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dimanche 27 mars 2011

Blog au ralenti pour les 3 prochaines semaines...

Devant me rendre à St Cyr pour y donner cours avant de m'envoler pour la Bosnie (toujours pour le boulot), le blog sera au ralenti pendant les trois prochaines semaines.

mardi 22 mars 2011

"Aube de l'Odyssée" : l'échec du "modèle libyen" ?


Une des conséquences secondaires de l'opération militaire "Aube de l'Odyssée" qui a été déclenchée récemment contre les forces du colonel Kadhafi, au pouvoir en Libye depuis 42 ans, est qu'elle remet totalement en cause et même compromet la pertinence du "modèle libyen". 

Le "modèle libyen" fait référence au revirement politique de la Libye au début des années 2000 et plus particulièrement au moment où, en 2003, la Libye a officiellement renoncé à son programme nucléaire et plus largement, à de nouveaux programmes d'armes chimiques et biologiques. A cette époque, les tensions suscitées par la question nucléaire iranienne en étaient à leurs prémices et l'administration Bush se montrait particulièrement agressive sur le plan de la rhétorique envers tous les régimes qu'elle suspectait de soutenir le terrorisme ; le traumatisme du 11 septembre étant passé par là. Or le régime du colonel Kadhafi est connu pour avoir apporté un soutien marqué et même avoir commandité des attaques terroristes. Aussi le guide de Tripoli avait-il décidé à cette époque de jouer la carte du pragmatisme, non sans que les puissances occidentales lui aient fait part d'une offre constituant la pierre angulaire du "modèle libyen" : la fin des sanctions et de l'isolement international contre la coopération, la mise en oeuvre d'une politique étrangère non révolutionnaire, et l'abandon des programmes d'ADM. En filigrane de cette proposition, la normalisation des relations avec la Libye était synonyme d'un maintien du colonel au pouvoir et éloignait donc la possibilité d'un scénario interventionniste visant à le renverser par la force. Kadhafi accepta le deal. En échange, les relations entre la Libye et les puissances occidentales se normalisèrent, les échanges reprirent et ce, aussi bien dans les domaines économiques que politiques. Selon certains analystes, la Lybie collabora également à cette époque avec les services de renseignement occidentaux afin de leur fournir les informations dont elle disposait sur les autres Etats cherchant également à développer des programmes d'ADM ; l'Iran étant ici au coeur des préoccupations occidentales à l'origine de la démarche. 

Par la suite et parallèlement à la normalisation des relations avec la Libye, les tensions autour du nucléaire iranien ne cessèrent de s'exacerber. Afin d'aboutir à un compromis avec Téhéran, le modèle libyen fut régulièrement mis en avant afin de vanter les mérites et les bénéfices de la transparence. Les bénéfices devaient être multiples : 

- Pour les dirigeants iraniens : la coopération devait éloigner le spectre d'une intervention militaire américaine et/ou israélienne, garantissant ainsi la pérennité du régime. 

- Pour l'Iran et sa population : la fin de l'isolement et des sanctions amorçant l'éventualité d'accords commerciaux devant profiter à l'économie du pays et ainsi, au bien-être de la population. Un accord commercial avec l'UE était ainsi souvent évoqué, de même qu'une coopération de l'Iran au projet énergétique Nabucco.

- Pour les Occidentaux : le fin de l'escalade dans un dossier particulièrement crisogène (puisque touchant à la perception de la sécurité), prémisse à une normalisation plus globale dans les rapports avec Téhéran ; normalisation qui pourrait se conjuguer avec des opportunités commerciales.

Or, l'opération "Aube de l'Odyssée" met totalement à plat l'argumentaire basé sur ce modèle et censé encourager le régime iranien sur la voie de la transparence et de la coopération. Au contraire, dans la mesure où le régime de Téhéran chercherait à développer une capacité nucléaire militaire, les évènements de ces derniers jours pourraient le renforcer dans sa conception selon laquelle pareille démarche lui permettrait de sanctuariser son territoire au travers des mécanismes de la dissuasion ; garantissant ainsi sa survie face aux menaces extérieures. 

L'Occident a-t-il démontré, en agissant de la sorte envers la Libye, qu'il n'était pas digne de confiance ? La France, fer de lance de la coalition internationale à l'oeuvre dans le ciel de Tripoli, s'est-elle fourvoyée en attaquant un régime dont le "guide" plantait encore il y a peu sa tente dans les jardins de l'Elysée ? Les anti-occidentaux épidermiques diront probablement que oui... en ajoutant que la principale motivation aux évènements récents n'est autre que le pétrole et que de ce fait, l'Iran fait bien de persister dans sa conduite actuelle car il symbolise la résistance à ce "néo-impérialisme". 

Cependant, le soulèvement populaire survenu en Libye s'inscrit dans le prolongement du "printemps arabe", dynamique populaire au caractère imprévisible qui a surpris tant par son intensité que par sa rapidité. Du Maroc au Yemen, la gestion des revendications par les pouvoirs en place diffère sur bons nombres de points de vue. L'éventualité d'un soulèvement populaire réprimé par la force et la violence (et surtout avec une telle intensité), ne constitue pas une variable prise en compte par le "modèle libyen". Les Occidentaux se sont donc retrouvés face à un scénario qui n'était pas prévu. Aussi, face à la tragédie humaine qui risquait de se produire au dépend des insurgés, la question fondamentale qui prévalait était la suivante : est-il juste, nécessaire, et surtout possible d'intervenir en Libye ? De toute évidence, la France et les autres membres de la coalition semblent avoir estimé que oui. Cela permet également à Paris de faire preuve d'une attitude plus marquée qu'au début des protestations arabes dans la mesure où la France a donné l'impression de ne pas savoir quelle attitude adopter au moment des révoltes en Tunisie et en Egypte. 
Aussi, bien que l'opération "Aube de l'Odyssée" risque de renforcer le régime iranien dans sa conviction de développer un programme nucléaire à des fins militaires, rendant ainsi le modèle libyen obsolète, il convient de souligner que l'accord passé entre l'Occident et la Libye était un accord tacite de nature politique et non juridique. Cet accord, non contraignant de ce fait, pouvait donc très bien se retrouver mis en cause par des évènements de nature extraordinaire comme ceux qui sont survenus ces dernières semaines en Libye. La suite de ce raisonnement conduit à raisonner de la sorte : c'est le régime libyen qui, en agressant son propre peuple, c'est rendu coupable d'un crime qui transgresse l'esprit de l'accord implicite à l'origine de la normalisation des relations entre Tripoli et l'Occident. De ce fait, l'intervention armée est apparue comme une solution "juste" (Pour une lecture sur ce sujet, je suggère au lecteur l'ouvrage de M. Wazler : Guerre justes et injustes.).

Peut-être y a-t-il des partisans de l'école réaliste des relations internationales (école hostile à toute morale en politique étrangère), pour regretter le sacrifice du modèle Libyen sur l'autel de l'interventionnisme actuellement en cours dans le ciel de Tripoli. Cependant, admettons que près de 9 ans après les révélations portant sur le volet clandestin du programme nucléaire iranien, le modèle libyen avait déjà montré ses limites dans le cas de Téhéran. Cela est d'autant plus frappant que depuis les négociations d'octobre 2009, les dirigeants iraniens ont eu devant eux des offres de plus en plus favorables en provenance des puissances occidentales. Le renforcement des mesures coercitives économiques semble donc apparaître comme la seule solution non militaire encore susceptible de faire évoluer l'appréciation "coûts-bénéfices" des dirigeants iraniens par rapport à leur position sur la question du nucléaire. Mais cela sera-t-il suffisant ? 

samedi 19 mars 2011

L'Iran, le nucléaire et le Japon bis : un peu d'humour :-)

Un petit complément humoristique à mon billet intitulé "L'Iran, le nucléaire et le Japon" que m'a envoyé un ami. Pour ma part, ça m'a fait beaucoup rire :-) ... 


vendredi 18 mars 2011

L'Iran, les sanctions et les contrôles ...

En vertu des sanctions internationales imposées à l'Iran, le flux des marchandises à destination de la République islamique est l'objet d'une surveillance accrue. Ainsi a-t-on appris cette semaine que la Corée du Sud et Singapour ont récemment saisi des matériaux nucléaires et militaires suspects à destination de l'Iran, ce qui constitue une infraction aux sanctions onusiennes à l'encontre de la République islamique.

De source diplomatique, les autorités sud-coréennes auraient découvert plus de 400 tubes suspects dans un avion cargo à Séoul lors d'un contrôle survenu en décembre 2010. De même source, ces tubes auraient été destinées aux installations nucléaires iraniennes. 

Par ailleurs, en septembre 2010, de la poudre d'aluminium, composé possédant des applications dans le domaine de la propulsion balistique, a été découverte dans un cargo mouillant dans le port de Singapour et dont la destination finale n'était autre que l'Iran. 

Enfin, au début de cette semaine, un avion cargo effectuant un trajet entre l'Iran et la Syrie a été contraint de se poser alors qu'il survolait le territoire turc, afin de subir un contrôle de sa cargaison. On ne connaît pas encore le résultat de ce contrôle.

Mais pour toutes les vérifications effectuées, combien de cargaisons illicites parviennent-elles à passer entre les mailles du filet ? Ce qui est certain, c'est que les récentes révélations sur ces transgressions des sanctions en vigueur vont venir revigorer le débat pour une application plus stricte des dites sanctions et ce, particulièrement auprès de certains pays qui ne se montrent pour l'heure pas assez regardant...

Malgré les sanctions, la Chine continue d'investir en Iran


Selon l'agence de presse iranienne IRNA, L'Iran et la Chine ont signé ce lundi 14 mars un contrat de 2 milliards de dollars pour la construction d'un barrage hydroélectrique dans le Sud-Ouest de l'Iran, entre la société iranienne Farab et la compagnie chinoise Sinohydro.
Le projet prévoit la construction d'un barrage d'une hauteur de 315 mètres avec une capacité de production électrique de 1.500 mégawatts, nommé Bakhtiari et situé à la frontière entre les provinces du Lorestan et du Khouzistan.
Au cours de ces dernières années, la Chine est devenue l'un des principaux partenaires économiques de l'Iran.
La valeur des échanges directs annuels entre les deux pays atteint actuellement 30 milliards de dollars, a récemment assuré Assadollah Asgaroladi, directeur de la Chambre de commerce sino-iranienne, qui a ajouté que l'objectif était de les faire passer à 100 milliards de dollars.
Début février, une compagnie publique iranienne a annoncé avoir signé un contrat d'environ 13 milliards de dollars (9,5 milliards d'euros) avec la Chine pour la construction de plus de 5.300 km de chemin de fer dans le pays.
Le problème c'est qu'il reste toujours difficile d'évaluer avec exactitude la valeur exacte des échanges et contrats en cours entre l'Iran et la Chine ; Téhéran faisant souvent volontairement l'amalgame entre contrats effectifs et projets de contrat, afin de gonfler ses chiffres et paraître ainsi moins isolé qu'il ne l'est en réalité. 

La Turquie : mauvais exemple pour le nucléaire iranien ?

En complément à mon billet sur les leçons potentielles de la catastrophe de Fukushima pour l'Iran, je signale ici un article en ligne du journal français Le Figaro sur la volonté de la Turquie de maintenir ses projets nucléaires en zone sismique. Intéressant dans la mesure où il sera difficile de faire la leçon à l'Iran si on ne fait pas de même avec Ankara ... 

Iran - Israël : une cargaison d'armes à destination de Gaza ?

"Un commando de la marine israélienne a arraisonné un bateau transportant des armes destinées à des organisations terroristes actives dans la bande de Gaza, à 200 milles à l'ouest des côtes israéliennes", a précisé une porte-parole de l'armée israélienne.

Cette opération, approuvée par le gouvernement sous recommandation du nouveau chef d'état-major Benny Gantz, est survenue tôt mardi 15 mars, en dehors des eaux territoriales israéliennes.

"Le bateau, battant pavillon libérien, avait quitté le port de Mersin en Turquie à destination du port d'Alexandrie en Egypte", a précisé la porte-parole.

Avant l'escale en Turquie, le cargo était passé par le port syrien de Lattaquié, où apparemment les armes ont été chargées à bord, a déclaré à la radio militaire un autre porte-parole.

"L'arraisonnement s'est déroulé sans résistance de l'équipage", a-t-elle souligné, en ajoutant que la marine israélienne acheminait le bateau, baptisé "Victoria", vers le port israélien d'Ashdod.

Le "Victoria" appartient à une compagnie allemande et était affrété par une société française non identifiée, selon la porte-parole.

La porte-parole de l'armée n'a dans un premier temps pas précisé la nature des armes saisies, découvertes dans trois conteneurs. Mais par la suite, le n°2 de la marine israélienne, le vice-amiral Rani Ben-Yehouda, a précisé que la cargaison d'armes comprenait "deux à quatre" missiles anti-navires de fabrication chinoise C704, d'une portée de 35 km, et susceptibles de menacer les patrouilleurs israéliens au large de Gaza.

Selon la radio militaire, les responsables militaires israéliens soupçonnent que ces armes sont d'origine iranienne. Un communiqué de l'armée a souligné que la Turquie "n'est en aucun cas impliquée" dans cette affaire.

L'Iran a cependant démenti ce mercredi avoir envoyé des armes à Gaza comme Israël l'en accuse :

"Le régime sioniste est basé sur le mensonge et nous démentons toutes ces informations", a déclaré le général Attaollah Salehi, commandant en chef de l'armée iranienne, à l'agence de presse officielle IRNA.

"La publication de telles fausses informations s'inscrit dans la ligne" de la politique israélienne contre l'Iran, a affirmé de son côté le ministre de la Défense, Ahmad Vahidi, également interrogé par IRNA.

jeudi 17 mars 2011

Quand le régime iranien se prend à rêver de "cyber-armée" ...

On s'en doutait déjà ou, pour être exact, on le savait mais sans en avoir le preuve formelle et irréfutable : l'Iran s'est à son tour lancé à la conquête du cyber-espace, prenant ainsi toute la mesure de l'importance de ce nouveau champ d'opération où les hommes ne s'affrontent plus manu-militari mais bien au travers d'une lutte que certains qualifieraient de plus importante que la confrontation physique : la guerre des idées. 

Ceci est particulièrement pertinent dans le cas d'un régime aussi hostile aux idées venant de l'extérieur. La censure et le contrôle de l'information sont la norme en République islamique et ce, malgré ce que prévoit la constitution iranienne, modifiée en 1989. Rappelons ici l'article 23 du texte en question : 

"La surveillance des opinions est interdite. Personne ne peut être attaqué ni recherché du simple fait de ses opinions".

Et plus encore, soulignons l'importance de l'article 24 : 

"Les publications et la presse sont libres d'exposer leurs idées, sauf s'il en résulte une atteinte aux fondements de l'Islam ou aux droits de la collectivité".

Evidemment, ce dernier article peut être soumis à une interprétation assez large : comment définir sans tomber dans la subjectivité de ce qu'est "une atteinte aux fondements de l'Islam" ? Tout dépendra de l'interprétation des textes et donc, de la personne en charge de cette interprétation, de ses idées et par extension, de sa tendance à se montrer ouverte ou conservatrice. Cette dernière tendance étant, faut-il le rappeler, la plus à la mode en ce moment au sein de l'appareil d'Etat iranien. Aussi, si les idées ne peuvent s'exprimer librement à l'intérieur du pays, le rôle des médias stationnés à l'étranger s'avère crucial pour garantir la liberté d'information, condition nécessaire mais non suffisante à un jugement objectif des faits. 

Par conséquent, si l'Iran part aujourd'hui "à la conquête" du cyber-espace, c'est bien parce qu'il entend contrebalancer les efforts de ses détracteurs dans la lutte pour le heart and mind d'une population majoritairement très jeune qui a aujourd'hui de plus en plus accès aux nouvelles technologies de l'information dont, évidemment, internet. 

Ainsi le 13 mars dernier, le Général de Brigade Ali Fazli, vice-commandant des Bassidji, a admis que des hackers du Bassidj étaient derrière des attaques perpétrées contre des "ennemis de la révolution" (là encore, un concept bien large dont la définition peut être fortement subjective en Iran). Précisant que le rôle de ces miliciens avait été crucial au cours de ces derniers temps pour le régime, Ali Fazli avoue ainsi de manière à peine voilée (ha ha ha le jeu de mot...) que le Bassidj (et donc le régime) est à l'origine des nombreuses attaques perpétrées à l'encontre des sites politiques réformateurs proche du mouvement vert. 

Le Général a ainsi admis - une première dans la bouche d'un officiel iranien - que la milice du régime entendait bien acquérir une capacité d'attaque et de riposte dans le domaine du cyber-espace. Cette capacité devrait à terme prendre la forme d'une "cyber-armée" composée de "milliers de volontaires". Mais plus que le nombre, c'est pourtant la compétence qui prévaut dans le domaine de l'informatique. Combien de programmeurs sont à l'origine du virus Stuxnet selon les estimations des experts ? Une petite dizaine ... Or, dans le domaine de la haute technologie, l'Iran a encore énormément de retard malgré les démonstrations du régime visant à illustrer le contraire... (comme par exemple, le lancement récent de la dernière fusée iranienne ce mardi : Kavoshgar-4).

L'objectif avoué de cette "cyber-armée"est de s'en prendre aux sites des ennemis de l'Iran qui usent d'internet pour attaquer le régime de Téhéran. Ces "ennemis" peuvent donc être aussi bien des acteurs intérieurs que des acteurs extérieurs. Dans le cas des acteurs extérieurs, mentionnons les déboires rencontrés au début du mois de mars par plusieurs sites de "Voice of America", média de Washington qui tente de contrer la propagande anti-américaine du régime en informant les iraniens au travers d'un programme diffusé en langue persane. Le site de RadioZamaneh - site de radio néérlandais qui diffuse en perse - a également rencontré plusieurs problèmes. 

Les cibles potentielles des hackers iraniens sont par ailleurs nombreuses. Saïd Jalili, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, a ainsi affirmé il y a quelques jours que les "ennemis de l'Iran" avaient financé la création de "874 sites internet" pour déstabiliser le pouvoir iranien à la faveur des manifestations ayant suivi la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. 

Enfin, si le droit international reste pour le moment muet sur les cyber-attaques entre Etats souverains, mentionnons que le droit iranien considère le piratage comme un délit punissable par la loi, ce dont, manifestement, le Général Fazli n'a que cure étant donné qu'il considère tous les volontaires concernés par les actions de piratage comme des hommes et femmes "courageux". 

Au-delà de la prise de conscience par les dirigeants iraniens de l'importance stratégique que représente le cyber-espace, il convient de réaliser que la république islamique manque actuellement de moyens et d'expérience dans le domaine. Mais si le know-how fait actuellement défaut, la volonté est quant à elle bien présente (L'Iran avait déjà annoncé fin janvier le lancement d'une unité policière de lutte contre la "cybercriminalité" destinées notamment à combattre les sites internet et les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter) et si les grands sites et réseaux américains ne risquent pas pour l'heure d'être menacés par les capacités iraniennes, la bataille a déjà belle et bien commencée. 

mardi 15 mars 2011

L'Iran, le nucléaire et le Japon ...

S'il y a bien un argument à charge des Iraniens que le récent séisme qui a frappé le Japon et endommagé le site nucléaire de Fukushima va venir remettre sur la table, c'est bien l'exposition récurrente du territoire iranien aux phénomènes sismiques. Faut-il le rappeler, l'Iran est régulièrement le théâtre de tremblements de terre qui, s'ils ne sont pas tous d'une intensité aussi forte que ce que connut la ville de Bam en 2003, n'en demeurent pas moins considérablement meurtriers. 
Aussi, un argument de leurs détracteurs que les Mollahs ont jusqu'ici systématiquement mis à la trappe (et cela continuera selon toute vraisemblance...), le qualifiant de peu crédible, vient soudainement de rejoindre la réalité au travers de l'exemple japonais. Autrement dit, le scénario catastrophe d'un tremblement de terre affectant la sécurité du site nucléaire de Bushehr apparaît aujourd'hui comme une éventualité plus crédible aux répercutions potentiellement dramatiques pour un pays qui ne dispose ni du savoir faire nippon dans le domaine du nucléaire, ni de moyens comparables à ceux dont dispose une puissance du gabarit de Tokyo pour faire face à une pareille catastrophe. 

Si les Occidentaux remettent cet argument sur la table pour discréditer le programme nucléaire iranien, citant dans la foulée l'exemple japonais, il sera plus difficile pour Téhéran de minimiser le risque encouru par ses installations nucléaires. La réponse sera fort probablement une formule échappatoire selon laquelle les installations iraniennes répondent bien à toutes les normes anti-sismiques de sécurité... Du blabla en gros. 

Par ailleurs, si l'incident de Fukushima relance actuellement le débat sur l'énergie nucléaire en Europe et ailleurs dans le monde, cela ne semble pas être le cas en Iran où le président Ahmadinejad a déclaré ce lundi qu'il était grand temps pour la centrale de Bushehr (la première du pays) de rentrer effectivement en fonction. Le chargement des barres de combustible a commencé l'été passé mais différents retards, officiellement dus à des "vérifications" techniques (n'ayant donc officiellement rien à voir avec Stuxnet...), sont venus retarder le raccord de la centrale au réseau électrique iranien (raccord qui était initialement prévu pour décembre 2010). Il est également surprenant de remarquer à quel point la presse iranienne fait totalement l'impasse sur ce qui se passe en ce moment sur le site de Fukushima, à croire que cela risquerait de porter préjudice à l'image du secteur nucléaire iranien, lequel est devenu pour le régime un symbole de résistance nationale face au "néo-imperialisme des puissances de l'arrogance"... 

"L'Arctique : un nouvel eldorado ?" Une nouvelle publication de la Chaire IBL

Dans le cadre de mes recherches pour la Chaire Inbev-Baillet-Latour de l'UCL, je vous communique ici la parution d'une nouvelle publication intitulée : "L'Arctique : un nouvel Eldorado ?"

Cette note d'analyse aborde les potentialités économiques de l'Arctique suite au réchauffement climatique et les aspects géopolitiques qui en découlent. Elle a été rédigée conjointement par le Pr. Tanguy Struye de Swielande et moi-même. 

Les autres notes d'analyses de la Chaire IBL sont consultables gratuitement sur le site de l'Université Catholique de Louvain (UCL) à l'adresse suivante : http://www.uclouvain.be/269395.html 

Bonne lecture à tous ! 

samedi 12 mars 2011

Une interview intéressante...

Chers lecteurs, je me fais ici le relais d'une interview réalisée par Arash Aramesh pour le compte de "Inside Iran" et portant sur l'éviction récente de H. Rafsandjani à la tête de l'Assemblée des experts. Malheureusement pour certains, l'interview est en anglais et je m'excuse de ne pas avoir eu le temps de la traduire. Bonne lecture à tous. 

The following interview was conducted with a political operative in Iran with close ties to Ayatollah Akbar Hashemi-Rafsanjani. He spoke by telephone from Tehran with Arash Aramesh of InsideIRAN about the recent developments in the Assembly of Experts and Rafsanjani’s political future. 
Q: Ayatollah Akbar Hashemi-Rafsanjani was replaced by Ayatollah Mohammad-Reza Mahdavi-Kani March 8. Is this the end of Rafsanjani’s political power in the Islamic Republic? 

A: What happened in the Assembly of Experts was not an isolated event. After the death of Ayatollah Meshkini almost two years ago, Ayatollah Akbar Hashemi-Rafsanjani, who was the vice-chair, became the Chairman of the Assembly. There has been a split at the Assembly between two clerical factions: the radicals led by Mesbah-Yazdi and the traditionalists, who are closer to Grand Ayatollah Javadi-Amoli in their views on Islamic jurisprudence and the concept of 
Velayat Faqih.

Two years ago, when Rafsanjani ran for the Chairman of the Assembly, the radical faction nominated Ayatollah Mohammad Yazdi [Iran’s Chief Justice from 1989-1999]. At the time, Rafsanjani asked conservative clerics with similar political views to run as he was not very interested in occupying another position. Therefore, Rafsanjani asked Ayatollahs Mahdavi-Kani and Vaez-Tabasi to run two years ago. Rafsanjani even told Supreme Leader Ali Khamenei that he was not interested in running for the post, but Khamenei told him that it was his duty to run. Rafsanjani has always insisted that he did not want the post even then.

Let’s fast forward a little bit. During the presidential election of 2009, Mahmoud Ahmadinejad employed a strategy of confronting Rafsanjani. Ahmadinejad always said that he was not really competing with Mir Hossein Moussavi or Mehdi Karroubi and his main political rival was the Rafsanjani dynasty. Ahmadinejad’s attacks against Rafsanjani prompted Rafsanjani to write that famous letter to Khamenei in which Rafsanjani warned that Ahmadinejad’s behavior was going to damage the Islamic Republic. This made it very clear that Rafsanjani was now in a direct personal fight with Ahmadinejad.

These personal attacks against Rafsanjani continued. Hardliners have tried to put his family under pressure. His son was asked to come back and stand trial and his daughter was insulted. Hardliners also asked Rafsanjani to denounce what they refer to as the “sedition.” They wanted Rafsanjani to condemn Moussavi, Karroubi, and Mohammad Khatami. But this is so unlike Rafsanjani’s political culture—he has never publically condemned or attacked people. He has always spoken very softly. Now, don’t get me wrong. Rafsanjani is very frank and clear in our private meetings. He speaks his mind and is aware of what is happening in the county.

About three weeks ago, a number of clerics in the Assembly with close ties to radical Mesbah-Yazdi started gathering signatures from members of the Assembly asking for their approval to deny Rafsanjani another term. These clerics included Ayatollahs Ahmad Jannati, Mohammad Yazdi, and (Abbas) Kaabi. According to what I know, they managed to get fifty signatures –a significant number in an 86-member assembly. Now, keep in mind that Rafsanjani has been one of the pillars of the Islamic Republic. He has always said that he is very close with the Leader. But there is a systematic effort by hardliners to totally eliminate him. Rafsanjani is slowly becoming isolated.
Q: Slowly isolated? It seems that he has been on the losing side of every confrontation. 

A: That is true, but he is not gone yet. He is still the Chairman of the Expediency Council and has enormous economic influence. Also, Rafsanjani has managed to create a new political support base for himself. Some protesters in Iran have appreciated Rafsanjani’s positions in the past two years. But I must mention that many opposition activists and protesters do not like Rafsanjani’s conservative manners. For example, they don’t like how Rafsanjani handles crises in a very moderate and non-confrontational manner. Some protesters even think that Rafsanjani is dealing behind the scenes to solidify his own position. Well, that is his style!
Q: But protesters and opposition figures complain that Rafsanjani has not done enough, even behind the scenes, to help them. Has Rafsanjani really lost all his political influence or is he just trying to make some deals behind closed doors? 

A: No one really knows how much Rafsanjani has done for those in Iranian prisons right now. So many opposition figures who now receive a few days off from prison owe this to Rafsanjani’s political negotiations behind the scenes. He has helped prisoners a lot. But he doesn’t publicly take credit for this because he is trying to maintain his behind-the-scenes bargaining power. So it is not fair to say that Rafsanjani is silent. Anyone who knows Rafsanjani knows that he has been anything but silent, but he has his own style. And Rafsanjani has been much more successful than Grand Ayatollahs in securing concessions for political prisoners.
Q: If he has such bargaining abilities, then why was he unable to save his own position in the Assembly of Experts? The Supreme Leader must have approved Rafsanjani’s replacement and, despite your argument, it seems that Khamenei is trying to strip Rafsanjani of his remaining power. 
A: The Leader’s views on issues like this are very important. But I disagree that Khamenei tried to remove Rafsanjani. According to Rafsanjani, he met with the Leader prior to the Assembly’s election. In previous elections, the Leader always lent his support to Rafsanjani’s candidacy. But this time, the Leader said he had no horses in the race.
Q: So the Leader ordered Rafsanjani not to run. 

A: Khamenei might be okay with a weak Rafsanjani but he does not want to see him eliminated.

What Rafsanjani did was that he convinced Mahdavi-Kani to run. This man [Mahdavi-Kani] is a very conservative but a moderate cleric. Rafsanjani and Mahdavi-Kani have been political allies for many years. This [Mahdavi-Kani’s nomination and subsequent victory] was a team effort led by Rafsanjani. Mahdavi-Kani has always been viewed as someone who could mediate between different factions in the Islamic Republic. Rafsanjani’s political astuteness led him to convince Mahdavi-Kani to run and deny a hardliner such as Jannati, Yazdi, or Mesbah-Yazdi the highest position in the Assembly. He maneuvered in a way so that the hardliners in the Assembly will be left without a clear victory.

Conservatives in Iran have no interest in seeing the end of Rafsanjani. Conservatives are not happy with the hardliners surrounding Ahmadinejad.
Q: What is Rafsanjani’s strategy now? Is he going to publically support the opposition? Or is he going to move closer to the Leader? 

A: Rafsanjani said a while ago that he wanted to retire. But he noted that his retirement from politics may be interpreted as a defeat. He always told us that he liked to travel and see various parts of Iran without having to worry about his political responsibilities. I don’t think Rafsanjani can ever quit politics. And even at a time when his influence might have been reduced, he is surrounded by a network of powerful political and financial heavyweights.

Parliamentary elections are coming up in about a year and Rafsanjani will be very much involved. This will be the next political battle for Rafsanjani.

vendredi 11 mars 2011

Dernier article dans "Diplomatie"

Les lecteurs de "Chroniques persanes" qui consulteront le numéro actuellement dans les kiosques du magazine français "Diplomatie", auront l'occasion de me lire à la page 12 du dit magazine sur le récent limogeage de l'ancien ministre iranien des affaires étrangères, M. Mottaki, et son remplacement par Ali-Akbar Salehi. Une mise à jour cependant depuis la rédaction de cet article, Mr. Salehi n'est plus "ministre des affaires étrangères faisant fonction" mais bien ministre des affaires étrangères à part entière, sa nomination ayant été entérinée entre temps par le Majlis - le parlement iranien. Cette nomination s'est déroulée à l'occasion de la session du Majlis du dimanche 30 janvier dernier. Sur les 241 parlementaires présents à la session, 146 ont voté en faveur de la nomination de Mr. Salehi, 60 ont voté contre et 35 se sont abstenus.

mardi 8 mars 2011

Rafsandjani cède la présidence de l'Assemblée des experts

Ce mardi 8 mars 2011, Akbar Hachemi Rafsandjani, ancien président de la république de 1989 à 1997, a cédé la place qu'il occupait à la tête de l'Assemblée des experts, au profit de l'ayatollah Mohammad Reza Mahdavi Kani, un religieux conservateur. Rafsandjani avait prévenu qu'il ne se représenterait pas en cas de candidature de l'ayatollah Kani. Cette mise à l'écart de Rafsandjani doit être remise dans le contexte plus large de l'opposition entre partisans et opposants de M. Ahmadinejad qui s'est développé depuis la réélection controversée de ce dernier en juin 2009. Bien que son pragmatisme et son instinct de survie politique l'aient poussé à adopter une attitude prudente et mesurée lors de ces évènements, H. Rafsandjani n'en a pas moins montré une certaine sympathie à l'égard des partisans du mouvement vert, lequel coalise aujourd'hui les opposants à l'actuel président autour de ses deux figures de proue : M. Karoubi et M. H. Moussavi. Durant la campagne présidentielle, Rafsandjani n'a d'ailleurs pas hésité à puiser dans sa fortune pour financer la campagne de Moussavi mais cela, c'était avant que les choses ne tournent au vinaigre. La fille de H. Rafsandjani, Faezeh Hachemi Rafsandjani, est par ailleurs très active dans l'opposition à M. Ahmadinejad. Le 20 février dernier, à l'occasion d'une manifestation organisée par le mouvement vert - officiellement en soutien aux populations arabes d'Afrique du nord - Faezeh Rafsandjani avait été brièvement arrêtée  alors qu'elle scandait des slogans hostiles au pouvoir en place. Elle avait été cependant rapidement relâchée. Ce n'est pas la première fois - loin de là - que la fille de l'ancien président s'illustre de la sorte. Elle avait été déjà arrêté en juin 2009, au début de la contestation populaire contre les résultats de l'élection présidentielle. En mars 2010, le petit-fils de H. Rafsandjani, Hassan Lahouti, fils de Faezeh, avait également été arrêté et emmené à la prison d'Evin.

Hachemi Rafsandjani, conservateur modéré et politicien pragmatique, est à la tête de l'une des plus grande fortune du pays, grâce à ses activités dans la négoce de la pistache. Arrivé à la tête de l'Assemblée de experts il y a 2 ans, il demeure cependant à la tête d'une autre institution politique majeure : le Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime. 

Le Conseil de discernement (madjam-é tashkis-é maslahat-é nezam) arbitre les différends entre le Conseil des gardiens et le parlement. Ce conseil fut créé par un décret de Khomeyni en 1988. Il comprend une trentaine de membres, tous choisis par le Guide. Dans certaines circonstances exceptionnelles, le Conseil de discernement peut exercer une fonction législative.  

L'Assemblée des experts est pour sa part composée de 86 religieux, tous élus au suffrage universel direct (élection  qui, par ailleurs, ne provoque pas de grande passion au sein de la population iranienne) pour une durée de 8 ans ; elle se réunit deux fois par an. L'Assemblée des experts est chargée de l'élection du Guide suprême de la révolution (Rahbar-é enghélab) et peut théoriquement, selon la constitution, démettre le Guide de ses fonction pour des raisons exceptionnelles. Il est cependant difficilement envisageable d'envisager un pareil scénario dans la pratique, tant le Guide possède la main mise sur tous les levier du pouvoir au sein de l'appareil d'Etat iranien. Plusieurs opposant à l'actuel Guide suprême (l'ayatollah Khamenei), tels que M. Karoubi (aujourd'hui placé en détention) ou l'ayatollah Hossein Ali Montazeri (décédé le 19 décembre 2009) avaient appelé l'Assemblée des experts à démettre le Guide de ses fonctions lors de la répression des manifestations survenues à la suite de l'élection présidentielle controversée de juin 2009. Cette démarche n'a évidemment pas abouti et plusieurs ultra-conservateurs appellent régulièrement (y compris au sein du parlement iranien) à ce que M. Karoubi soit jugé (même s'ils le désignent déjà coupable) et exécuté. Aujourd'hui, environ 60 membres de l'Assemblée des experts peuvent être qualifiés, à divers degrés, de "pro-Ahmadinejad". Le rapport de force au sein de l'institution n'était donc clairement pas du côté de Rafsandjani.

L'ayatollah Mohammad Reza Mahdavi Kani a été brièvement premier ministre aux premières heures de la république islamique avant d'être remplacé par M. H. Moussavi. Il est également à la tête de l'Association des clercs combattants, un parti politique conservateur proche de l'actuel guide suprême ainsi que de M. Ahmadinejad.

Le remplacement de H. Rafsandjani à la tête de l'assemblée des experts porte un coup symbolique aux opposants de l'actuel président, lequel bénéficie du soutien du Guide. En écartant Rafsandjani, le Guide montre par ailleurs qu'il n'a pas peur de l'un des hommes les plus influents de la scène politique iranienne, avec lequel il entretient une rivalité grandissante depuis les premières heures de la république islamique.

vendredi 4 mars 2011

Etats-Unis/Iran : une approche géopolitique - Partie 1

Il y a déjà de nombreuses semaines de cela, j'ai terminé la publication de l'analyse portant sur l'importance géopolitique du territoire iranien. J'avais alors promis de me pencher par la suite sur les intérêts géopolitiques des grandes puissances par rapport à l'Iran. Je rattrape aujourd'hui mon retard avec cette première partie sur les Etats-Unis et la République islamique. Une fois ce volet terminé, la Russie et la Chine seront à leur tours abordés ...

Les relations entre les Etats-Unis et l’Iran sont un sujet complexe au sein duquel les facteurs géopolitique et idéologique, de même que l’importance des perceptions mutuelles, se retrouvent être particulièrement imbriqués. Aussi, plus que pour n’importe quelle autre grande puissance, le poids du passé possède son importance dans la compréhension des rapports qu’entretiennent les Etats-Unis avec Téhéran.


1. De l’indifférence à une alliance stratégique.

Si Téhéran constitue aujourd’hui une préoccupation majeure à Washington, il n’en fut pas toujours ainsi. Au contraire, de la fin du 19ème jusqu’au milieu du 20ème siècle, l’Iran est le premier demandeur d’un rapprochement entre les deux Etats et ce, afin de contrebalancer les influences russe et britannique sur son territoire et son environnement géographique[1]. Si le premier navire de guerre américain pénètre dans le Golfe en 1879, et bien que les Etats-Unis installent une mission diplomatique permanente à Téhéran en 1883, l’intérêt de Washington pour cette région du monde reste marginal[2]. Les Etats-Unis sont alors dans une logique isolationniste. Fidèles à l’esprit de la doctrine Monroe, ils préfèrent rester à l’écart des luttes d’influence entre pays européens[3]. A cette époque, le Moyen-Orient ne relève également pour Washington d’aucune nécessité énergétique ; les Etats-Unis disposant alors sur leur territoire de suffisamment de pétrole pour répondre aux besoins de leur développement économique. Cette logique isolationniste prévaudra – exception faite du premier conflit mondial – jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Jusqu’à la moitié du 20ème siècle, la plus grande influence étrangère sur l’Iran et ses matières premières demeure cependant britannique. Lorsque le Dr. Mossadegh s’empare du pouvoir en 1950 à la faveur d'élections démocratiques, nationalisant la production pétrolière du pays, les Occidentaux, qui disposaient jusque là d’un quasi parfait monopole, ne comptent pas s’en accommoder. En 1953, grâce au soutien logistique de la CIA, l’armée renverse le gouvernement Mossadegh et réinstaure le pouvoir impérial du Shah avec une primauté supérieure à la situation antérieure à 1950[4]. Cette opération, connue sous le nom de code d’opération Ajax, permet aux Occidentaux, et en particulier à British Petroleum, de retrouver la domination du marché des hydrocarbures iraniens[5]. Si les Britanniques en conservent la part la plus importante (40 %), cette dernière reste de loin inférieure à leurs attributions d’avant 1950 ; leurs pertes ayant été principalement récupérées par les consortiums américains[6]. Ce coup d’Etat produit cependant un ressentiment important à l’égard de l’Occident et, plus particulièrement, des Etats-Unis, dans l’opinion publique iranienne[7]. Même de nos jours, le ressentiment de ces évènements reste profondément ancré dans l’imaginaire collectif, aidé en cela par la propagande anti-américaine du régime. Au-delà de la question pétrolière, l’année 1953 marque le début de l’alliance politico-stratégique entre le Shah et Washington, les Etats-Unis ayant réussi à supplanter Londres, alors toujours officiellement gendarme du Moyen-Orient, en termes d’influence politique dans l’empire des Aryens.


2. L’Iran, rempart américain contre le communisme au Moyen-Orient.

Dans le cadre de la guerre froide, du moins jusqu’en 1979, l’Iran joue un rôle géopolitique majeur dans la stratégie de containment visant l’URSS ; l’empêchant d’atteindre les réserves pétrolières du Golfe ainsi que les mers chaudes et l’Océan Indien[8]. Ce rôle stratégique attribué à l’empire du Shah par la doctrine Truman rejoint en fait la pensée géopolitique de N. Spykman ; le territoire iranien constituant alors la plus étroite bande de terre du continent asiatique séparant l’empire continental que constitue l’URSS des eaux de l’Océan mondial.
A cette époque, les américains considèrent l’Iran comme leur principal poste avancé au Moyen-Orient, qualifiant Téhéran, dès 1947, de « flanc droit » de la ligne de défense Atlantique face au communisme. Cette importance géostratégique de l’Iran s’accroît considérablement dès l’annonce du retrait britannique de la région du Golfe – lequel se déroulera en 1971. Londres et Washington entament dès lors une politique de militarisation de l’Iran, censé reprendre le rôle dans la défense militaire de la région jusqu’alors joué par les Britanniques. Outre d’importantes manœuvres communes, les Etats-Unis deviennent le premier fournisseur en système d’arme du régime du Shah. Téhéran entretient également d’excellentes relations avec Israël, les deux Etats s’étant en outre entendus sur la répartition de leur sphère d’influence respective[9].


3. La révolution islamique et l'antagonisme idéologique.

La révolution de 1979 débouche sur l’avènement de la république islamique et sonne par la même occasion le glas de l’alliance entre Téhéran et Washington[10]. Les relations entre les deux Etats sont depuis lors marquées par un antagonisme quasi viscéral pouvant tendre, d’un côté comme de l’autre, vers la schizophrénie. Pour comprendre cette situation qui n’est pas sans répercussions sur la question nucléaire actuelle, il convient de bien saisir l’impact sur les imaginaires collectifs des forces profondes à l’origine de « l’esprit » de la révolution islamique ; à savoir le rejet du régime impérial du Shah et de son occidentalisation à marche forcée. A cette fin, la lecture des écrits de l’Ayatollah Khomeiny, premier Guide suprême et père idéologique de la République islamique, ainsi que ceux de son successeur, Ali Khamenei, s’avère extrêmement précieuse[11]. Depuis 30 ans, le khomeinisme s’est en effet ancré dans un large pan de l’imaginaire collectif iranien. Et bien que la direction politique du pays ait vu se succéder et s’opposer technocrates et idéologues[12], l’influence du père fondateur reste marquée dans les deux cas sur les perceptions que se font les Iraniens du monde qui les entoure et de la place qu’ils entendent y occuper. Aujourd’hui, cette influence perdure et constitue l'une des variables intervenant dans l’élaboration de la politique étrangère iranienne.

Comme le souligne R. Jervis dans son ouvrage Why Intelligence Fails. Lessons from the Iranian Revolution and the Iraq War, la plus grande erreur des Américains fut leur incapacité à prévoir et comprendre les évènements de 1979[13]. Ainsi que l’explique le professeur de l’Université de Columbia, la révolution islamique a trouvé sa source dans un nationalisme marqué par l’antiaméricanisme ; le Shah et son régime dictatorial étant alors perçus en Iran comme les marionnettes de Washington. Aussi le khomeinisme s’appuie-t-il sur un discours populiste tiers-mondiste, centré sur la haine du Shah, l’antiaméricanisme, l’anti-impérialisme et l’anti-israélisme[14]. Cet état d’esprit nationaliste se retrouve dans la devise même de la République islamique : « Indépendance, Liberté, République islamique ». Que l’indépendance y soit placée en tête traduit bien l’intérêt porté à la souveraineté nationale. Ceci nous permet de mieux comprendre l’attitude iranienne actuelle à l’égard des Occidentaux, et plus encore vis-à-vis des Etats-Unis, dans la mesure où ces derniers sont depuis la révolution assimilés à une puissance néo-impérialiste hostile à la République islamique. Cette volonté de canaliser les sentiments de l’opinion publique contre un ennemi extérieur fait partie intégrante de la stratégie politique du régime iranien, qui y voit le moyen de garantir la cohésion nationale au travers d’un discours patriotico-religieux. Les propos tenus par les officiels du régime en témoignent encore aujourd’hui, comme l’illustrent les déclarations récurrentes du président M. Ahmadinejad dénonçant l’attitude de « puissance » des Etats occidentaux, et le dictat de « l’arrogance » américaine[15].

Côté américain également, le poids du passé joue un rôle considérable. Aux premiers jours du régime islamique, l’incompréhension de la révolution et la méconnaissance de ce nouvel acteur ont poussé Washington vers une mauvaise évaluation de la situation[16]. Ces évènements vont par ailleurs pousser les Etats-Unis à s’intéresser à une autre force idéologique potentiellement perturbatrice : l’islamisme radical. La crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran, le traumatisme suite à l’échec de l’opération Eagle Claw[17], la mauvaise presse faite au régime par les médias américains,… ont pour leur part contribué à forger une image péjorative dans l’imaginaire collectif outre-Atlantique. Loin d’évoquer une histoire pourtant riche et glorieuse, et située à l’opposé d’un portrait exotique reprenant les étals des bazars débordants d’étranges épices, l’Iran d’aujourd’hui évoque surtout pour les Américains l’image d’un pays marqué par l’obscurantisme, assimilé au terrorisme, au non-respect des libertés fondamentales, et blâmant les Etats-Unis d’être le « Grand Satan » de ce monde.

D’un côté comme de l’autre, le poids de l’histoire sur le facteur cognitif est essentiel pour appréhender correctement l’analyse des rapports bilatéraux d’aujourd’hui[18]. Les traumatismes du passé déteignent sur les perceptions de la réalité, s’inscrivant dans une dimension subjective, voir passionnelle[19]. Comme le remarque pertinemment K. M. Pollack, « The only way to understand the tewenty-five year confrontation between Iran and the United States is to know the history of the relationship. Contained in that history are all of the elements of our current impasse. Most Iranians know that history – or some warped version of it – too well. Most Americans know it too little »[20]. Cette perception négative s’est encore singulièrement renforcée depuis 2002 et l’éclatement de la crise concernant la question nucléaire iranienne. Les rhétoriques agressives de G. W. Bush, lequel qualifia l’Iran d’élément central de « l’axe du mal »[21], et de M. Ahmadinejad[22], conservateur au pouvoir depuis l’été 2005, n’y sont par ailleurs pas étrangères[23]. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’un récent sondage, publié en octobre 2009 par la chaine d’information CNN, révèle que 88% des Américains pensent que l’Iran est en train de mettre au point des armes nucléaires ; 54% de ces mêmes sondés se disant favorables à une frappe militaire[24]. Par ailleurs, l’administration Obama continue aujourd’hui à présenter l’Iran comme le principal soutien au terrorisme, en dépit de sa volonté affichée de parvenir à un accord avec Téhéran sur la question nucléaire[25]. Il est intéressant de noter que de son côté, Téhéran accuse également les Etats-Unis de soutenir le « terrorisme »[26].

A suivre ... 

[1] Pour une lecture approfondie à ce sujet, voir : POLLACK K. M., The Persian Puzzle: The Conflict Between Iran And America, New York, Random House Trade, 2005, p. 18-39.
[2] POLLACK K. M., op.cit., p. 19.
[3] DAVID C.-P., BALTHAZAR L., JUSTIN V., La politique étrangère des Etats-Unis : Fondements, acteurs, formulation, Paris, Sciences po., 2008, p. 68-72 et 101-104.
[4] Pour une lecture approfondie sur le régime et la personnalité de Mohammad Reza Shah Pahlavi, voir : MILANI A., The Shah, Palgrave Macmillan, 2011, 456 p.
[5] Pour une lecture plus approfondie sur le sujet, voir : YAKEMTCHOUK R., L’Iran face aux puissances, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 65-79.
[6] Les montants des participations américaines dans le secteur pétrolier iranien se retrouve dès lors subdivisé comme suit : Socony Mobil 7%, Standard Oil of New Jersey 7%, Standard Oil of California 7% et la Texas Oil 7%. La France obtient pour sa part 6% de participation via la Cie française des pétroles et les Pays-Bas 14% par l’intermédiaire de la Royal Dutch Shell. Source : YAKEMTCHOUK R., op.cit., p. 76.
[7] COLLECTIF, « U.S.-Iranian Engagement : The View from Teheran », in Crisis Group Midle East Briefing, International Crisis Group, n°28, 2 juin 2009, p. 3.
[8] MATTER T., op.cit., p. 20-28.
(9) Pour une lecture approfondie à ce sujet, voir : PARSI T., Treacherous Alliance. The secret Dealing of Israël, Iran, and the U.S., Yale, Yale University Press, 2007, p. 1-87.
(10) La révolution islamique rendit caduque l’alliance établie par le Pacte de Bagdad (1955), devenu CENTO à partir de 1959 suite au retrait irakien du traité. Rejetant les idéologies des deux superpuissances, l’ayatollah Khomeiny souhaitait développer une politique étrangère se démarquant du contexte géopolitique de la guerre froide au travers d’une approche symbolisée par le slogan « ni Est, ni Ouest »
[11] Parmi les lectures conseillés à cet usage, voir : ALGAR H., Islam and Revolution: Writings and Declaration of Imam Khomeini, Berkeley, Mizan, 1981, 460 p. ; SADJADPOUR K., Reading Khamenei : The World View of Iran’s Most Powerful Leader, Washington D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 2008, 37 p.
[12] Pour une lecture approfondie sur ce sujet, voir : ARJOMAND S. A., After Khomeini : Iran under his successors, Oxford, Oxford University Press, 2009, 272 p.
[13] JERVIS R., Why Intelligence Fails. Lessons from the Iranian Revolution and the Iraq War, Ithaca, Cornell University Press, 2010, 248 p.
[14] NAHAVANDI F., « Le khomeinisme en Iran », in NAHAVANDI F. (dir.), Mouvements islamistes et politique, Parils, L’Harmattan, p. 83.
[15] Voir notamment : IRNA, « Mahmoud Ahmadinejad : l'ère des empires est bel et bien révolue », 25 septembre 2009 ; IRNA, « Le guide suprême : la haine des nations de la région envers les Etats-Unis est la cause des problèmes de la région », 25 mai 2009.
[16] JERVIS R., op.cit., p. 24-32.
[17] L’opération Eagle Claw est une opération militaire menée en avril 1980 visant à libérer les otages retenus à l’ambassade américaine de Téhéran. Cette opération se solda par un échec total et coûta la vie à 8 militaires américains. Elle influença également de manière très négative la campagne présidentielle du président américain sortant Jimmy Carter. Voir : POLLACK K. M., op.cit., p. 167-169.
[18] Voir à ce sujet : EIFFLING V., Approche cognitive de la position américaine sur les aspects sécuritaires de la question nucléaire iranienne, in Note d'Analyse de la Chaire Inbev-Baillet-Latour, Novembre 2010, 34 p.
[19] ENCEL F., Horizons géopolitiques, Paris, Seuil, p. 72.
[20] POLLACK K. M., op.cit., p. ix-xx.
[21] Voir à cet effet : « President Delivers State of the Union Address », January 29, 2002, http://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2002/01/20020129-11.html
[22] Pour une lecture approfondie sur la politique de M. Ahmadinejad au cours de son premier mandat, voir : COLLECTIF, « Iran : Ahmadinejad’s Tumultuous Presidency », in Crisis Group Midle East Briefing, International Crisis Group, n°21, 6 février 2007, 21 p.
[23] SMYTH G., « Fundamentalists, Pragmatists, and the Right of the Nation : Iranian Politics and Nuclear Confrontation », New York, The Century Fundation, 2006, p. 9-11.
[24] AFP, « La majorité des américains soutiennent une attaque contre l’Iran », 20 octobre 2009.
[25] REUTERS, « L'Iran, principal soutien du terrorisme pour les Etats-Unis », 6 août 2010.
[26] IRNA, « Le président iranien : les États-Unis et Israël sont responsables de toutes les activités terroristes dans le monde », 1er mai 2010.