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vendredi 4 mars 2011

Etats-Unis/Iran : une approche géopolitique - Partie 1

Il y a déjà de nombreuses semaines de cela, j'ai terminé la publication de l'analyse portant sur l'importance géopolitique du territoire iranien. J'avais alors promis de me pencher par la suite sur les intérêts géopolitiques des grandes puissances par rapport à l'Iran. Je rattrape aujourd'hui mon retard avec cette première partie sur les Etats-Unis et la République islamique. Une fois ce volet terminé, la Russie et la Chine seront à leur tours abordés ...

Les relations entre les Etats-Unis et l’Iran sont un sujet complexe au sein duquel les facteurs géopolitique et idéologique, de même que l’importance des perceptions mutuelles, se retrouvent être particulièrement imbriqués. Aussi, plus que pour n’importe quelle autre grande puissance, le poids du passé possède son importance dans la compréhension des rapports qu’entretiennent les Etats-Unis avec Téhéran.


1. De l’indifférence à une alliance stratégique.

Si Téhéran constitue aujourd’hui une préoccupation majeure à Washington, il n’en fut pas toujours ainsi. Au contraire, de la fin du 19ème jusqu’au milieu du 20ème siècle, l’Iran est le premier demandeur d’un rapprochement entre les deux Etats et ce, afin de contrebalancer les influences russe et britannique sur son territoire et son environnement géographique[1]. Si le premier navire de guerre américain pénètre dans le Golfe en 1879, et bien que les Etats-Unis installent une mission diplomatique permanente à Téhéran en 1883, l’intérêt de Washington pour cette région du monde reste marginal[2]. Les Etats-Unis sont alors dans une logique isolationniste. Fidèles à l’esprit de la doctrine Monroe, ils préfèrent rester à l’écart des luttes d’influence entre pays européens[3]. A cette époque, le Moyen-Orient ne relève également pour Washington d’aucune nécessité énergétique ; les Etats-Unis disposant alors sur leur territoire de suffisamment de pétrole pour répondre aux besoins de leur développement économique. Cette logique isolationniste prévaudra – exception faite du premier conflit mondial – jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Jusqu’à la moitié du 20ème siècle, la plus grande influence étrangère sur l’Iran et ses matières premières demeure cependant britannique. Lorsque le Dr. Mossadegh s’empare du pouvoir en 1950 à la faveur d'élections démocratiques, nationalisant la production pétrolière du pays, les Occidentaux, qui disposaient jusque là d’un quasi parfait monopole, ne comptent pas s’en accommoder. En 1953, grâce au soutien logistique de la CIA, l’armée renverse le gouvernement Mossadegh et réinstaure le pouvoir impérial du Shah avec une primauté supérieure à la situation antérieure à 1950[4]. Cette opération, connue sous le nom de code d’opération Ajax, permet aux Occidentaux, et en particulier à British Petroleum, de retrouver la domination du marché des hydrocarbures iraniens[5]. Si les Britanniques en conservent la part la plus importante (40 %), cette dernière reste de loin inférieure à leurs attributions d’avant 1950 ; leurs pertes ayant été principalement récupérées par les consortiums américains[6]. Ce coup d’Etat produit cependant un ressentiment important à l’égard de l’Occident et, plus particulièrement, des Etats-Unis, dans l’opinion publique iranienne[7]. Même de nos jours, le ressentiment de ces évènements reste profondément ancré dans l’imaginaire collectif, aidé en cela par la propagande anti-américaine du régime. Au-delà de la question pétrolière, l’année 1953 marque le début de l’alliance politico-stratégique entre le Shah et Washington, les Etats-Unis ayant réussi à supplanter Londres, alors toujours officiellement gendarme du Moyen-Orient, en termes d’influence politique dans l’empire des Aryens.


2. L’Iran, rempart américain contre le communisme au Moyen-Orient.

Dans le cadre de la guerre froide, du moins jusqu’en 1979, l’Iran joue un rôle géopolitique majeur dans la stratégie de containment visant l’URSS ; l’empêchant d’atteindre les réserves pétrolières du Golfe ainsi que les mers chaudes et l’Océan Indien[8]. Ce rôle stratégique attribué à l’empire du Shah par la doctrine Truman rejoint en fait la pensée géopolitique de N. Spykman ; le territoire iranien constituant alors la plus étroite bande de terre du continent asiatique séparant l’empire continental que constitue l’URSS des eaux de l’Océan mondial.
A cette époque, les américains considèrent l’Iran comme leur principal poste avancé au Moyen-Orient, qualifiant Téhéran, dès 1947, de « flanc droit » de la ligne de défense Atlantique face au communisme. Cette importance géostratégique de l’Iran s’accroît considérablement dès l’annonce du retrait britannique de la région du Golfe – lequel se déroulera en 1971. Londres et Washington entament dès lors une politique de militarisation de l’Iran, censé reprendre le rôle dans la défense militaire de la région jusqu’alors joué par les Britanniques. Outre d’importantes manœuvres communes, les Etats-Unis deviennent le premier fournisseur en système d’arme du régime du Shah. Téhéran entretient également d’excellentes relations avec Israël, les deux Etats s’étant en outre entendus sur la répartition de leur sphère d’influence respective[9].


3. La révolution islamique et l'antagonisme idéologique.

La révolution de 1979 débouche sur l’avènement de la république islamique et sonne par la même occasion le glas de l’alliance entre Téhéran et Washington[10]. Les relations entre les deux Etats sont depuis lors marquées par un antagonisme quasi viscéral pouvant tendre, d’un côté comme de l’autre, vers la schizophrénie. Pour comprendre cette situation qui n’est pas sans répercussions sur la question nucléaire actuelle, il convient de bien saisir l’impact sur les imaginaires collectifs des forces profondes à l’origine de « l’esprit » de la révolution islamique ; à savoir le rejet du régime impérial du Shah et de son occidentalisation à marche forcée. A cette fin, la lecture des écrits de l’Ayatollah Khomeiny, premier Guide suprême et père idéologique de la République islamique, ainsi que ceux de son successeur, Ali Khamenei, s’avère extrêmement précieuse[11]. Depuis 30 ans, le khomeinisme s’est en effet ancré dans un large pan de l’imaginaire collectif iranien. Et bien que la direction politique du pays ait vu se succéder et s’opposer technocrates et idéologues[12], l’influence du père fondateur reste marquée dans les deux cas sur les perceptions que se font les Iraniens du monde qui les entoure et de la place qu’ils entendent y occuper. Aujourd’hui, cette influence perdure et constitue l'une des variables intervenant dans l’élaboration de la politique étrangère iranienne.

Comme le souligne R. Jervis dans son ouvrage Why Intelligence Fails. Lessons from the Iranian Revolution and the Iraq War, la plus grande erreur des Américains fut leur incapacité à prévoir et comprendre les évènements de 1979[13]. Ainsi que l’explique le professeur de l’Université de Columbia, la révolution islamique a trouvé sa source dans un nationalisme marqué par l’antiaméricanisme ; le Shah et son régime dictatorial étant alors perçus en Iran comme les marionnettes de Washington. Aussi le khomeinisme s’appuie-t-il sur un discours populiste tiers-mondiste, centré sur la haine du Shah, l’antiaméricanisme, l’anti-impérialisme et l’anti-israélisme[14]. Cet état d’esprit nationaliste se retrouve dans la devise même de la République islamique : « Indépendance, Liberté, République islamique ». Que l’indépendance y soit placée en tête traduit bien l’intérêt porté à la souveraineté nationale. Ceci nous permet de mieux comprendre l’attitude iranienne actuelle à l’égard des Occidentaux, et plus encore vis-à-vis des Etats-Unis, dans la mesure où ces derniers sont depuis la révolution assimilés à une puissance néo-impérialiste hostile à la République islamique. Cette volonté de canaliser les sentiments de l’opinion publique contre un ennemi extérieur fait partie intégrante de la stratégie politique du régime iranien, qui y voit le moyen de garantir la cohésion nationale au travers d’un discours patriotico-religieux. Les propos tenus par les officiels du régime en témoignent encore aujourd’hui, comme l’illustrent les déclarations récurrentes du président M. Ahmadinejad dénonçant l’attitude de « puissance » des Etats occidentaux, et le dictat de « l’arrogance » américaine[15].

Côté américain également, le poids du passé joue un rôle considérable. Aux premiers jours du régime islamique, l’incompréhension de la révolution et la méconnaissance de ce nouvel acteur ont poussé Washington vers une mauvaise évaluation de la situation[16]. Ces évènements vont par ailleurs pousser les Etats-Unis à s’intéresser à une autre force idéologique potentiellement perturbatrice : l’islamisme radical. La crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran, le traumatisme suite à l’échec de l’opération Eagle Claw[17], la mauvaise presse faite au régime par les médias américains,… ont pour leur part contribué à forger une image péjorative dans l’imaginaire collectif outre-Atlantique. Loin d’évoquer une histoire pourtant riche et glorieuse, et située à l’opposé d’un portrait exotique reprenant les étals des bazars débordants d’étranges épices, l’Iran d’aujourd’hui évoque surtout pour les Américains l’image d’un pays marqué par l’obscurantisme, assimilé au terrorisme, au non-respect des libertés fondamentales, et blâmant les Etats-Unis d’être le « Grand Satan » de ce monde.

D’un côté comme de l’autre, le poids de l’histoire sur le facteur cognitif est essentiel pour appréhender correctement l’analyse des rapports bilatéraux d’aujourd’hui[18]. Les traumatismes du passé déteignent sur les perceptions de la réalité, s’inscrivant dans une dimension subjective, voir passionnelle[19]. Comme le remarque pertinemment K. M. Pollack, « The only way to understand the tewenty-five year confrontation between Iran and the United States is to know the history of the relationship. Contained in that history are all of the elements of our current impasse. Most Iranians know that history – or some warped version of it – too well. Most Americans know it too little »[20]. Cette perception négative s’est encore singulièrement renforcée depuis 2002 et l’éclatement de la crise concernant la question nucléaire iranienne. Les rhétoriques agressives de G. W. Bush, lequel qualifia l’Iran d’élément central de « l’axe du mal »[21], et de M. Ahmadinejad[22], conservateur au pouvoir depuis l’été 2005, n’y sont par ailleurs pas étrangères[23]. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’un récent sondage, publié en octobre 2009 par la chaine d’information CNN, révèle que 88% des Américains pensent que l’Iran est en train de mettre au point des armes nucléaires ; 54% de ces mêmes sondés se disant favorables à une frappe militaire[24]. Par ailleurs, l’administration Obama continue aujourd’hui à présenter l’Iran comme le principal soutien au terrorisme, en dépit de sa volonté affichée de parvenir à un accord avec Téhéran sur la question nucléaire[25]. Il est intéressant de noter que de son côté, Téhéran accuse également les Etats-Unis de soutenir le « terrorisme »[26].

A suivre ... 

[1] Pour une lecture approfondie à ce sujet, voir : POLLACK K. M., The Persian Puzzle: The Conflict Between Iran And America, New York, Random House Trade, 2005, p. 18-39.
[2] POLLACK K. M., op.cit., p. 19.
[3] DAVID C.-P., BALTHAZAR L., JUSTIN V., La politique étrangère des Etats-Unis : Fondements, acteurs, formulation, Paris, Sciences po., 2008, p. 68-72 et 101-104.
[4] Pour une lecture approfondie sur le régime et la personnalité de Mohammad Reza Shah Pahlavi, voir : MILANI A., The Shah, Palgrave Macmillan, 2011, 456 p.
[5] Pour une lecture plus approfondie sur le sujet, voir : YAKEMTCHOUK R., L’Iran face aux puissances, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 65-79.
[6] Les montants des participations américaines dans le secteur pétrolier iranien se retrouve dès lors subdivisé comme suit : Socony Mobil 7%, Standard Oil of New Jersey 7%, Standard Oil of California 7% et la Texas Oil 7%. La France obtient pour sa part 6% de participation via la Cie française des pétroles et les Pays-Bas 14% par l’intermédiaire de la Royal Dutch Shell. Source : YAKEMTCHOUK R., op.cit., p. 76.
[7] COLLECTIF, « U.S.-Iranian Engagement : The View from Teheran », in Crisis Group Midle East Briefing, International Crisis Group, n°28, 2 juin 2009, p. 3.
[8] MATTER T., op.cit., p. 20-28.
(9) Pour une lecture approfondie à ce sujet, voir : PARSI T., Treacherous Alliance. The secret Dealing of Israël, Iran, and the U.S., Yale, Yale University Press, 2007, p. 1-87.
(10) La révolution islamique rendit caduque l’alliance établie par le Pacte de Bagdad (1955), devenu CENTO à partir de 1959 suite au retrait irakien du traité. Rejetant les idéologies des deux superpuissances, l’ayatollah Khomeiny souhaitait développer une politique étrangère se démarquant du contexte géopolitique de la guerre froide au travers d’une approche symbolisée par le slogan « ni Est, ni Ouest »
[11] Parmi les lectures conseillés à cet usage, voir : ALGAR H., Islam and Revolution: Writings and Declaration of Imam Khomeini, Berkeley, Mizan, 1981, 460 p. ; SADJADPOUR K., Reading Khamenei : The World View of Iran’s Most Powerful Leader, Washington D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 2008, 37 p.
[12] Pour une lecture approfondie sur ce sujet, voir : ARJOMAND S. A., After Khomeini : Iran under his successors, Oxford, Oxford University Press, 2009, 272 p.
[13] JERVIS R., Why Intelligence Fails. Lessons from the Iranian Revolution and the Iraq War, Ithaca, Cornell University Press, 2010, 248 p.
[14] NAHAVANDI F., « Le khomeinisme en Iran », in NAHAVANDI F. (dir.), Mouvements islamistes et politique, Parils, L’Harmattan, p. 83.
[15] Voir notamment : IRNA, « Mahmoud Ahmadinejad : l'ère des empires est bel et bien révolue », 25 septembre 2009 ; IRNA, « Le guide suprême : la haine des nations de la région envers les Etats-Unis est la cause des problèmes de la région », 25 mai 2009.
[16] JERVIS R., op.cit., p. 24-32.
[17] L’opération Eagle Claw est une opération militaire menée en avril 1980 visant à libérer les otages retenus à l’ambassade américaine de Téhéran. Cette opération se solda par un échec total et coûta la vie à 8 militaires américains. Elle influença également de manière très négative la campagne présidentielle du président américain sortant Jimmy Carter. Voir : POLLACK K. M., op.cit., p. 167-169.
[18] Voir à ce sujet : EIFFLING V., Approche cognitive de la position américaine sur les aspects sécuritaires de la question nucléaire iranienne, in Note d'Analyse de la Chaire Inbev-Baillet-Latour, Novembre 2010, 34 p.
[19] ENCEL F., Horizons géopolitiques, Paris, Seuil, p. 72.
[20] POLLACK K. M., op.cit., p. ix-xx.
[21] Voir à cet effet : « President Delivers State of the Union Address », January 29, 2002, http://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2002/01/20020129-11.html
[22] Pour une lecture approfondie sur la politique de M. Ahmadinejad au cours de son premier mandat, voir : COLLECTIF, « Iran : Ahmadinejad’s Tumultuous Presidency », in Crisis Group Midle East Briefing, International Crisis Group, n°21, 6 février 2007, 21 p.
[23] SMYTH G., « Fundamentalists, Pragmatists, and the Right of the Nation : Iranian Politics and Nuclear Confrontation », New York, The Century Fundation, 2006, p. 9-11.
[24] AFP, « La majorité des américains soutiennent une attaque contre l’Iran », 20 octobre 2009.
[25] REUTERS, « L'Iran, principal soutien du terrorisme pour les Etats-Unis », 6 août 2010.
[26] IRNA, « Le président iranien : les États-Unis et Israël sont responsables de toutes les activités terroristes dans le monde », 1er mai 2010.

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