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lundi 28 novembre 2011

Frappes militaires sur l'Iran : quels risques et conséquences régionales ?

Bien que le scénario des frappes militaires sur l'Iran n'est jamais été totalement exclu, celui-ci refait régulièrement surface à la une de l'actualité, principalement en fonction d'un agenda diplomatique judicieusement choisi.

Dernier exemple en date, les déclarations de plusieurs responsables israéliens au début de ce mois de novembre qui, à l'instar du président Shimon Peres, estimaient que la solution militaire à la question nucléaire iranienne était dorénavant plus proche que la solution diplomatique. Le choix de ces déclarations, à la veille de la remise par l'AIEA de son dernier rapport sur les activités nucléaires de Téhéran, n'est pas anodin. Il permet de mettre sous pression les grande puissances en charge de la gestion du dossier avec un message sous-entendu mais on ne peut plus clair : soit vous adoptez un rapport suffisamment incriminant justifiant des sanctions susceptibles de faire plier le régime des Mollahs et ainsi garantir notre sécurité, soit nous assurerons nous-même cette sécurité par le biais d'une action militaire unilatérale dont les répercussions régionales devront être supportées par tous. 

Il n'empêche que si ces déclarations interviennent généralement à un moment politique judicieusement choisi, leur cantonnement actuel à la seule rhétorique n'a rien de définitif, Israël disposant de moyens suffisants que pour frapper les installations nucléaires iraniennes. De même, les Etats-Unis et le Royaume-Uni n'ont également pas pour leur part exclu un possible recours à la force, bien que ce scénario ne puisse intervenir qu'en dernier recours. 

Mais la question est ici mal posée. Posséder une capacité militaire suffisante que pour atteindre les installations nucléaires iraniennes en dépit des difficultés et des risques inhérents à une telle opération ne garantit en rien que de telles frappes mettraient un coup d'arrêt définitif au programme nucléaire de Téhéran. La vraie question qu'il convient donc de se poser est la suivante : ces frappes auraient-elles bel et bien la capacité de stopper le programme nucléaire iranien ? Et ici, rien n'est moins sur. De l'aveu même de Robert Gates, une campagne de frappes, même massive, ne permettrait que de retarder l'échéance d'un Iran nucléaire que d'approximativement 3 ans. L'ancien secrétaire d'Etat à la défense est ici rejoins dans son analyse par l'actuel chef d'état-major des forces armées américaines, l'Amiral Mike Mullen, auteur de déclarations similaires. 

Aussi, quand bien même Israël et/ou les Etats-Unis et leurs alliés décideraient de se lancer dans l'aventure des frappes militaires contre le régime des Mollahs, quelles pourraient-être les conséquences à l'échelon régionale d'une pareille initiative ? 

- Tout d'abord nous l'avons dit, l'issue de ces frappes demeurerait incertaine. Détruire les installations nucléaires critiques n'est en rien synonyme d'une annihilation du know-how dans le domaine du nucléaire militaire. De plus, ces frappes justifieraient la rhétorique "anti-américano-sioniste" du régime islamique et renforcerait plus que probablement sa volonté de se doter de l'arme nucléaire tout en lui donnant un argument de poids en vue de légitimer l'acquisition d'un tel armement. A termes, l'acquisition par la république islamique d'une capacité nucléaire militaire serait susceptible de plonger le Moyen-Orient dans une course aux armements dont la dynamique engendrerait instabilité et accroissement du risque de conflit. Comme l'ont démontré les travaux de G. Allison, Professeur à l'université d'Harvard : au plus grand est le nombre d'acteur possédant une capacité militaire nucléaire au niveau systémique (ici le Moyen-Orient), au plus grand est le risque d'une mauvaise interprétation des signaux nucléaires de chacun parmi ces acteurs et par conséquent, le risque de frappes préemptives. 

- Au niveau de la politique intérieure iranienne, il convient de garder à l'esprit que toute provocation se voulant déstabilisatrice en provenance de l'extérieure aura au contraire un effet stabilisateur à l'intérieur. En effet, même si le régime actuel vit depuis le 12 juin 2009 sa plus grande crise de légitimité depuis son avènement, il convient d'éviter les raccourcis simplificateurs. Exemple : un Iranien opposé au régime n'en est pas pour autant un Iranien pro-occidentaux. La vision dichotomique selon laquelle les Iraniens opposés au régime sont forcément favorables à l'Occident est donc à proscrire. De plus, les Iraniens sont très nationalistes et viscéralement hostiles à toute ingérence et intervention étrangère sur leur territoire - cela en raison d'une histoire profondément marquée par la lutte contre l'envahisseur étranger. De ce fait, même si une campagne de frappes aériennes se voudrait destinée à ébranler la république islamique, pareille intervention étrangère serait perçue par une grande partie de la population comme une agression, non pas contre le régime en tant que tel, mais bien contre l'Iran. Autrement dit, si Israël et/ou les Etats-Unis attaque(nt) la république islamique, les iraniens n'y verront majoritairement qu'une agression contre l'Iran dans sa globalité. Cela aurait pour effet de justifier et de crédibiliser totalement la rhétorique adoptée par le régime au cours de ces 30 dernières années. Loin de déstabiliser la république islamique, une campagne militaire contre les Mollahs ressouderait au contraire la population derrière le régime en vue de défendre le territoire national. Cela donnerait également un prétexte aux purs et durs pour resserrer encore plus l'étau autour des réformateurs partisans de l'ouverture. La dynamique ascendante des Pasdarans et la militarisation en cours de l'appareil d'Etat se verraient également renforcées. Le rouleau compresseur de la répression et de la suppression des (quelques) libertés individuelles se verrait gratifié d'un nouveau souffle. En bref, tout comme le fut l'invasion irakienne de 1980, une intervention militaire étrangère renforcerait donc le régime actuel et garantirait sa pérennité en hypothéquant pour de nombreuses années tout changement de régime initié depuis l'intérieur... 

- En cas de frappes israéliennes, la république islamique a d'ors et déjà prévenu qu'elle frapperait le centre de recherche nucléaire israélien de Dimona à l'aide de missiles balistiques. Bien que les Pasdarans disposent en effet de missiles dont la portée leur permet théoriquement d'atteindre le territoire israélien, rien de garantit que cette tentative puisse être couronnée de succès : le système de protection anti-missile de Tsahal demeure très élaboré et de sérieux doutes persistent quant à la précision des capacités balistiques iraniennes. 



- La première capacité de dissuasion de l'Iran face à Israël s'avère être le Hezbollah. Pour rappel, le Hezbollah fut créé en 1982 par l'Iran, en pleine guerre civile du Liban, par l'intermédiaire de la force Al-Qods, unité en charge des opérations extérieurs des Pasdarans. La proximité graphique entre le logo du Hezbollah et celui des Pasdarans demeure un témoin de cette proximité historique.


Le "deal" actuel entre le Hezbollah et la république islamique est le suivant : Téhéran pourvoit le mouvement libanais en matériel militaire, fournit une assistance à l'entraînement de ses troupes, lui apporte un soutien financier et politique mais en échange, le Hezbollah s'engage à frapper Israël si les forces de Tsahal s'en prennent à la république islamique. Et il faut dire que le soutien du régime des Mollahs est pour le moins conséquent : l'apport financier de Téhéran à la milice libanaise se chiffre actuellement à un montant compris entre 100 et 200 millions de dollars par an selon les experts. Sur le plan militaire, l'Iran a fourni au Hezbollah plusieurs dizaines de milliers de roquettes et missiles sol-sol dont certains sont théoriquement capables d'atteindre le coeur du territoire israélien.


A cela viennent s'ajouter les nombreuses roquettes anti-char dont l'efficacité a été prouvée lors du dernier conflit libanais de 2006. Point important, les systèmes d'arme les plus performants livrés par la république islamique ne peuvent en théorie être utilisée qu'avec son approbation, ce qui illustre bien la volonté de Téhéran de se construire une capacité de dissuasion vis-à-vis de l'Etat hébreu au travers des capacités militaires du Hezbollah. Téhéran a d'ailleurs mal digéré que certains de ces systèmes d'arme aient été utilisés sans son accord au cours du conflit de 2006 ... 

Si le Hezbollah doit donc théoriquement constituer la première ligne de riposte en cas d'agression israélienne contre le territoire iranien, on peut cependant se poser la question du caractère automatique de cette riposte à l'heure actuelle. 

Aujourd'hui, le Hezbollah est intégré à la vie politique libanaise et la voie politique s'est révélée ces dernières années comme le meilleur canal en vue d'étendre son influence dans le pays. Aussi, bien qu'il demeure un "client" de la république islamique, le mouvement libanais développe de plus en plus en un agenda qui lui est propre et qui ne cadre plus forcément parfaitement avec celui de Téhéran. A termes, si le Hezbollah continue dans cette voie, ses différences avec son créateur pourraient bien se retrouver de plus en plus mise en exergue. Dans ces conditions, le Hezbollah a-t-il toujours intérêt à frapper Israël si ce-dernier s'en prend aux installations nucléaires de Téhéran ? L'incertitude existe et la question se doit d'être posée. Qu'aurait à gagner un Hezbollah intégré politiquement et au sommet de sa popularité à se lancer dans une aventure militaire au profit d'un Etat tiers, aventure qui entraînerait systématiquement des représailles de la part de Tsahal dont les premières victimes seraient les Libanais eux-mêmes ? Si ces derniers incriminent le Hezbollah pour les préjudices subis par une guerre qu'ils estiment ne pas être la leur, le mouvement de Hassan Nasrallah pourrait bien y perdre de sa popularité à domicile. En cas de frappes israéliennes sur l'Iran, le Hezbollah devra donc jauger avec précautions des coûts et des bénéfices qu'impliquerait son entrée dans le conflit. Le calcul politique est donc complexe et risqué, de même qu'il ne peut être prédit à l'avance au regard du flou qui entoure le processus décisionnel au sein même du mouvement libanais. Si la possibilité d'une riposte iranienne au travers du Hezbollah continue donc à représenter un risque pour l'Etat hébreu, on peut cependant se poser la question de l'automaticité d'une telle riposte ou du moins, la question de l'ampleur que prendrait cette riposte.

- Le Hamas constitue un autre vecteur éventuel en vue de frapper l'Etat hébreu. Cela dit, ses capacités militaires sont de loin inférieures à celles du Hezbollah. Qui plus est, le mouvement palestinien est en froid avec la république islamique suite aux conséquences du printemps arabes sur le régime de Damas, actuel allié de Téhéran. La république islamique a en effet stoppé son soutien financier au Hamas (estimé à 30 millions de dollars par an) suite au refus de ce dernier de participer aux manifestations en faveur du régime de Bachar al-Assad. Le mouvement palestinien a depuis déplacé son QG de la Syrie à l'Egypte et il doit faire face à des difficultés financières qui ont entraîné un retard de paiement pour les 40 000 fonctionnaires de la bande de Gaza. Dans ces conditions, rien ne laisse présager une participation du Hamas à d'éventuelles représailles contre Israël en cas de frappes de Tsahal contre les installations nucléaires iraniennes. Mais là encore, le risque ne peut être exclu... 

- Le blocage ou du moins la perturbation du trafic maritime au travers du détroit d'Ormuz - par lequel transite chaque année plus de 40% des importations mondiales de pétrole - est également une autre possibilité de riposte de la part du régime iranien. La marine iranienne se prépare depuis longtemps à cette éventualité et même si ses capacités semblent ridicule au regard de la force navale américaine, sa capacité de nuisance à l'encontre les pétroliers est pour sa part bien réelle. On imagine aisément le chaos qu'engendrerait une marrée noire provoquée par la destruction d'une dizaine de super-pétroliers dans le goulot d'étranglement que constitue le détroit d'Ormuz. Nul doute que les réactions internationales ne se feraient pas attendre, Etats-Unis en tête, dont la 5ème flotte possède ses quartiers à Bahreïn. Il est cependant paradoxal de constater que les Etats-Unis sont beaucoup moins dépendant du pétrole moyen-oriental que la Chine ou encore l'Union européenne. Aussi, est-on en droit de se demander si cette stratégie n'aurait pas pour l'Iran un effet négatif dans la mesure où elle serait susceptible de lui mettre à dos son principal soutient politique et économique qui n'est autre que Pékin. Pareille initiative provoquerait par ailleurs immanquablement une levée de bouclier au sein des pays arabes qui pourraient à leur tour lancer des représailles contre le régime iranien. 

- Une attaque contre les bases américaines dans le Golfe est également une éventualité quoi que l'ont peut douter des capacités iraniennes de prendre à partie les forces US stationnées dans la péninsule arabique. Sans compter que pareille témérité ne manquerait pas de donner une occasion aux Etats arabes pour plonger dans le conflit qui embraserait alors toute la région. 

- Plus surprenantes sont les déclarations du général Amir Ali Hajizadeh, le commandant des forces aériennes des Pasdarans, qui a averti à l'occasion de la journée national du Bassidj que l'Iran s'en prendrait au bouclier anti-missile de l'Otan stationné en Turquie si la république islamique devait être la cible d'une intervention militaire étrangère. On imagine aisément les répercutions déstabilisatrices qu'engendrerait pareille riposte, plongeant la Turquie - deuxième armée de l'Otan du point de vue quantitatif - et probablement une bonne partie du Moyen-Orient dans un conflit généralisé. 

- En dépit de l'image négative de l'Iran auprès de la rue arabe, il ne fait aucun doute que des frappes occidentales contre la république islamique contribueront à ternir encore un peu plus l'image de l'Occident, Etats-Unis en tête, au sein du monde musulman. Plus globalement, c'est la capacité de softpower de Washington auprès du monde musulman qui se verrait encore une fois écorchée. Le rôle des perceptions est ici on ne peut plus important et quand bien même la majorité des Etats arabes soutiendrait l'option militaire, rien ne dit que leurs populations suivront cette opinion. L'usage répété du hardpower américain au cours de la dernière décennie, conjugué avec le sentiment profondément ancré dans l'imaginaire collectif de la rue arabe d'un complot néo-impérialiste anti-musulman et pro-sioniste explique l'impact négatif en terme d'opinion qu'engendreraient des frappes militaires américaines. A noter que l'impact serait le même en cas de frappes israéliennes, même si celles-ci devaient être réellement menées et décidées de manière unilatérale : pour la rue du Moyen-Orient, Israël et Etats-Unis sont pratiquement des synonymes et personne ne croirait à une intervention de Tsahal qui n'aurait pas été orchestrée de plein concert avec Washington. Voilà pourquoi l'intervention unilatérale israélienne constitue un scénario que les Etats-Unis désirent à tout prix éviter.

- Enfin, l'Iran ferait certainement preuve d'une politique étrangère plus agressive et ce particulièrement là où ses intérêts s'opposent à ceux de Washington, à savoir en Irak et en Afghanistan. 

Comme nous venons de le voir très brièvement, les conséquences potentielles d'une campagne de frappes aériennes contre le régime des Mollahs représentent autant de facteurs de risque à prendre en considération dans le processus décisionnel en vue de déterminer de la pertinence d'une telle campagne ou non. Si cette dernière devait finalement avoir lieu, elle serait le fruit d'une analyse coût-bénéfice limitée dans sa rationalité par les perceptions des acteurs impliquées, et se verrait guidée par leurs préoccupations inhérentes à la sauvegarde de leur intérêt national. 

Quoi qu'il en soit, la question nucléaire iranienne n'apparaît plus comme un noeud gordien que seule la force (au travers ici des frappes aériennes) permettrait de trancher. La mise en balance des risques d'un Iran nucléaire face aux risques des frappes préventives met aujourd'hui les puissances occidentales face à un dilemme qui consiste à choisir entre la peste et le choléra. 

vendredi 25 novembre 2011

Iran nucléaire, Iran du seuil : risques systémiques au regard du prisme des perceptions américaines


Aux Etats-Unis, et plus encore en Israël, traditionnel allié de Washington au Moyen-Orient, la perspective d’un Iran nucléaire est perçue comme une menace pour la sécurité nationale. Les possibles dangers d’un Iran nucléaire – mais également ceux d’un Iran parvenu au seuil de l’arme atomique (1)  – sont extrêmement variés et suscitent une multitude de scénarios.

Un possible usage de l’arme nucléaire par le régime iranien (2)Si ce scénario apparaît aujourd’hui peu probable pour beaucoup d’experts, le risque n’est pas exclu et n’écarte donc pas la possibilité pour Washington et/ou Tel Aviv, de recourir à une action militaire préventive ou préemptive au nom du principe de précaution.
Une possible menace d’utiliser l’arme nucléaire, ce qui remettrait en cause les calculs stratégiques et les libertés de manœuvres américaine et israélienne au Moyen-Orient. La menace d’utilisation de l’arme nucléaire par le régime iranien resterait dans la logique de l’ambiguïté dissuasive. Tout conflit au Moyen-Orient serait alors affecté par les « signaux nucléaires » iraniens. Dans ce cas de figure, ce n’est pas tant la menace iranienne contre le territoire américain qui inquiète les Etats-Unis, mais bien une réduction de leur liberté d’action au Moyen-Orient.
Une possible prolifération nucléaire initiée depuis l’Iran vers des Etats radicaux – la Syrie, la Birmanie –  ou des organisations terroristes et ce, avec ou sans l’approbation du gouvernement iranien. Pour G. Allison, le scénario du terrorisme nucléaire représente la plus importante menace pour la sécurité des Etats-Unis. Cependant, dans l’hypothèse où le gouvernement iranien est considéré comme rationnel, il estime qu’il n’y a que peu de chance de le voir livrer intentionnellement des armes nucléaires à des groupes terroristes, dans la mesure où cela reviendrait à mettre la possibilité d’emploi du feu nucléaire entre les mains d’acteurs que l’on ne peut entièrement contrôler. Si un lien peu être établi entre une attaque nucléaire de nature terroriste contre des intérêts américains et le régime des Mollahs, ce dernier peut s’attendre à de lourdes représailles. Nonobstant ce raisonnement, la faiblesse de l’Etat iranien et la corruption importante au sein du régime laissent toujours ouverte l’éventualité de la perte d’une tête nucléaire « par accident ». Ce risque ne peut donc en définitive pas être exclu.

Une réorganisation des rapports de forces au Moyen-Orient pouvant amener à une politique étrangère et de défense iranienne plus agressive, ainsi qu’à une plus grande capacité d’influence iranienne sur les acteurs régionaux. Cette remise en cause du statu quo pourrait dans les faits conduire Téhéran à s’ingérer d’avantage dans les évènements en Irak et en Afghanistan, pour contrer les intérêts américains dans ces deux pays.

Une possible course aux armements nucléaires. La détention par l’Iran d’une capacité nucléaire militaire pourrait conduire plusieurs Etats arabes de la région – mais aussi la Turquie –  à rechercher également une pareille capacité afin de contrebalancer la puissance de Téhéran.Pareille course aux armements augmenterait le risque d’instabilité régionale, et par extension, le risque de conflit nucléaire et conventionnel (3). Plusieurs pays arabes – tels que l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Irak – ont déjà répondu aux activités nucléaires iraniennes par un intérêt croissant pour le « nucléaire civil » ; voie d’accès potentielle au know-how nécessaire à l’arme atomique. Par ailleurs, depuis l’élection en 2005 de M. Ahmadinejad à la présidence de la République islamiqueet le durcissement du discours iranien, nous pouvons observer une augmentation des dépenses militaires au Moyen-Orient Un conflit généralisé dans la région, nucléaire ou non, engendrerait des retombées très lourdes sur l’économie mondiale et, par extension, sur l’économie américaine.

Le risque que l’arsenal nucléaire iranien ne tombe entre les mains d’un régime encore plus extrémiste si l’actuel devait s’écrouler, ou qu’il devienne incontrôlable en cas de troubles internes trop importants. A l’instar des risques engendrés par l’instabilité récurrente au Pakistan, ce scénario est extrêmement dangereux dans la mesure où il est susceptible d’ouvrir la voie au terrorisme nucléaire. (4)

Une remise en cause du régime de non-prolifération nucléaire. Dans ces circonstances, les ennemis de l’Amérique pourraient être tentés de suivre la même voie que Téhéran dans la course à l’atome. La gestion de cette prolifération multiple par les Etats-Unis serait autrement plus compliquée que le cas iranien actuel. En outre, Washington verrait son influence et sa puissance sur la scène internationale sérieusement écornées ; les risques évoqués précédemment dans le cas du Moyen-Orient pouvant dès lors se transposer à d’autres régions du monde, telle l’Amérique du Sud avec le Venezuela. A terme, ce ne sont donc pas seulement les ennemis de l’Amérique qui seraient susceptibles d’opter pour l’arme atomique. La logique du dilemme de sécurité, combinée à la faiblesse américaine pour faire face à ce type de crise, pourraient amener les alliés de Washington à s’écarter du parapluie nucléaire U.S., afin d’élaborer leurs propres capacités dissuasives.

Ces répercussions consécutives à un Iran nucléaire – voir à un Iran parvenu au seuil de l’arme atomique – constitueraient un sérieux revers pour les Etats-Unis. Washington verrait sa puissance et sa crédibilité fléchir sur la scène internationale. Ses challengers verraient là un signe de faiblesse susceptible de les amener à une politique plus agressive envers les intérêts américains, et plusieurs des alliés traditionnels de Washington pourraient dès lors être tentés de rechercher une alliance avec une autre grande puissance dans un système international de plus en plus ancré dans la multipolarité.
En remettant en cause l’équilibre des puissances au Moyen-Orient, l’accès de l’Iran à la technologie nucléaire hypothèquerait la liberté d’action de Washington, à la fois selon un axe ouest-est, depuis la Turquie jusqu’au Pakistan, mais également selon un axe nord-sud, depuis le Kazakhstan jusqu’au détroit de Bab-el-Mandeb. Outre les aspects énergétiques et les facteurs ayant trait aux rapports de force entre les puissances, Washington dispute également sa guerre contre le terrorisme dans ces régions du monde. Or, une remise en cause de sa marge de manœuvre servirait les extrémistes. La menace contre sa sécurité ne proviendrait dans ce cas non pas directement de la capacité de feu nucléaire iranienne, mais plus de ses effets induits.
Plus globalement, c’est également la crédibilité même des Etats-Unis sur la scène internationale qui est en jeu, dans la mesure où l’accès de l’Iran à la bombe risquerait d’engendrer des répercutions plus importantes que le précédant nord-coréen. Pour ces raisons, la gestion de la question nucléaire iranienne par les américains relève d’une extrême importance. Si pour l’instant, les Etats-Unis conduisent une politique largement dominée par la logique des sanctions économiques, il n’est pas impossible que l’échec de cette stratégie ne les amène à envisager une option militaire préventive dont les répercussions sur la région et le système international seraient lourdes de conséquences.
L’éventualité d’une telle option semble cependant incertaine, tant les coûts – financiers, militaires, diplomatiques, politiques – d’une telle opération s’avèreraient prohibitifs face à l’incertitude des résultats. De l’aveu même de Robert Gates, une frappe militaire ne ferait que retarder le programme nucléaire iranien de quelques années (5); le know how technologique ne pouvant être détruit aussi facilement. Toute action militaire est en outre susceptible de renforcer la détermination du régime des Mollahs à se doter d’une capacité nucléaire militaire, ce qui pourrait amener l’Iran à se retirer du TNP, à l’instar de la Corée du Nord.
Entre autres conséquences, l’Iran pourraient également perturber, voir bloquer, le transit pétrolier du détroit d’Ormuz. Si cela n’affecterait pas de manière vitale l’approvisionnement énergétique américain, les conséquences globales sur l’économie mondiale seraient considérables et affecteraient de facto les Etats-Unis. Cependant, le risque d’une frappe américaine ne peut être totalement exclu et constitue dès lors une incertitude de poids dont le rôle s’avère conséquent dans l’appréciation de la question nucléaire par les autres grandes puissances.

L’attitude israélienne constitue elle aussi une incertitude qui pèse sur la question nucléaire iranienne. Outre leurs antagonismes idéologiques et religieux, l’Etat hébreu et la République islamique ne sont distants géographiquement que d’approximativement 1500 km, et les compétences balistiques développées par le régime des Mollahs lui permettent dès à présent d’atteindre le territoire israélien. Percevant le régime des Mollahs comme une menace directe pour sa survie, l’Etat hébreu pourrait être tenté – s’il considère l’attitude américaine insuffisamment ferme – de mener une attaque aérienne préventive contre les sites nucléaires iraniens, en conformité avec le cadre de sa « doctrine Begin ». (6)
Une telle opération comporte cependant les mêmes risques qu’une intervention américaine – faible probabilité de stopper la programme nucléaire iranien, durcissement de la position de Téhéran etc. Les Iraniens ont par ailleurs directement menacé Israël de représailles contre leur centre de recherche et leur réacteur de Dimona en cas d’attaque (7). En outre, si Israël décide de se lancer dans cette aventure unilatéralement, alors que les Etats-Unis restent dans une logique de négociations, les répercussions pour Washington en terme d’image au sein du monde musulman seraient difficilement réparables, dans la mesure où beaucoup de Musulmans feraient un amalgame entre frappes israéliennes et américaines.
Vincent Eiffling, Chroniques Persanes
Annexes :
  1. Par « seuil de l’arme atomique » nous entendons le stade où un Etat ne possède aucune arme nucléaire au sein de son arsenal, mais où ses connaissances techniques et scientifiques lui permettent, le cas échéant, d’en assembler dans un délai suffisamment court, de telle sorte que sans être une puissance nucléaire dans les faits, son potentiel lui permette de mettre en œuvre des mécanismes de dissuasion. Cette théorie rejoint la réflexion entamée par T. Sauer sur la dissusasion « post-existentielle ». A cet effet, voir : SAUER T., Nuclear Arms Control: Nuclear Deterrence in the Post-Cold War Period, New York, MacMillan, 146 p.
  2. Via des experts iraniens qui agiraient de manière indépendante. *
  3. GOLDSCHMIDT P., « Comment », in ALLISON G., DE CARMOY H., DELPECH T., MING LEE C., Nuclear Proliferation. Risk and Responsability, Washington D.C., The Trilateral Commision, 2006, p. 129.
  4. ALLISON G., « Nuclear Disorder. Surveying Atomic Threats », in Foreign Affairs, January/February 2010, Vol. 89, Issue 1, p. 74-85.
  5. IRNA, « Robert Gates : une attaque nucléaire contre l’Iran n’empêchera pas la poursuite du programme nucléaire iranien », 25 septembre 2009.
  6. La « doctrine Begin » se réfère au nom de l’ancien Premier ministre israélien,de 1977 à 1983. Cette doctrine constitue la conceptualisation par l’Etat hébreu de sa vision de la légitime défense préventive, laquelle vise à empêcher par n’importe quel moyen la mise au point d’ADM par un ennemi d’Israël.
  7. RABINOVICH A., « Iran boasts Dimona now within range », in The Washinton Times, 24 août 2004.

mercredi 9 novembre 2011

Israël a-t-il les moyens d'attaquer l'Iran ?


C'est une question qui revient dès que le dossier nucléaire iranien réoccupe le devant de la scène : Israël a-t-il les moyens d'attaquer l'Iran, pays ? 

Selon la doctrine Begin (du nom de l'ancien premier ministre israélien), l'Etat hébreu se doit, afin de garantir sa sécurité, d'empêcher tout autre Etat du Moyen-Orient d'acquérir des armes de destruction massive. Pour ce faire, Israël peut avoir recours à la force, y compris de manière unilatérale, afin d'effectuer des frappes préventives contre toute menace potentielle. C'est en vertu de cette doctrine qu'Israël a détruit la centrale d'Osirak en 1981 ainsi qu'un site supposé nucléaire en Syrie en 2007. C'est également au nom de cette doctrine qu'Israël pourrait lancer un raid contre la république islamique. Mais en a-t-il les moyens ?

Cette question peut-être analysée sous l'angle des "moyens militaires" mais se doit d'être remise en perspective au regard de "l'intérêt politique". Les moyens militaires renvoient à des considérations strictement matérielles tandis que l'intérêt politique aborde le problème de manière plus large puisqu'il sous-entend une analyse "coûts-bénéfices" de la frappe et de ses répercutions. Penchons-nous tout d'abord sur les moyens militaires à la disposition de Tsahal. 

L'Iran n'est pas limitrophe de l'Iran, la distance minimale entre les deux Etats est d'approximativement 1500 km et les sites nucléaires iraniens sont situés au centre du pays. De plus, les cibles potentielles sont multiples, à l'inverse des cas irakien et syrien. Or, la multiplications des objectifs rend naturellement impossible une concentration maximale de la force de frappe contre une seule et unique cible, de même qu'elle augmente la probabilité de pertes côté israélien. 

En dépit de ces deux difficultés majeures - le nombre et la distance des objectifs - et malgré le système défensif anti-aérien iranien, Israël dispose, sur papier du moins, de la capacité de frapper l'Iran et de le frapper durement. 

La force aérienne de l'Etat hébreu est l'une des plus modernes et des mieux équipées du monde. Selon le Military Balance de 2010, Tsahal dispose en effet des effectifs suivants : 

168 chasseurs configurés pour le combat aérien : 90 F-16A ; 16 F-16B ; 27 F-15A ; 7 F-15B ; 17 F-15C, 11 F-15D

267 chasseur-bombardiers configurés pour les attaques au sol : 25 F-15I ; 39 A-4N ; 52 F-16C ; 49 F-16D ; 102 F-16I. 

Israël dipose également des fameuses bombes GBU-28 "Bunker Buster" capable de pénétrer 30 m sous terre ou de perforer 6 m de béton armé avant d'exploser. Atout de taille dans la mesure où les installations iraniennes sont essentiellement souterraines, le site de Fordoo (où sont transférées les centrifugeuse jusque là situées à Natanz) est d'ailleurs conçu pour mieux résister aux attaques aériennes.  Il est cependant à noter que si la livraison à Tsahal de cette arme de fabrication américaine s'est accélérée au cours de ces dernières années, l'Etat hébreu s'est vu refuser l'achat de bombes GBU-39, plus efficaces et plus petites.

Israël dispose également d'importantes capacités balistiques grâce à ses missiles Jericho 1 et Jericho 2 (on parle d'une centaine de lanceur) capable d'emporter aussi bien des charges nucléaires que des charges conventionnelles. 

En conjuguant sa force de frappe aérienne avec sa force de frappe balistique, Tsahal dispose en théorie de moyens largement suffisant pour frapper les installations iraniennes. 

D'autre part, les systèmes de brouillage radar et de contre-mesure dont dispose l'aviation israélienne sont largement supérieur qualitativement parlant aux systèmes en service au sein de l'armée iranienne. Tsahal dispose donc d'un avantage technologique conséquent.

Cependant, ce n'est pas parce que Israël possède la capacité de frapper l'Iran qu'il va forcément le faire (c'est un autre débat), la guerre étant la pire des solutions.

Ce n'est pas non plus parce que Israël dispose des moyens de frapper les installations nucléaires iraniennes qu'une action militaire préventive mettra un terme au programme nucléaire de Téhéran. Selon Robert Gates et l'amiral Mike Mullen (actuel chef d'état-major de l'armée US), des frappes intensives ne parviendront pas à empêcher l'Iran de se doter de l'arme atomique mais retarderont seulement son programme de 1 à 5 ans. (il convient donc de bien définir l'objectif de ces frappes : encore un autre débat).

Enfin, ce n'est pas parce que Tsahal peut frapper les installations nucléaires iraniennes que cela ne se fera pas sans difficultés et sans risques. En dépit de l'avancé qualitative de Tsahal sur les forces de défense iraniennes, ces dernières demeurent cependant capables d'infliger des pertes aux forces israéliennes. Par ailleurs, la force de frappe israélienne devra traverser des espaces aériens arabes pour frapper l'Iran. Quels sont les pays susceptibles d'accepter une pareille manoeuvre ? Malgré l'absence de relation diplomatique avec Israël, l'Arabie Saoudite serait prête à laisser la force aérienne de Tsahal traverser son espace aérien mais rien n'est prouvé ... De plus, étant donné les rayons d'action des avions de Tsahal en service, un (voir deux selon les cas) ravitaillement(s) seraient nécessaire pour mener à bien l'opération.

De même, quelles seraient les conséquences de ces frappent ? La question peut se décomposer comme suit : 

 - Conséquences au niveau systémique (j'entends par là les conséquences sur le système international) et les répercussions sur l'ensemble de la question nucléaire iranienne ? 

- Conséquences régionales (blocage du détroit d'Ormuz ? Attaques contre les intérêts américains dans le Golfe ?, ...

- Conséquences directes pour Israël (Riposte balistique iranienne ? Attaque contre le réacteur de Dimona ?, ... ) ?

Toutes ces questions et incertitudes interviennent dans le cadre de la prise de décision concernant l'éventualité de frappes préventives dans la mesure où elles sont susceptibles de faire basculer l'analyse "coûts-bénéfices" concernant la pertinence de frappes d'un côté ou de l'autre ; ce qui nous renvoie à la question de l'intérêt politique des frappes préventives.

Cela mérite également une analyse plus poussée, ce que je tâcherai d'effectuer dans les jours qui viennent. 

"Chroniques persanes" cité par la RTBF

C'est le genre d'attention qui fait toujours plaisir : suite à une interview réalisée hier pour la RTBF.be (le site de la Radio-télévision belge de la Communauté française) en lien avec la parution du nouveau rapport de l'AIEA, le journaliste en charge de cet entretien - Julien Vlassenbroek - a eu le gentillesse de mentionner spontanément Chroniques-persanes dont je lui avais à peine parlé. 

Une bien sympathique attention alors que rien ne l'y obligeait. Je le salue donc au passage et le remercie cordialement pour ses questions. 

Vous pouvez par ailleurs consulter le podcast de ma participation d'aujourd'hui à l'émission radio "Au coeur de l'info" sur le site de la RTBF radio (La première).


Salutations à tous ! 

Le cinéma iranien à l'honneur


A l'occasion de la sortie en dvd ce 8 novembre du film "Une séparation" (lauréat de l'Ours d'Or au festival du film de Berlin), le site Allocine.fr rend au hommage au 7ème art iranien en dressant les portraits de 10 cinéastes ayant tous en commun la culture de si beau pays. 

Un bel hommage à ces hommes qui se battent pour une liberté d'expression mise à mal par l'autoritarisme et le fanatisme, deux fléaux que certains cinéastes iraniens, à l'instar de Jafar Panahi, paient aujourd'hui de leur être. 

Au delà des accusations de trahison envers l'idéologie officielle, cette mise au pilori illustre la façon dont quelques hommes, au travers de leur poésie, parviennent à insuffler la peur chez les bourreaux d'un peuple qui n'aspire qu'à la paix et la liberté. 

Pour consulter l'ensemble du dossier publié par Allocine.fr, cliquez ici

lundi 7 novembre 2011

Le nouveau rapport de l'AIEA : bombe atomique ou pétard mouillé ?

Certes le jeu de mot est facile mais la question vient naturellement à l'esprit : quel sera le contenu du rapport que l'AIEA doit remettre ce mardi sur le programme nucléaire iranien ? La question secoue les éditorialistes et ouvre la porte à toutes les spéculations tout en faisant l'objet d'une âpre lutte diplomatique dans les couloirs de l'agence onusienne. Le tout enrobé naturellement dans un flot de rumeurs gravitant autour d'éventuelles frappes aériennes qui pourraient être menées tambour battant par Israël. 

Mais ce qu'il convient de comprendre, c'est que peu importe le contenu du rapport de demain, celui-ci n'apportera rien de nouveau sur les faits. Oublions donc les scoops et les grandes révélations, pour un observateur attentif de la question nucléaire iranienne le véritable enjeu n'est pas là. L'intérêt de ce rapport, comme celui de ses prédécesseurs, se focalise sur une toute autre question : "parmi toutes les informations dont disposent les grandes puissances sur le programme nucléaire de Téhéran - informations pour la plupart déjà connues - lesquelles vont être "divulguées" par le canal officiel que constitue l'AIEA ?". 

Autrement dit, de tout ce que l'on sait, quelles informations va-t-on auréoler de la crédibilité d'un rapport émanant d'une agence des Nations-Unies ? Et c'est là que se situe le vrai débat. Quand la CIA ou le Mossad révèlent, via leur gouvernement respectif, des informations compromettantes sur le programme nucléaire de l'Iran, celui-ci crie à la manipulation et au complot des "puissances de l'arrogance". Pour l'heure les Etats-Unis souhaitent donc, tout comme le Royaume-Uni et Israël, que le rapport contienne un maximum d'éléments incriminants. La Russie et la Chine en revanche ne désirent pas tout divulguer d'un coup, de peur, officiellement, de fermer la voie à l'action diplomatique et d'encourager dans le même temps le recours aux frappes aériennes préventives. A titre d'exemple rappelons que si la question nucléaire iranienne s'est médiatisée à par partir de 2003, elle n'en remonte pas moins aux années 90 et que le premier rapport de l'AIEA mentionnant, je cite, des "Dimensions militaires possibles" n'a été publié que le 18 février 2010

L'aspect communication ne doit donc pas être négligé en politique et certainement pas dans le cadre du programme nucléaire de Téhéran. La rhétorique va-t-en guerre de la ligne dure du gouvernement israélien est à remettre dans cette perspective : tout est fait pour mettre un maximum de pression sur l'Iran et convaincre dans le même temps les parties récalcitrantes aux sanctions que l'inaction risquerait de déboucher sur des conséquences encore plus imprévisibles. Autrement dit le message d'Israël est clair : soit vous intervenez et vous prenez réellement le problème iranien à bras le corps en augmentant la pression sur le régime des Mollahs, soit nous prenons le taureau par les cornes nous-mêmes en lançant des frappes préventives puisque nous n'avons plus confiance en vous pour assurer notre sécurité. Les conséquences imprévisibles de ce dernier scénario, tout comme le chaos régional qui pourrait en émerger, constituent - vus d'Israël - une inconnue et un risque qui une fois intégrés à l'analyse coup bénéfice du processus décisionnel des grandes puissances devraient les conduire à hausser le ton contre la république islamique. Et quand bien même les Etats hostiles à l'approche coercitive considéreraient les déclarations israélienne comme un bluff, l'Etat hébreu rétorque : êtes-vous vraiment prêt à prendre  le risque de cette incertitude ? On se retrouve en fait dans un jeu de perception qui accuse beaucoup de points communs avec les mécanismes de la dissuasion. 

Pour l'heure et en dépit des nombreuses menaces de frappes qui ont étayé l'actualité gravitant autour de la question iranienne depuis 2003, Israël ne s'est jamais risqué à joindre l'acte à la parole. Et c'est là que se situe l'enjeu du rapport de demain : Israël va-t-il disposer d'un document officiel d'envergure international pour appuyer ses propos contre le programme nucléaire de Téhéran ? Si tel est le cas, deux options s'offrent à l'Etat hébreux : 

1. Frapper préventivement les installations nucléaires iraniennes. 
2. Jouer sur le risque de frappes préventives pour accentuer la pression internationale sur Téhéran. 

Outre le contenu du rapport en lui-même, les réactions à sa publication seront donc à observer avec la plus grande attention au cours de ces prochains jours. Mais quel sera justement ce contenu ? La presse américaine, à l'image du Washington Post, semble tendre en faveur d'un rapport particulièrement incriminant. Enfin, preuve s'il en est de mon raisonnement développé plus haut, les "révélations" dont parle la presse américaine s'articulent principalement autour de l'assistance étrangère à laquelle aurait eu recours Téhéran dans sa course à la bombe ... Rien de très nouveau sous le soleil puisque l'on sait déjà de longue date que l'Iran a collaboré clandestinement avec la Corée du Nord, le Pakistan (indirectement au travers du réseau de A.Q. Khan) et d'autres réseaux impliquant des indépendants... Sauf que mardi, cela se trouvera peut-être dans un rapport de l'AIEA. 

vendredi 4 novembre 2011

AGS : Café stratégique avec Charles Bwele

Le jeudi 10 novembre 2011, Charles Bwele (auteur du blog Electrosphère et prix Amiral Marcel Duval 2010) sera l’invité de la dixième édition des Cafés Stratégiques consacrée aux Stratégies dans le cyberespace. Doctorante en géopolitique à l’Institut Français de Géopolitique, Alix Desforges sera également de la partie en tant que co-intervenante.


Toutefois, il s’agira moins d’un événement à caractère infomercial que d’une initiative visant à échanger avec le public sur les multiples facettes de la sécurité informatique et de la cyberguerre.
Venez donc nombreux au Café le Concorde (239, boulevard Saint-Germain, Paris Vième, métro Assemblée nationale) à 19h-21h, vous aurez également l’occasion de (re)découvrir plusieurs membres d’AGS.

jeudi 3 novembre 2011

Nucléaire iranien : la bête erreur du Figaro ...

Que le programme nucléaire iranien fasse la une de l'actualité n'est pas un fait nouveau. Que la presse évoque les rumeurs de frappes aériennes contre la république islamique non plus. Mais l'on était quand même en droit d'espérer d'un journal de la trempe du Figaro qu'il ne fasse pas de boulette aussi monumentale que celle qui émane de son dernier article sur la question (voir "Iran : Londres et Washinton étudient des frappes" ; http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/03/01003-20111103ARTFIG00479-londres-et-washington-etudient-des-frappes-contre-l-iran.php ) 

Bon d'accord, la physique nucléaire est domaine pointu nécessitant un minimum de connaissance mais il y a des limites à tout et l'on peut se demander si le journaliste à l'origine de cet article n'aurait pas mieux fait de suivre un peu mieux la question nucléaire iranienne ou du moins de se faire relire par un expert susceptible de lui mettre le nez sur son erreur qui contribue à alimenter la méconnaissance du grand public en ce qui concerne le programme nucléaire de Téhéran. 

Dans cet article en effet, l'auteur parle de "réacteurs" enterrés sous la montagne près de la ville sainte de Qom. Pour rappel, l'Iran ne possède que deux sites hébergeant des réacteurs nucléaires : celui de Bushehr, où se situe une centrale nucléaire dont la seule finalité possible est la production d'électricité civile (La Russie étant en charge de tout le processus concernant le combustible en vertu d'accords signés en 1999), et le réacteur de recherche de Téhéran dont la seule utilité réside dans la recherche et la production d'isotopes destinés à l'imagerie médicale. On est donc bien loin de tout risque proliférant en ce qui concernent ces installations (même si elles contribuent à l'accumulation de connaissance générale dans le domaine du nucléaire, elles ne possèdent pas de finalité militaire en soi). 

En revanche, les sites abritant des centrifugeuses soulèvent un tout autre problème. Cette technologie possède une dualité avérée dans la mesure où si elle bien à l'origine de la fabrication du combustible pour des centrales nucléaires civiles (utilisant de l'uranium enrichi à 3,5%), elle l'est tout autant en ce qui concerne l'élaboration d'uranium à vocation militaire (enrichi à un taux supérieur à 90%). 

C'est là que ce situe le problème inhérent au programme nucléaire iranien : l'enrichissement ! Et non pas les centrales ! Pour rappel, la limite d'enrichissement autorisée par l'AIEA se situe à 20% (taux nécessaire à la conception d'isotopes médicaux). Pour l'heure, l'Iran se cantonne à cette limite mais planifie de produire des quantités d'uranium à 20% largement supérieur à ses besoins domestiques. Pourquoi ? La question n'a pas trouvée de réponse satisfaite aux yeux des puissances occidentales pour l'instant ... Et elle inquiète d'autant plus que 90% de l'énergie nécessaire pour enrichir de l'uranium à un taux supérieur à 90% est consommée pour arriver au seuil d'enrichissement de 20%. Autrement dit, une fois ce palier atteint, le plus gros du chemin vers l'uranium militaire est fait, ce qui inquiète à juste titre la communauté internationale. 

Mais revenons-en à nos moutons : il n'y a pas de centrale nucléaire près de Qom ! Ce site (qui se situe plus exactement à Fordoo), est un site qui fut révélé par les puissances occidentales à la veille des négociations d'octobre 2009 (lesquelles devaient mettre à l'épreuve la politique de la main tendue prônée par Obama). Désormais dans une phase de finition, il est destiné à abriter le gros de la capacité iranienne d'enrichissement située jusqu'alors sur le site de Natanz. Le choix d'établir une nouvelle installation à Fordoo n'est pas anodin : il s'agit de renforcer la capacité de résistance des installations d'enrichissement en cas de frappes américaines et/ou israéliennes.

Les opérations de transfert de Natanz vers Fordoo ont d'ors et déjà commencé selon les déclarations des officiels iraniens mais répétons-le : si ces sites représentent bien la principale préoccupation en matière de prolifération, ils abritent en revanche des centrifugeuses et non pas des centrales !

C'est grâce à ce genre d'article que je dois tout ré-expliquer à mes étudiants, lesquels prennent forcément les dires du Figaro comme parole d'Evangile ... Mais l'erreur est humaine, espérons seulement que ça ne se répète pas ; on ne peut pas tout savoir du premier coup, surtout en ce qui concerne une problématique aussi complexe que celle de la question nucléaire iranienne.