) !!! 

Le parti Baas est un parti dont les principaux axes idéologiques sont les suivants : 

- Le nationalisme panarabe ; 

- Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe ; 

- La laïcité.

Commençons par le commencement :

"Le nationalisme panarabe" ... Pas vraiment un atome crochu avec Téhéran lorsque l'on connaît la répulsion qui est celle des Iraniens à l'égard des Arabes et cela pour une multitude de raisons historiques. Je ne vais pas commencer à donner un cours d'histoire mais disons simplement que du point de vue iranien, la chute de l'Empire des Sassanides au 7ème siècle, suite à l'invasion des Arabes fraichement convertis à l'Islam, c'est pour eux comme la chute de Rome en 476 sous les coups des hordes barbares ... Oui : du point de vue des Iraniens, les Arabes sont les "barbares" tandis qu'eux-mêmes occupent la place du phare civilisationnel supérieur en tout point à ses voisins arriérés. D'ailleurs, les Iraniens vous expliqueront facilement que tout ce qui touche à la science, aux arts, ou encore à la culture islamique est le fruit de leurs apports à la religion de Mahomet, les Arabes étant par essence incapable d'intelligence, de raffinement ou de subtilité artistique et culturelle... Bon il faut relativiser : les Iraniens ont apportés énormément à la culture islamique mais pas tout quand même, il ne faut pas exagérer (désolé les gars...). Pour les Iraniens, donc, l'ennemi naturel, le voisin dont il faut se méfier, ce sont les Arabes, et à l'heure actuelle plus particulièrement l'Arabie saoudite. Pourquoi l'Arabie saoudite ? Ha mais ça, on pourra en traiter dans un autre post, ici on parle de la Syrie ! Bref, et pour conclure ce paragraphe, les sirènes du panarabisme constitue plus une menace pour Téhéran qu'un quelconque attrait. Première opposition idéologique.

"Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe". Là je dis "ouais ... Pourquoi pas". L'Islam est par essence une religion au caractère social (ce qui ne veut pas dire socialiste) mais il vrai qu'il y a des points d'accroche communs. Cela dit, ce léger point de proximité s'avère un peu faible pour expliquer la force de la relation qui unit Damas à Téhéran.

"La laïcité". Et bardaf, c'est l'embardée ! Comment expliquer qu'une République islamique où l'Islam (chiite duodécimain certes) régit (en théorie, selon la Constitution de 1989 - non pas 1979 mais bien 1989, date de la dernière révision constitutionnelle en Iran) l'approbation des lois, puisse être le premier compère d'un régime laïque où toutes les activités religieuses sont strictement contrôlées par le régime en place afin d'éviter toute contestation en provenance des Mosquées ?!? Mmmhhhh ... Il y a de quoi ce poser des questions n'est-il pas ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'une deuxième opposition idéologique et qu'elle est de taille !

"Oui mais Monsieur (j'en entends déjà certains...) le régime de Bachar el-Assad, il est chiite, comme celui de Téhéran, donc ça leur fait un sérieux point commun non ?" ... Ben non (encore une fois : désolé les gars). Pourquoi ?

Le régime de Bachar el-Assad est Alaouite. Qu'est-ce que c'est encore que cela me direz-vous ? Ce ne sont pas des Chiites ces Alaouites ? Je ne vais pas commencer à expliquer dans les détails les différences théologiques entre les Chiites duodécimains (d'Iran donc) et les Alaouites (tiens un autre sujet de post :-) ) mais pour illustrer la chose de la manière la plus simple : il y a plus de points communs entre un Chrétien orthodoxe de Russie, un Protestant évangéliste et un Catholique qu'entre un Alaouite et un Chiite duodécimain... L'Islam est une religion TRES complexe... Il n'y a pas un  Islam mais DES Islams. C'est tellement complexe que beaucoup de Musulmans eux-mêmes ne s'y retrouvent pas et ne connaissent pas bien (le plus souvent pas du tout) les différences qui existent entre leur Islam (si déjà il le connaisse bien) et celui des autres musulmans ... Devant cet état de fait, allez donc demander à un citoyen occidental dont ce n'est pas le travail de comprendre : c'est peine perdue. (Et allez donc demander à un Catholique de vous expliquer les différences entre sa foi et celle d'un Chrétien orthodoxe arménien, ça ne sera pas mieux...). Il faut avoir recours à des raccourcis, à des simplifications pour rendre les choses intelligibles, surtout quand on est dans l'obligation d'informer les citoyens sur ce qu'il se passe dans le monde (je pense ici à mes amis journalistes qui en bavent quand ils doivent traiter de ces sujets si complexes alors que ce n'est pas leur spécialité. Je ne les blâme pas, je les plains, sincèrement). Bref, pour rendre les choses intelligibles, on range les Alaouites dans la petite case "chiite" car comme on aime tellement le souligner de par chez nous : "En Islam, il y a le Chiisme et le Sunnisme. Point, fini, c'est tout" ... (Zen, je reste zen...). Non ce n'est pas tout. Si on veut vraiment partir de là, il faut encore réaliser qu'il y a DES Chiismes et DES Sunnismes. Ce ne sont pas deux ensembles qui sont chacun homogènes ! Mais bref, je m'égare, revenons en à nos moutons. On a rangé les Alaouites dans la case Chiite car ils reconnaissant certains Imams (voir sur ce sujet le post "Imams... Califes... Quelles différences ?" ) mais en réalité, il y a énormément de différences ... A tel point que venir parler de proximité religieuse pour expliquer les liens entre Damas et Téhéran relève quelque peu de la gageure. Il peut exister une certaine solidarité entre Chiites duodécimains et Alaouites mais elle s'explique plus par leur statut de minorité vis-à-vis de l'écrasante majorité sunnite au sein du monde musulman que par de réelles similitudes théologiques (on peut même trouver à Qom, une des deux villes saintes d'Iran, des Ayatollahs conservateurs qui vous expliqueront que les Alaouites, ce ne sont même pas des Musulmans... Oui ça sent la vécu).

Mais alors, pourquoi Damas et Téhéran sont-ils si proches si il n'y a pas de proximité idéologique ? Tout simplement car la réponse ne réside non pas dans des considérations idéologiques mais bien dans le réalisme et le pragmatisme politique ! Cette bonne vieille realpolik qui rappelle ce vieux Bismarck à notre bon souvenir (jawolh !).

Et oui : le régime de Téhéran n'est donc pas gouverné par des fanatiques baignés d'idéologie révolutionnaire mais bien par des pragmatiques prenant des décisions sur base de calcul coûts-bénéfices au regard de leur perception du monde.

"Oui mais avec tout ça, on ne sait toujours pas pourquoi Damas et Téhéran sont si bons amis !!!" ... Cool : j'y viens j'y viens ...

Once upon a time ... Un très méchant dictateur qui s'appelait Hussein ... Saddam Hussein. Et oui, c'est là que tout commence !

Saddam Hussein est lui aussi membre parti Baas (irakien, pas syrien of course) et il a été Vice-président de la République d'Irak de 1971 à 1979, année où il est devenu Président suite à un coup d'Etat, avant de se faire chasser du pouvoir suite à l'intervention militaire (de la coalition emmenée par les Etats-unis) en Irak qui débuta au mois de mars 2003.

"Mais alors, Saddam et Bachar, et avant lui son père Hafez, devaient être les meilleurs amis du monde puisqu'ils partageaient les mêmes idéaux ?" ... Ben non (encore). C'était tout l'inverse : ils se détestaient. Pourquoi ? Simplement car comme souvent dans les régimes dictatoriaux, les hommes à leur tête ont un égo surdimensionné qui va de pair avec une soif toujours inassouvie pour le pouvoir... Autrement dit, le parti Baas syrien et le parti Baas irakien étaient rivaux pour la simple et bonne raison que leurs dirigeants respectifs l'étaient également ; chacun voulant être celui (le seul et l'unique) qui allait incarner "l'esprit et l'idéologie du parti Baas" au sein du monde arabe... Il n'y avait donc pas de place pour deux leaders Baas au sein du monde arabe, d'où cette rivalité qui peut paraître fratricide si on se contente de lire les manifestes des partis Baas de Syrie et d'Irak.

Et l'Iran dans tout cela ? Saddam s'était fait humilié par le dernier Shah en 1975 suite aux accords d'Alger relatifs au partage des eaux du Chatt-el-arab qui marque une bonne partie de la frontière entre les deux Etats. Le ressentiment était profond et tenace. De plus, il avait des vues sur la province iranienne du Khuzestan, laquelle est majoritairement peuplée d'Iraniens ethniquement arabes mais qui, surtout, lui aurait permis d'agrandir considérablement sa façade maritime (pratique pour exporter du pétrole). Ha oui et un dernier léger détail : c'est aussi la province iranienne la plus riche en pétrole et la plus simple à envahir militairement puisque le relief y est inexistant : c'est la continuation de la plaine mésopotamienne...



Bref. 1979 : Révolution islamique en Iran, prise de pouvoir par Saddam en Irak. En Iran, la période post-révolutionnaire est celle des purges (dans l'armée aussi et surtout). Le pays semble être désorganisé, surtout ses forces militaires. Que se dit Saddam ? It's showtime  !!!



Pensant que la victoire sera facile et rapide, il envahit l'Iran le 1er septembre 1980 (arguant officiellement vouloir contenir la dynamique révolutionnaire qui menace les pays arabes... LOL), rendant ainsi sans le savoir le meilleur des services au nouveau régime de Téhéran (toute la population se sert les coudes pour défendre la mère patrie) et s'engageant dans une guerre qui durera 8 ans et qui fera plus d'un million de morts de part et d'autres... Ce conflit, quelque peu oublié, est pourtant le plus violent de notre histoire depuis la seconde guerre mondiale.

Selon l'adage "l'ennemi de mon ennemi est mon ami", la Syrie est le seul pays arabe à se ranger derrière l'Iran et à le soutenir du mieux qu'il le peut en vue d'affaiblir son rival baasiste irakien. De là naîtra une coopération et un tissage de liens sans cesse plus étroits entre les deux Etats. Viendra ensuite une convergence d'intérêts communs au Liban au cours des années 80 (pendant la guerre civile donc), convergence d'intérêts qui ne sera pas toujours facile, notamment en raison de la rivalité entre le Hezbollah (mouvement chiite soutenu par Téhéran) et le Mouvement Amal (lui aussi chiite mais soutenu par Hafez el-Assad).

Depuis l'établissement de ces liens survenus dans le cadre d'une conjoncture bien particulière, ceux-ci ne se sont jamais défaits. Et pour cause, il y a toujours eu matière à coopérer. Par exemple : les deux Etats s'opposent à Israël (bien que pour des raisons différentes) et se supportent mutuellement face à cet ennemi commun. Damas veut récupérer le Golan, Téhéran veut soutenir le Hezbollah qui est censé (j'insiste sur le "censé") constituer sa première force de riposte en cas d'attaque israélienne contre l'Iran. De plus, les dirigeants iraniens adore jouer la carte "Free Palestine" pour se faire bien voir auprès des populations musulmanes du monde entier. Mais soit. Au final : Damas sert de base arrière au Hezbollah et facilite le transit des armes vers ce dernier en provenance de l'Iran.

Tous les deux relativement isolés diplomatiquement, Damas et Téhéran se sont toujours soutenus mutuellement. Face à la résistance du "dictat des puissances de l'arrogance" comme on pourrait entendre à la prière du vendredi de Téhéran, l'union fait la force. Ahmadinejad avait d'ailleurs essayé de faire de même avec Hugo Chavez du temps où ils étaient tout les deux aux affaires ... Ici aussi, on ne pouvait pas vraiment parler de proximité idéologique nonobstant le fait que tous deux étaient liés par une rhétorique anti-amércaine aux accents similaires.

Au final, la relation Téhéran - Damas est importante pour la République islamique d'Iran car elle constitue un pilier de sa sécurité nationale, pilier qui s'est construit et renforcé au cours de plus de trois décennies ... Son effondrement serait tout bonnement catastrophique au regard des investissements qui y ont été consentis tout au long de ces nombreuses années. Cela affaiblirait le Hezbollah, ce qui diminuerait la sécurité du régime de Téhéran et minerait sa capacité d'influence au Levant. Et cela priverait également Téhéran de son seul vrai partenaire étatique au sein du Moyen-Orient, ce qui renforcerait un peu plus l'isolement de Téhéran. Et maintenant vous-savez d'où ça vient :-) !

Bon j'espère que c'est plus clair, à bientôt pour de nouvelles aventures, vers l'infini et au-delà !!! ;-)

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