jeudi 17 mars 2011

Quand le régime iranien se prend à rêver de "cyber-armée" ...

On s'en doutait déjà ou, pour être exact, on le savait mais sans en avoir le preuve formelle et irréfutable : l'Iran s'est à son tour lancé à la conquête du cyber-espace, prenant ainsi toute la mesure de l'importance de ce nouveau champ d'opération où les hommes ne s'affrontent plus manu-militari mais bien au travers d'une lutte que certains qualifieraient de plus importante que la confrontation physique : la guerre des idées. 

Ceci est particulièrement pertinent dans le cas d'un régime aussi hostile aux idées venant de l'extérieur. La censure et le contrôle de l'information sont la norme en République islamique et ce, malgré ce que prévoit la constitution iranienne, modifiée en 1989. Rappelons ici l'article 23 du texte en question : 

"La surveillance des opinions est interdite. Personne ne peut être attaqué ni recherché du simple fait de ses opinions".

Et plus encore, soulignons l'importance de l'article 24 : 

"Les publications et la presse sont libres d'exposer leurs idées, sauf s'il en résulte une atteinte aux fondements de l'Islam ou aux droits de la collectivité".

Evidemment, ce dernier article peut être soumis à une interprétation assez large : comment définir sans tomber dans la subjectivité de ce qu'est "une atteinte aux fondements de l'Islam" ? Tout dépendra de l'interprétation des textes et donc, de la personne en charge de cette interprétation, de ses idées et par extension, de sa tendance à se montrer ouverte ou conservatrice. Cette dernière tendance étant, faut-il le rappeler, la plus à la mode en ce moment au sein de l'appareil d'Etat iranien. Aussi, si les idées ne peuvent s'exprimer librement à l'intérieur du pays, le rôle des médias stationnés à l'étranger s'avère crucial pour garantir la liberté d'information, condition nécessaire mais non suffisante à un jugement objectif des faits. 

Par conséquent, si l'Iran part aujourd'hui "à la conquête" du cyber-espace, c'est bien parce qu'il entend contrebalancer les efforts de ses détracteurs dans la lutte pour le heart and mind d'une population majoritairement très jeune qui a aujourd'hui de plus en plus accès aux nouvelles technologies de l'information dont, évidemment, internet. 

Ainsi le 13 mars dernier, le Général de Brigade Ali Fazli, vice-commandant des Bassidji, a admis que des hackers du Bassidj étaient derrière des attaques perpétrées contre des "ennemis de la révolution" (là encore, un concept bien large dont la définition peut être fortement subjective en Iran). Précisant que le rôle de ces miliciens avait été crucial au cours de ces derniers temps pour le régime, Ali Fazli avoue ainsi de manière à peine voilée (ha ha ha le jeu de mot...) que le Bassidj (et donc le régime) est à l'origine des nombreuses attaques perpétrées à l'encontre des sites politiques réformateurs proche du mouvement vert. 

Le Général a ainsi admis - une première dans la bouche d'un officiel iranien - que la milice du régime entendait bien acquérir une capacité d'attaque et de riposte dans le domaine du cyber-espace. Cette capacité devrait à terme prendre la forme d'une "cyber-armée" composée de "milliers de volontaires". Mais plus que le nombre, c'est pourtant la compétence qui prévaut dans le domaine de l'informatique. Combien de programmeurs sont à l'origine du virus Stuxnet selon les estimations des experts ? Une petite dizaine ... Or, dans le domaine de la haute technologie, l'Iran a encore énormément de retard malgré les démonstrations du régime visant à illustrer le contraire... (comme par exemple, le lancement récent de la dernière fusée iranienne ce mardi : Kavoshgar-4).

L'objectif avoué de cette "cyber-armée"est de s'en prendre aux sites des ennemis de l'Iran qui usent d'internet pour attaquer le régime de Téhéran. Ces "ennemis" peuvent donc être aussi bien des acteurs intérieurs que des acteurs extérieurs. Dans le cas des acteurs extérieurs, mentionnons les déboires rencontrés au début du mois de mars par plusieurs sites de "Voice of America", média de Washington qui tente de contrer la propagande anti-américaine du régime en informant les iraniens au travers d'un programme diffusé en langue persane. Le site de RadioZamaneh - site de radio néérlandais qui diffuse en perse - a également rencontré plusieurs problèmes. 

Les cibles potentielles des hackers iraniens sont par ailleurs nombreuses. Saïd Jalili, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, a ainsi affirmé il y a quelques jours que les "ennemis de l'Iran" avaient financé la création de "874 sites internet" pour déstabiliser le pouvoir iranien à la faveur des manifestations ayant suivi la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. 

Enfin, si le droit international reste pour le moment muet sur les cyber-attaques entre Etats souverains, mentionnons que le droit iranien considère le piratage comme un délit punissable par la loi, ce dont, manifestement, le Général Fazli n'a que cure étant donné qu'il considère tous les volontaires concernés par les actions de piratage comme des hommes et femmes "courageux". 

Au-delà de la prise de conscience par les dirigeants iraniens de l'importance stratégique que représente le cyber-espace, il convient de réaliser que la république islamique manque actuellement de moyens et d'expérience dans le domaine. Mais si le know-how fait actuellement défaut, la volonté est quant à elle bien présente (L'Iran avait déjà annoncé fin janvier le lancement d'une unité policière de lutte contre la "cybercriminalité" destinées notamment à combattre les sites internet et les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter) et si les grands sites et réseaux américains ne risquent pas pour l'heure d'être menacés par les capacités iraniennes, la bataille a déjà belle et bien commencée. 

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