jeudi 23 mai 2013

Iran : quand l'élection devient une sélection au service du Guide


Après les troubles survenus suite à la réélection de M. Ahmadinejad au cours de l’été 2009, l’élection présidentielle qui doit se tenir en Iran le 14 juin prochain fait figure de test pour la stabilité et la légitimité du régime. Or la décision prise par le Conseil des gardiens ce mardi 21 mai d’écarter de la course à la présidence deux des personnages les plus médiatisés de la vie politique iranienne suscite d’ores et déjà de vives réactions tant en Iran qu’auprès des observateurs étrangers.

Pour rappel, le Conseil des gardiens, ou shoray-é néghahban, est une instance politique composée de 12 membres, six religieux et six juristes. Ce Conseil est désigné pour 6 ans. Les membres religieux sont nommés par le Guide. Les juristes sont quant à eux élus par le parlement sur proposition du chef du pouvoir judiciaire, lui-même nommé par le Guide (Art.91 de la constitution). Les fonctions de cette institution sont multiples. En ce qui concerne son implication dans le pouvoir législatif, le Conseil des gardiens veille à la conformité des lois émises par le Majles (le parlement iranien) avec la constitution ainsi qu’avec les préceptes de l’Islam (Art.94 de la constitution). Cette dernière tâche revient exclusivement aux six membres religieux, la première étant assurée par l’ensemble du Conseil (Art. 96 de la constitution).

Le Conseil joue également un rôle prépondérant lors des élections législatives et présidentielles. La tâche lui incombe en effet de valider les différents candidats avant que ceux-ci ne se lancent dans la bataille électorale. Les critères sont multiples et ouvrent la voie à la subjectivité de l’appréciation : antécédents politiques, bonne vie et mœurs, conformité de la personnalité avec les préceptes de la République islamique, … Autrement dit, pour ce qui est du législatif, le Conseil des gardiens joue un rôle de filtrage à l’entrée du parlement – en éliminant certains candidats – ainsi qu’à la sortie de celui-ci – en examinant la conformité des lois au regard des principes de la République islamique.


Ce rôle de sélection des candidats demeure le même en cas d’élection présidentielle. Cette année, sur 686 candidats, le Conseil des gardiens a déclaré avoir examiné sérieusement 40 candidatures pour finalement n’en retenir que les huit que voici (un post reprenant les caractéristiques de ces huit candidats sera mis en ligne dans les prochaines heures et leurs programmes seront régulièrement détaillés tout au long de la campagne)  :

-       Saeed Jalili ;
-       Moshen Rezaei ;
-       Hassan Rouhani ;
-       Ali Akbar Velayati ;
-       Gholam-Ali Haddad-Adel ;
-       Mohammad-Baqer Qalibaf ;
-       Mohammad-Reza Aref ;
-       Mohammad Ghazi.

Ce qui choque inévitablement à la lecture de cette liste, c’est l’absence remarquée d’Esfandiar Rahim Mashaïe, chef de cabinet de l’actuel président et figure controversée du paysage politique iranien, ainsi que celle d’Hachémi Rafsandjani, ancien président de la République islamique de 1989 à 1997.


Au sujet de l’éviction d’Esfandiar Rahim Mashaïe, bras droit du président Ahmadinejad, la décision du Conseil des gardiens ne représente pas réellement une surprise tant l’homme suscite depuis déjà plusieurs années l’ire des milieux cléricaux conservateurs. Il faut dire qu’au fil du temps, l’accumulation de ses déclarations à rebours de la rhétorique khomeyniste visant à marginaliser le rôle politique du clergé lui ont valu l’étiquette d’hérétique aux yeux des partisans de la ligne dure traditionnelle. Outre sa déclaration choque de juin 2008 au cours de laquelle il avait annoncé que l’Iran était l’ami du peuple israélien, l’intéressé s’est récemment illustré en tenant des propos critiquant l’islamisme traditionnel et en défendant par la même occasion l’avènement d’un « Islam iranien », plus à même selon lui de répondre aux nécessités de la population. Ces paroles lui ont par ailleurs valu les critiques de la part du chef du système judiciaire, l’Ayatollah Sadegh Larijani, proche du Guide suprême et frère d’Ali Larijani, président du Majles – le parlement iranien – lequel est également l’un des plus fervents opposants d’Ahmadinejad. En tenant un discours populiste à relents nationalistes mettant régulièrement en avant la grandeur de l’Iran préislamique et en tentant de se substituer au clergé dans la conduite des affaires de la Foi, l’acceptation de la candidature de Mashaïe se trouvait déjà fort hypothéquée. Face à la levée de boucliers qu’avait suscitée dans les milieux conservateurs ne serait-ce que l’hypothèse de sa candidature, le dépôt de celle-ci auprès du ministère de l’intérieur au début du mois de mai constituait d’ailleurs déjà un acte de défi envers la nomenklatura cléricale. Aussi, cette éviction ne constitue pas en soi une surprise. En dépit du fait que le président iranien a d’ores et déjà annoncé sa volonté de demander au Guide d’autoriser par décret son dauphin à se lancer dans la course, il y a fort à parier qu’Ali Khamenei ne prendra pas le risque d’outrepasser la décision du Conseil des gardiens. Tout d’abord, membres du Conseil en charge de l’examen des candidatures sont nommés directement ou indirectement par le Guide. Désavouer cette institution reviendrait donc pour le chef de l’Etat à se discréditer lui-même. Inenvisageable dans un système où le Guide suprême se veut infaillible. Enfin, pourquoi Khamenei aiderait-il Mashaïe à concourir pour le siège de président alors qu’il l’a lui même évincé du poste de premier vice-président en 2009 et cela en dépit des protestations d’Ahmadinejad ? Non il n’y a décidemment rien d’étonnant à la mise sur le banc d’Esfandiar Rahim Mashaïe. Les gesticulations d’Ahmadinejad n’y changeront rien mais elles lui permettent de se lancer dans un nouveau bras de fer avec le Guide suprême dont l’animosité envers le président n’a cessé de croître au cours de son second mandat. Au travers de l’échec de son dauphin, M. Ahmadinejad va pouvoir se poser en « martyr » d’un système dont il ne cesse de dénoncer la corruption, cherchant ainsi un cheval de bataille politique pour les cinq années à venir avec, peut-être en ligne de mire, les élections présidentielles de 2017.   



Bien plus inattendue que le cas de Mashaïe, l’absence de Hachémi Rafsandjani sur la liste des candidats autorisés à concourir constitue bien la réelle surprise de ce début de campagne présidentielle. Président du parlement de 1980 à 1989, commandant des opérations militaires au cours des derniers mois de la guerre contre l’Irak, président de la république de 1989 à 1997, président de l’Assemblée des experts de 2007 à 2011, l’homme, surnommé « le requin » par ses détracteurs, est un vieux briscard de la vie politique iranienne et l’un des fondateurs du régime. A charge de l’individu, ses opposants soulignent son mode de vie indécent au regard des besoins de la population ; sa fortune étant estimée à plusieurs milliards de dollars. Sa corruption notoire est également régulièrement mentionnée et les conservateurs ne lui pardonnent pas le soutien – certes timide – qu’il a apporté au mouvement vert né de la réélection d’Ahmadinejad au cours de l’été 2009. A sa décharge, ses partisans insistent sur ce même soutien apporté alors aux protestataires, soulignant ainsi son inclinaison – sans doute exagérée – pour des réformes politiques susceptibles d’ouvrir la voie à un retour en grâce des réformateurs. Avec l’âge diront certains, le vieux requin se serait donc assagi. La fougue révolutionnaire appartiendrait au passé. Conscient des défis de son époque et de la métamorphose de la société iranienne – presque 50% des Iraniens ont moins de 30 ans – l’homme serait devenu perméable aux aspirations de la jeunesse. A cet égard, il faut souligner que son propre fils ainsi que sa propre fille ont tous deux connu des démêlés avec la justice en raison de leur participation à des manifestations jugées hostiles envers le régime. Le premier a dû fuir aux Emirats Arabes Unis et la seconde a passée plusieurs mois en prison. Traditionnellement considéré sur l’échiquier politique comme se situant à cheval entre les conservateurs et les réformateurs, Rafsandjani est avant tout un pragmatique de tendance libéral. Le dépôt de sa candidature, survenu à la dernière minute, avait suscité beaucoup d’espoirs chez certains réformateurs désireux de restructurer une économie asphyxiée et de promouvoir une détente avec l’Occident sur la question du nucléaire. Mais la jeunesse iranienne aurait-elle accordé sa confiance envers un homme de bientôt 79 ans qui demeure malgré tout l’un des pères fondateurs d’un système qu’elle a tant décrié ? Rien n’est moins sur. C’est d’ailleurs sur base de cet âge avancé que le Conseil des gardiens a motivé sa décision, arguant que seuls les candidats aptes physiquement sont à même de pouvoir exercer la fonction présidentielle. Cependant, en évinçant Rafsandjani, les tenants actuels du régime ne semblent pas vouloir prendre de risque, le spectre de 2009 étant encore gravé dans leurs mémoires.  La main du Guide se cache-t-elle derrière cette décision du Conseil ? Peut-être. Mais en discréditant l’un de ses pères, la République islamique atténue d’avantage sa crédibilité. En prohibant certaines factions politiques pour l’élection la plus importante du pays, elle torpille ce qui lui reste de légitimité. Avec l’éviction de Rafsandjani, c’est l’espoir d’un retour à l’équilibre politique entre réformateurs et conservateurs qui s’atténue. Pour l’Occident, c’est la perspective de retrouver un interlocuteur pragmatique sur la question du nucléaire qui disparaît. Pour Israël, c’est une inquiétude sécuritaire qui s’éternise. Cela dit, le vieil homme avait-il réellement envie de se relancer dans les luttes de pouvoir qui rythment la vie politique iranienne ? Il faut rappeler que sa candidature, longtemps incertaine, avait surtout été poussée par des figures réformatrices. Pour sa part, l’intéressé a curieusement accueilli son rejet avec sérénité, presque avec soulagement, indiquant qu’il ne comptait pas le remettre en cause. Ceci exclu donc toute intervention auprès de Khamenei en vue d’obtenir une dérogation auprès de celui-ci, alors que la fille et le petit fils de l’Ayatollah Khomeiny, le père fondateur de la République islamique, ont pour leur part ouvertement demandé à l’actuel Guide suprême d’intervenir en faveur de l’ancien président.

Anticipant de possibles réactions populaires de mécontentement, la proclamation des candidats s’est accompagnée d’un déploiement massif des forces anti-émeutes dans les rues de Téhéran, une première depuis plus d’un an. Signe s’il en était besoin que le régime est moins confiant qu’il ne souhaite le paraître.

Si en théorie le Conseil des gardiens est censé procéder à un triage en vue de sélectionner les candidats les plus sérieux, la liste annoncée ce mardi 21 mai s’apparente plus à une sélection effectuée dans les intérêts du Guide ; les protégés de ce dernier ayant désormais tout le champ libre. Jamais depuis la mort du père fondateur de la République islamique, il n’était apparu aussi clairement que les pouvoirs de l’Etat sont et demeurent concentrés entre les mains d’un seul individu : le Rahbar-é enghélāb, le Guide de la révolution, aujourd’hui Ali Khamenei. 

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