lundi 12 octobre 2015

Iran : non, Hassan Rouhani n'a pas changé l'Iran de fond en comble, il en a juste modifié la perception (du moins auprès de certains...)

Haaaa qu'il faisait bon d'aller en Iran du temps où M. Ahmadinejad en occupait la présidence. C'est vrai après tout : avec ses déclarations tonitruantes, sa rhétorique belliqueuse, ses propos anti-sémites et négationnistes mais aussi grâce à ses airs franchement pas très sympathiques, l'image de l'Iran était au plus bas... Et le nombre des touristes également ! Quel pied de pouvoir se balader sur la grand place d'Ispahan en étant le seul occidental à oser s'aventurer au "pays des Mollahs" (plus caricatural comme désignation tu meurs...). Qu'il était agréable d'être le seul étranger, "courageux", à venir braver les "mensonges de l'étranger" aux yeux des Iraniens afin de venir se délecter des richesses historiques et naturelles de leur magnifique pays. Tous ne regardaient que moi, tous venaient me parler (et un étranger parlant le Persan, c'est pas très courant en plus), toutes les portes m'étaient ouvertes, on m'invitait à dîner 10 fois par jour et les Iraniennes se pavanaient devant moi, sensibles qu'elles étaient à mon charme et à mon charisme naturel (à moins que ce n'était que pour mon passeport ... mmmhh : laissez-moi rêver voulez-vous ?). Les hôtels, les restaurants, les tapis, les miniatures, .... Tout cela avait un coût dérisoire ! Bref, j'avais l'impression d'être un explorateur solitaire dans une contrée lointaine et étrange ou nul autre que moi dans mon petit plat pays n'osait s'aventurer... Et sur ce dernier point, ce n'était pas tout à fait faux. 

Je me rappelle encore les regards apeurés des mes proches à chacun de mes départs... Si bien que finalement mes séjours en Iran se transformaient pour ma mère en "colloque dans le sud de la France (ou ailleurs) pour une semaine". En tout cas c'était jamais en Suède, il fallait justifier le fait que je revenais bronzé. Je me rappelle aussi les remarques blâmant mon comportement "irréfléchi", "irresponsable", "inconscient" de certaines personnes lorsqu'elles apprenaient que j'allais régulièrement en Iran, ce "pays de fous furieux" ... Hé les amis, c'est mon boulot aussi : si tu veux être spécialiste d'un Etat mais que tu n'en parles ni la langue ou que tu n'y vas pas régulièrement faire du terrain (et non une unique semaine de tourisme académique dans un hôtel 5 étoiles d'une capitale ne compte pas vraiment contrairement à ce que certains chercheurs semblent croire) et bien désolé, mais de mon point de vue, cela va être difficile de devenir "spécialiste" (et bam : petite pique bien sentie à l'égard de certains dans le monde académique...). Attention cependant ==> "le terrain les gars, le terrain..." c'est beau, mais ça ne fait pas tout : c'est une condition nécessaire, pas une condition suffisante. Mais soit. 

Et puis vint ce funeste jour où Hassan Rouhani fut élu à la présidence... Cette nouvelle vitrine, avec ses airs de père Noël plus que sympathique et toujours souriant, eut tôt fait de changer l'image de l'Iran en Occident. D'autant plus qu'outre le paraître, la rhétorique suivait également. Fini le négationnisme, on le condamne. Fini l'anti-sémitisme, on se rend dans une synagogue à Téhéran pour souhaiter un bon nouvel an aux Juifs d'Iran et du monde entier. Plus de diatribes concernant Israël devant l'Assemblée générale des Nations-Unies. Fini tout cela !!! On tend la main à l'Occident. On appelle au dialogue, à l'apaisement. On discute au téléphone avec Barack Obama ! On parvient même à un accord sur le nucléaire !!! Bref, on fait fi des "codes" implicites mis en place entre la République islamique et l'Occident depuis plus de 30 ans ... Tout fout le camp j'vous jure ;-) :-p ... 

Et en conséquence, la perception de l'Iran se modifie. Les touristes amateurs de vieilles pierres (Persepolis, Naqsh-e Rostam, Ispahan,...) se pourlèchent les babines et échauffent leurs cartes Visa. Les tours opérateurs se délectent également. Il est temps que les bus de touristes reviennent en Iran. C'était d'ailleurs une des promesses de campagne de H. Rouhani en vue de relancer l'économie. Promesse tenue Mr. le Président. H. Rouhani est élu durant l'été 2013. Un an plus tard, les chiffres officiels parlent d'une augmentation de plus de 35% du nombre de touristes. En 2015, on parle de plus de 50% d'augmentation. Bravo. Mais pourquoi ? Perception, perception, perception... En attendant, je me sens envahit "chez moi" à chaque fois que j'y retourne, j'ai perdu ce qui faisait ma singularité, et je ne compte plus mes "amis" facebookiens qui se succèdent à me contacter afin d'obtenir des tuyaux en vue de leur prochain voyage en Iran... C'est devenu la destination à la mode. Cela fait toujours et encore un peu "rebelle" d'aller en Iran, mais maintenant que les perceptions ont évolué et que cela semble moins dangereux, il faut se dépêcher d'y aller avant que ça ne soit devenu trop commun... Vite vite vite, dépêchons nous ! Soit. Blague à part, je suis heureux pour mes très nombreux amis iraniens qui travaillent dans le secteur touristique et j'espère que cet engouement ne va pas s'essouffler de si tôt. Cela dit ... 

J'ai eu l'extrême privilège de servir de guide à trois reprises l'année dernière pour des voyages en Iran s'étant déroulés dans le cadre de l'UDA (Université des aînés ; ASBL affiliée à l'UCL et où je donne des cours et conférences sur l'Iran et la Turquie). Et je dois dire que je me suis bien marré. Mes petits vieux étaient forts sympathiques et rigolos (pour la plupart ;-) ) et je les salue si ils me lisent. Cette expérience a renforcé un sentiment que j'avais déjà : ceux qui n'ont jamais été en Iran en ont une image tronquée, tout autant (et c'est cela le plus important) que ceux qui en reviennent après un séjour touristique. Qu'est-ce que cela signifie ?

Tout simplement que ceux qui n'ont jamais été en Iran (et pour certains qui ne voudront jamais y aller en dépit de la bonne mine et des discours rassurant de H. Rouhani) voient encore souvent ce pays comme un "pays de fous fanatiques extrémistes islamistes, bla bla bla....". Mais que ceux qui  en reviennent, enchanté et ce à juste titre, tiennent malheureusement trop souvent le discours suivant : "Tous ce qu'on lit ou voit dans les médias (Le Monde, La Libre Belgique, les JT d'info de France 24, Euronews, RTL, .... bref la presse écrite et audio-visuelle) est faux et archi faux : l'Iran est pays merveilleux où il fait bon vivre et où les gens sont adorables et accueillants, il n'y a pas de problème en Iran, le niveau de vie est bon, le pays est développé, et bla et bla et bla bla bla bla... ".

NON, non, non et re-non. Mais pourquoi diable l'homme a-t-il cette tendance à visualiser le monde de manière aussi manichéenne (tiens : un mot d'origine iranienne :-) ) ? Pourquoi faut-il toujours que tout soit blanc ou noir, je vous le demande ? Cela me désespère un peu mais pour reprendre la rhétorique de Hobbes, peut-être qu'il faut y chercher une explication dans les lois objectives qui régissent la nature humaine... 

Quoi qu'il en soit, les personnes qui ne perçoivent l'Iran qu'au travers des infos "grand public" j'ai envie de dire, ont tort : l'Iran ne se limite pas à cela et il faut aller sur place pour s'en rendre compte. D'un autre côté, les personnes qui reviennent d'Iran (et bravo à leur ouverture d'esprit pour y avoir été en dépit des préjugés) en en tirant un portrait idéalisé ont tort également : tout n'est pas rose en Iran. Les manifestations anti-occidentales existent bel et bien, tout comme la misère. L'autoritarisme est une réalité, la peine de mort publique par pendaison également, les discriminations (ethniques et religieuses) aussi, sans parler des droits des femmes qui, si elles peuvent sembler chanceuses par rapport à leurs voisines saoudiennes, ne le sont pas vraiment si on prend les valeurs occidentales comme point de référence. Et ce n'est pas à travers un voyage touristique en bus, allant de site en site, que l'on va découvrir "l'Iran profond". Non : on l'aura juste effleuré (et encore) et on aura surtout plus visité les sites et les beaux hôtels de l'Iran que l'Iran lui-même. Idem pour les backpackers : oui les Iraniens sont adorables, oui tu as été bien accueilli et tu n'as pas ressenti d'insécurité, mais n'oublie pas une chose : tu ne parles pas leur langue, tu ne connais pas leur culture et tu as trop tendance à amalgamer l'image de la "population" avec celle du "régime politique" d'une part et avec celle de "l'Iran" d'autre part. Ce sont trois choses distinctes qu'il faut bien se garder de confondre : l'Iran aujourd'hui, c'est aussi bien sa population que son régime politique, à savoir la République islamique. 

Ces deux portraits - le positif et le négatif - sont comme les deux faces d'une même pièce. Ils sont opposés mais ils appartiennent à une même réalité. L'un n'est pas plus vrai que l'autre, les deux coexistent simultanément. C'est cela qui rend l'appréhension de la société iranienne et de l'Iran aussi difficile et complexe : il faut sortir des perceptions manichéennes. 

Enfin, si vous demandez à un touriste ayant été en Iran pourquoi il ose y aller désormais, il vous répondra qu'il a le sentiment que le pays a évolué et qu'il s'est ouvert depuis l'élection de H. Rouhani et que par conséquent, il se sent plus en sécurité à l'idée d'y aller maintenant que du temps d'Ahmadinejad. Non, ce n'est pas le pays qui a évolué, c'est le sentiment depuis l'étranger à l'égard du pays qui a évolué : perception, perception, perception. L'Iran aujourd'hui est en gros le même qu'en 2008, 2009, 2010... Si vous y aviez été à cette époque, les gens étaient tout aussi sympathiques, les monuments tout aussi beaux, et l'insécurité tout aussi faible. "Oui mais depuis, il y a un nouveau président à la tête du régime !!!" Chers amis, la personne à la tête du régime en Iran, le vrai chef, c'est le Guide suprême, Ali Khamenei, et il occupe son poste depuis 1989... 

Oui Hassan Rouhani est une bonne vitrine pour l'Iran. 

3 commentaires:

  1. Excellent article! Enfin un peu de lucidité & d'expérience à propos de l'évolution relative de ce pays palpitant.

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  2. mais pourquoi y a t-il des réfugiés iraniens..puisque qu'il y fait si bon vivre????

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    1. C'est surtout par désarrois que les jeunes Iraniens fuient leur pays. Plus de 50% de la population a moins de 30 ans et cette jeunesse ne parvient pas souvent à trouver un travail même quand elle est qualifiée. Ce sont donc surtout les conditions économiques qui poussent les jeunes à l'exode. De plus, certains sont profondément hostiles aux principes de la République islamique et rêvent d'un mode de vie à l'occidentale. Cela peut sembler très paradoxale et compliqué à comprendre si on n'a jamais été en Iran mais le pays est déjà très occidentalisé sur certains points (relativement parlant à son environnement régional bien sur). De ce fait, l'Occident et son mode de vie, ses libertés, fait rêver la jeunesse laïque viscéralement hostile à l'islamisme des Mollahs... Qui plus est, le tableau que je dresse dans ce post me semble loin d'être idyllique ...

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