Rechercher sur Chroniques Persanes

vendredi 25 novembre 2011

Iran nucléaire, Iran du seuil : risques systémiques au regard du prisme des perceptions américaines


Aux Etats-Unis, et plus encore en Israël, traditionnel allié de Washington au Moyen-Orient, la perspective d’un Iran nucléaire est perçue comme une menace pour la sécurité nationale. Les possibles dangers d’un Iran nucléaire – mais également ceux d’un Iran parvenu au seuil de l’arme atomique (1)  – sont extrêmement variés et suscitent une multitude de scénarios.

Un possible usage de l’arme nucléaire par le régime iranien (2)Si ce scénario apparaît aujourd’hui peu probable pour beaucoup d’experts, le risque n’est pas exclu et n’écarte donc pas la possibilité pour Washington et/ou Tel Aviv, de recourir à une action militaire préventive ou préemptive au nom du principe de précaution.
Une possible menace d’utiliser l’arme nucléaire, ce qui remettrait en cause les calculs stratégiques et les libertés de manœuvres américaine et israélienne au Moyen-Orient. La menace d’utilisation de l’arme nucléaire par le régime iranien resterait dans la logique de l’ambiguïté dissuasive. Tout conflit au Moyen-Orient serait alors affecté par les « signaux nucléaires » iraniens. Dans ce cas de figure, ce n’est pas tant la menace iranienne contre le territoire américain qui inquiète les Etats-Unis, mais bien une réduction de leur liberté d’action au Moyen-Orient.
Une possible prolifération nucléaire initiée depuis l’Iran vers des Etats radicaux – la Syrie, la Birmanie –  ou des organisations terroristes et ce, avec ou sans l’approbation du gouvernement iranien. Pour G. Allison, le scénario du terrorisme nucléaire représente la plus importante menace pour la sécurité des Etats-Unis. Cependant, dans l’hypothèse où le gouvernement iranien est considéré comme rationnel, il estime qu’il n’y a que peu de chance de le voir livrer intentionnellement des armes nucléaires à des groupes terroristes, dans la mesure où cela reviendrait à mettre la possibilité d’emploi du feu nucléaire entre les mains d’acteurs que l’on ne peut entièrement contrôler. Si un lien peu être établi entre une attaque nucléaire de nature terroriste contre des intérêts américains et le régime des Mollahs, ce dernier peut s’attendre à de lourdes représailles. Nonobstant ce raisonnement, la faiblesse de l’Etat iranien et la corruption importante au sein du régime laissent toujours ouverte l’éventualité de la perte d’une tête nucléaire « par accident ». Ce risque ne peut donc en définitive pas être exclu.

Une réorganisation des rapports de forces au Moyen-Orient pouvant amener à une politique étrangère et de défense iranienne plus agressive, ainsi qu’à une plus grande capacité d’influence iranienne sur les acteurs régionaux. Cette remise en cause du statu quo pourrait dans les faits conduire Téhéran à s’ingérer d’avantage dans les évènements en Irak et en Afghanistan, pour contrer les intérêts américains dans ces deux pays.

Une possible course aux armements nucléaires. La détention par l’Iran d’une capacité nucléaire militaire pourrait conduire plusieurs Etats arabes de la région – mais aussi la Turquie –  à rechercher également une pareille capacité afin de contrebalancer la puissance de Téhéran.Pareille course aux armements augmenterait le risque d’instabilité régionale, et par extension, le risque de conflit nucléaire et conventionnel (3). Plusieurs pays arabes – tels que l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Irak – ont déjà répondu aux activités nucléaires iraniennes par un intérêt croissant pour le « nucléaire civil » ; voie d’accès potentielle au know-how nécessaire à l’arme atomique. Par ailleurs, depuis l’élection en 2005 de M. Ahmadinejad à la présidence de la République islamiqueet le durcissement du discours iranien, nous pouvons observer une augmentation des dépenses militaires au Moyen-Orient Un conflit généralisé dans la région, nucléaire ou non, engendrerait des retombées très lourdes sur l’économie mondiale et, par extension, sur l’économie américaine.

Le risque que l’arsenal nucléaire iranien ne tombe entre les mains d’un régime encore plus extrémiste si l’actuel devait s’écrouler, ou qu’il devienne incontrôlable en cas de troubles internes trop importants. A l’instar des risques engendrés par l’instabilité récurrente au Pakistan, ce scénario est extrêmement dangereux dans la mesure où il est susceptible d’ouvrir la voie au terrorisme nucléaire. (4)

Une remise en cause du régime de non-prolifération nucléaire. Dans ces circonstances, les ennemis de l’Amérique pourraient être tentés de suivre la même voie que Téhéran dans la course à l’atome. La gestion de cette prolifération multiple par les Etats-Unis serait autrement plus compliquée que le cas iranien actuel. En outre, Washington verrait son influence et sa puissance sur la scène internationale sérieusement écornées ; les risques évoqués précédemment dans le cas du Moyen-Orient pouvant dès lors se transposer à d’autres régions du monde, telle l’Amérique du Sud avec le Venezuela. A terme, ce ne sont donc pas seulement les ennemis de l’Amérique qui seraient susceptibles d’opter pour l’arme atomique. La logique du dilemme de sécurité, combinée à la faiblesse américaine pour faire face à ce type de crise, pourraient amener les alliés de Washington à s’écarter du parapluie nucléaire U.S., afin d’élaborer leurs propres capacités dissuasives.

Ces répercussions consécutives à un Iran nucléaire – voir à un Iran parvenu au seuil de l’arme atomique – constitueraient un sérieux revers pour les Etats-Unis. Washington verrait sa puissance et sa crédibilité fléchir sur la scène internationale. Ses challengers verraient là un signe de faiblesse susceptible de les amener à une politique plus agressive envers les intérêts américains, et plusieurs des alliés traditionnels de Washington pourraient dès lors être tentés de rechercher une alliance avec une autre grande puissance dans un système international de plus en plus ancré dans la multipolarité.
En remettant en cause l’équilibre des puissances au Moyen-Orient, l’accès de l’Iran à la technologie nucléaire hypothèquerait la liberté d’action de Washington, à la fois selon un axe ouest-est, depuis la Turquie jusqu’au Pakistan, mais également selon un axe nord-sud, depuis le Kazakhstan jusqu’au détroit de Bab-el-Mandeb. Outre les aspects énergétiques et les facteurs ayant trait aux rapports de force entre les puissances, Washington dispute également sa guerre contre le terrorisme dans ces régions du monde. Or, une remise en cause de sa marge de manœuvre servirait les extrémistes. La menace contre sa sécurité ne proviendrait dans ce cas non pas directement de la capacité de feu nucléaire iranienne, mais plus de ses effets induits.
Plus globalement, c’est également la crédibilité même des Etats-Unis sur la scène internationale qui est en jeu, dans la mesure où l’accès de l’Iran à la bombe risquerait d’engendrer des répercutions plus importantes que le précédant nord-coréen. Pour ces raisons, la gestion de la question nucléaire iranienne par les américains relève d’une extrême importance. Si pour l’instant, les Etats-Unis conduisent une politique largement dominée par la logique des sanctions économiques, il n’est pas impossible que l’échec de cette stratégie ne les amène à envisager une option militaire préventive dont les répercussions sur la région et le système international seraient lourdes de conséquences.
L’éventualité d’une telle option semble cependant incertaine, tant les coûts – financiers, militaires, diplomatiques, politiques – d’une telle opération s’avèreraient prohibitifs face à l’incertitude des résultats. De l’aveu même de Robert Gates, une frappe militaire ne ferait que retarder le programme nucléaire iranien de quelques années (5); le know how technologique ne pouvant être détruit aussi facilement. Toute action militaire est en outre susceptible de renforcer la détermination du régime des Mollahs à se doter d’une capacité nucléaire militaire, ce qui pourrait amener l’Iran à se retirer du TNP, à l’instar de la Corée du Nord.
Entre autres conséquences, l’Iran pourraient également perturber, voir bloquer, le transit pétrolier du détroit d’Ormuz. Si cela n’affecterait pas de manière vitale l’approvisionnement énergétique américain, les conséquences globales sur l’économie mondiale seraient considérables et affecteraient de facto les Etats-Unis. Cependant, le risque d’une frappe américaine ne peut être totalement exclu et constitue dès lors une incertitude de poids dont le rôle s’avère conséquent dans l’appréciation de la question nucléaire par les autres grandes puissances.

L’attitude israélienne constitue elle aussi une incertitude qui pèse sur la question nucléaire iranienne. Outre leurs antagonismes idéologiques et religieux, l’Etat hébreu et la République islamique ne sont distants géographiquement que d’approximativement 1500 km, et les compétences balistiques développées par le régime des Mollahs lui permettent dès à présent d’atteindre le territoire israélien. Percevant le régime des Mollahs comme une menace directe pour sa survie, l’Etat hébreu pourrait être tenté – s’il considère l’attitude américaine insuffisamment ferme – de mener une attaque aérienne préventive contre les sites nucléaires iraniens, en conformité avec le cadre de sa « doctrine Begin ». (6)
Une telle opération comporte cependant les mêmes risques qu’une intervention américaine – faible probabilité de stopper la programme nucléaire iranien, durcissement de la position de Téhéran etc. Les Iraniens ont par ailleurs directement menacé Israël de représailles contre leur centre de recherche et leur réacteur de Dimona en cas d’attaque (7). En outre, si Israël décide de se lancer dans cette aventure unilatéralement, alors que les Etats-Unis restent dans une logique de négociations, les répercussions pour Washington en terme d’image au sein du monde musulman seraient difficilement réparables, dans la mesure où beaucoup de Musulmans feraient un amalgame entre frappes israéliennes et américaines.
Vincent Eiffling, Chroniques Persanes
Annexes :
  1. Par « seuil de l’arme atomique » nous entendons le stade où un Etat ne possède aucune arme nucléaire au sein de son arsenal, mais où ses connaissances techniques et scientifiques lui permettent, le cas échéant, d’en assembler dans un délai suffisamment court, de telle sorte que sans être une puissance nucléaire dans les faits, son potentiel lui permette de mettre en œuvre des mécanismes de dissuasion. Cette théorie rejoint la réflexion entamée par T. Sauer sur la dissusasion « post-existentielle ». A cet effet, voir : SAUER T., Nuclear Arms Control: Nuclear Deterrence in the Post-Cold War Period, New York, MacMillan, 146 p.
  2. Via des experts iraniens qui agiraient de manière indépendante. *
  3. GOLDSCHMIDT P., « Comment », in ALLISON G., DE CARMOY H., DELPECH T., MING LEE C., Nuclear Proliferation. Risk and Responsability, Washington D.C., The Trilateral Commision, 2006, p. 129.
  4. ALLISON G., « Nuclear Disorder. Surveying Atomic Threats », in Foreign Affairs, January/February 2010, Vol. 89, Issue 1, p. 74-85.
  5. IRNA, « Robert Gates : une attaque nucléaire contre l’Iran n’empêchera pas la poursuite du programme nucléaire iranien », 25 septembre 2009.
  6. La « doctrine Begin » se réfère au nom de l’ancien Premier ministre israélien,de 1977 à 1983. Cette doctrine constitue la conceptualisation par l’Etat hébreu de sa vision de la légitime défense préventive, laquelle vise à empêcher par n’importe quel moyen la mise au point d’ADM par un ennemi d’Israël.
  7. RABINOVICH A., « Iran boasts Dimona now within range », in The Washinton Times, 24 août 2004.

2 commentaires:

  1. Je pense que vous avez fait une *petite* faute d'orthographe à la première ligne...

    Mais très intéressant au demeurant!

    RépondreSupprimer
  2. Merci ! Mais où verriez-vous une erreur d'orthographe à la première ligne ?

    RépondreSupprimer