jeudi 25 septembre 2014

Hassan Rouhani à l'Assemblée générale des Nations-Unies : un discours sans véritable surprise axé sur l'extrémisme islamiste et la question nucléaire iranienne.

Le discours du président iranien vient tout juste de s'achever à la tribune de l'Assemblée générale des Nations-Unies mais nous pouvons déjà en souligner certains passages et nous prêter à une première analyse. 



Tout d'abord, le discours ne contient pas de grande surprise : il respecte à la virgule prêt le minimum syndical des idées devant être reprises lors d'un exercice de ce genre au regard de l'idéologie de la République islamique. J'y reviendrai. 

Cela dit, il ne se veut pas agressif pour autant, même si il ne se prive pas d'épingler l'Occident pour ses erreurs passées et actuelles (du point de vue iranien). 

On peut dire que le discours du président Rouhani s'est concentré sur deux volets, à savoir : 

1) La lutte contre l'extrémisme islamiste ; 

2) La question nucléaire iranienne. 

De cela, nous pouvons déjà faire deux observations : 

1) Israël est pour ainsi dire absent de ce discours ; exception faite d'une maigre référence à la situation à Gaza. Cela tranche considérablement avec les allocutions des années précédentes et il est d'autant plus important de le souligner que l'actualité concernant le conflit israélo-palestinien a été pourtant particulièrement chaude au cours de ces derniers mois. Sur le fond, ce point constitue l'évolution la plus marquante entre le président Rouhani et son prédécesseur, M. Ahmadinejad, le premier faisant preuve ici d'une certaine retenue.

2) En optant pour les deux volets précités, le président iranien se concentre très clairement sur la possible évolution des relations entre la République islamique et les puissances occidentales, au premier plan desquelles se trouvent les Etats-Unis.

C'est bien ce dernier point qui constitue la pierre angulaire de son discours. Celui-ci est on ne peut plus clair : l'Iran est une puissance régionale, au plus vite vous l'admettrez, au plus vite tout le monde y gagnera. 


Sur le terrorisme tout d'abord. 

L'accent est mis sur la responsabilité de l'Occident concernant la situation sécuritaire désastreuse qui frappe aujourd'hui le Moyen-Orient. Sont principalement mentionnés : la colonisation (et par extension la manière dont s'est déroulé le processus de décolonisation) ainsi que les ingérences étrangères - comprenez occidentales - de ces dernières années. 

Les interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Syrie sont ainsi présentées comme autant de facteurs déstabilisants ayant alimenté le cycle de la violence, l'anti-occidentalisme et in fine l'extrémisme islamiste. Hassan Rouhani a par ailleurs également souligné le fait que la démocratie occidentale n'est en rien un simple "produit" pouvant être exporté de l'Ouest vers l'Est.

Pour le président iranien, les bombes étrangères ne résoudront pas le problème, elles l'amplifieront.  Les Etats-Unis ne doivent pas prendre le leadership de la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient. Ce dernier doit avant tout être réglé par les puissances régionales. C'est sur ce point qu'il est vital d'insister car il résume à lui seul le principal fil conducteur de la politique étrangère iranienne, à savoir le désir de s'affirmer comme la puissance majeure de la région. 

L'Iran ne souhaite pas être soumis aux influences étrangères, il veut traiter avec elles d'égal à égal. L'Iran ne souhaite pas que des puissances étrangères structurent le Moyen-Orient, il souhaite être la puissance structurante du Moyen-Orient. Cela dit, la République islamique se présente avant tout au travers de ses discours officiels comme une puissance bienveillante et stabilisatrice pour son environnement, un peu comme la Chine au travers de sa doctrine du "développement pacifique". Hassan Rouhani l'a d'ailleurs rappelé depuis la tribune de l'Assemblée générale : "Les affirmations selon lesquelles l'Iran cherche à contrôler les Etats de la région (le Moyen-Orient) relèvent du mythe". 

Le président iranien n'a eu de cesse de rappeler que son pays constituait un havre de paix, de sécurité et de stabilité dans un environnement soumis de toutes parts à l'avancée des extrémistes. Ce faisant, il indique clairement aux puissances occidentales qu'il sera difficile de se passer de Téhéran pour quiconque souhaite parvenir à stabiliser le Moyen-Orient et l'Afghanistan. 

Aussi, en appelant les puissances étrangères à laisser les acteurs régionaux prendre le leadership de la lutte contre les extrémistes, le président iranien pense avant tout à son propre pays et à l'influence qu'il pourrait en tirer. Et l'Iran possède des arguments pour ce faire (non repris dans le discours cependant) : il n'a jamais financé - au contraire des puissances arabes du Golfe - les combattants de l'EI et il a été le premier acteur étatique à lutter militairement contre l'EI en Syrie avant de s'engager également en Irak au cours de cet été. Le président irakien avait d'ailleurs remercié l'Iran pour son aide et regretté l'absence de Téhéran à la Conférence de Paris du 15 septembre dernier. 

Le message de Hassan Rouhani est donc on peut plus limpide : laissez-nous mener la lutte contre l'Etat islamique, cela nous serait mutuellement bénéfique.

Cela dit, le président iranien ne ferme la porte à toutes formes d'interventions étrangères dans la lutte contre l'extrémisme. Bien au contraire, il semble même tendre la main à l'Occident lorsqu'il affirme : "Si d'autres pays veulent réellement lutter contre le terrorisme, qu'ils assistent les Etats de la région dans leurs efforts pour y parvenir". Autrement dit, assistez-nous mais laissez-nous le premier rôle. 

Pareil scénario serait une victoire pour le régime de la république islamique qui se verrait reconnaître par Washington la capacité potentielle de résoudre une crise insoluble pour la puissance américaine.  Autrement dit, face à cette menace commune que constitue l'EI, Washington admettrait la supériorité de l'Iran pour résoudre le problème. Au regard des relations teintées d'antipathie qu'entretiennent les deux pays depuis la révolution islamique de 1979, difficile d'imaginer plus grande victoire symbolique pour Téhéran. 

Nous pouvons également y voir une allusion à l'engagement de longue date de la République islamique en Syrie. Le président iranien ne manque pas de rappeler que son pays a soutenu dès le début le régime de Damas contre les extrémistes islamistes. Or depuis le début de la guerre civile, les puissances occidentales dénoncent l'engagement de l'Iran - et du Hezbollah - auprès des troupes de Bachar al-Assad tandis que Téhéran de son côté met en garde contre les dangers que représentent les groupes terroristes présents en Syrie et financés par les monarchies du Golfe. Dans le discours du président Rouhani semble résonner une amère constatation : "nous vous avions bien prévenus".

Par ailleurs, le président iranien lance également un appel du pied à la coopération lorsqu'il souligne que le terrorisme est un problème d'ordre mondial et que "nous sommes tous dans le même bateau". 

Quoi qu'il en soit, l'Iran sait que l'on ne peut pas se passer de lui pour résoudre les problèmes de la région et son absence à la Conférence de Paris ne constitue en rien un obstacle à sa participation. Elle lui permet au contraire de se présenter comme un acteur "à part", donnant l'impression de traiter d'égal à égal avec Washington. La rencontre bilatérale de lundi dernier - une semaine après la Conférence de Paris - entre John Kerry et Mohammad Javad Zarif - le ministre iranien des affaires étrangères - en est une parfaite illustration. Pour les Iraniens, le message est clair : ils entendent traiter avec les Etats-Unis sur un pied d'égalité et non au sein d'une coalition considérée comme illégitime et de facto soumise à la volonté da Washington. 


Concernant le programme nucléaire iranien. 

Hassan Rouhani prévient : "il n'y a pas d'autre solution que la voie de la négociation. Ceux qui pensent le contraire commettent une grave erreur". 

Autrement dit, le président iranien met en garde contre toute possibilité d'intervention militaire étrangère. 

D'une part, il souligne l'attitude constructive de son pays ainsi que le rôle de la République islamique dans les avancées diplomatiques réalisées au cours de cette dernière année. 

D'autre part, il dénonce les sanctions internationales contre l'Iran, les qualifiant "d'erreurs stratégiques" et d'"injustice" ; arguant qu'elles n'ont en rien contribué à faire avancer les négociations - bien au contraire - et qu'elles ne pénalisent pas seulement la République islamique mais bien l'ensemble des économies de la région. 

Il apparaît clairement au fil de son discours que du point de vue iranien, la balle est désormais dans le camp occidental, Téhéran estimant avoir déjà fourni suffisamment de gage de sa bonne volonté. S'agit-il d'un appel du pied pour plus de souplesse concernant les modalités du droit de l'Iran à entretenir une capacité d'enrichissement domestique ? Sans doute. 

Et Rouhani de mettre la pression sur les Occidentaux : "Un accord définitif sur le nucléaire iranien permettrait aux Occidentaux de prouver qu'ils n'appliquent pas de doubles standards" ... Les accusations de "deux poids deux mesures"contre l'Occident dans le domaine du nucléaire reviennent en effet de manière itérative dans les discours iraniens depuis 2002. L'Inde est ainsi régulièrement citée en raison de ses partenariats nucléaires avec l'Occident alors qu'elle n'a pas signé le TNP (Traité de Non-Prolifération). 

Pour finir, le président iranien a insisté sur le fait que la résolution pacifique du différend nucléaire permettrait d'ouvrir une nouvelle ère de coopération dans la région. 


En conclusion. 

Comme énoncé en introduction à ce billet, tous les ingrédients du discours traditionnel de la République islamique sont présents dans le speech du président Hassan Rouhani. 

1) La lutte contre l'injustice : dénonciation du néo-impérialisme et du néocolonialisme occidental. L'Iran se présente encore ici comme le rempart à cette injustice, que se soit par l'alternative qu'il propose dans la lutte contre l'EI ou par son action de résistance face aux pressions occidentales concernant son programme nucléaire. 

2) Le nationalisme : l'exacerbation de la fierté nationale et de la grandeur de l'Iran au travers des multiples références quant au rôle de premier plan que le pays entend jouer dans la région. 

A côté de cela, signalons encore les accusations lancées par le président iranien concernant la mauvaise couverture du conflit en Irak par les médias occidentaux qu'il accuse d'amalgamer "Islam" et "terrorisme". 

Pour terminer cette première analyse du discours de Hassan Rouhani à l'Assemblée générale des Nations-Unies, signalons que même si il ne comporte aucune surprise sur le fond, la forme apparaît toutefois nettement moins conflictuelle que ce que nous avions pu observer à de diverses occasions au cours de ces dernières années. Je pense ici tout particulièrement aux discours présidentiels sous M. Ahmadinejad. 

Cependant, sur le fond, le message véhiculé par ce discours ne représente pas une réelle inflexion de la politique étrangère iranienne. Autrement dit, les objectifs iraniens demeurent inchangés mais la stratégie pour les atteindre repose désormais sur une plus grande ouverture avec l'Occident en lieu et place d'une confrontation directe. L’avenir du Moyen-Orient semble donc en grande partie reposer sur la capacité des puissances occidentales à faire confiance à la République islamique ainsi que sur la capacité de cette dernière à tenir ses engagements. Autrement dit, cet avenir demeure encore et toujours incertain… 

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