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mardi 22 mars 2011

"Aube de l'Odyssée" : l'échec du "modèle libyen" ?


Une des conséquences secondaires de l'opération militaire "Aube de l'Odyssée" qui a été déclenchée récemment contre les forces du colonel Kadhafi, au pouvoir en Libye depuis 42 ans, est qu'elle remet totalement en cause et même compromet la pertinence du "modèle libyen". 

Le "modèle libyen" fait référence au revirement politique de la Libye au début des années 2000 et plus particulièrement au moment où, en 2003, la Libye a officiellement renoncé à son programme nucléaire et plus largement, à de nouveaux programmes d'armes chimiques et biologiques. A cette époque, les tensions suscitées par la question nucléaire iranienne en étaient à leurs prémices et l'administration Bush se montrait particulièrement agressive sur le plan de la rhétorique envers tous les régimes qu'elle suspectait de soutenir le terrorisme ; le traumatisme du 11 septembre étant passé par là. Or le régime du colonel Kadhafi est connu pour avoir apporté un soutien marqué et même avoir commandité des attaques terroristes. Aussi le guide de Tripoli avait-il décidé à cette époque de jouer la carte du pragmatisme, non sans que les puissances occidentales lui aient fait part d'une offre constituant la pierre angulaire du "modèle libyen" : la fin des sanctions et de l'isolement international contre la coopération, la mise en oeuvre d'une politique étrangère non révolutionnaire, et l'abandon des programmes d'ADM. En filigrane de cette proposition, la normalisation des relations avec la Libye était synonyme d'un maintien du colonel au pouvoir et éloignait donc la possibilité d'un scénario interventionniste visant à le renverser par la force. Kadhafi accepta le deal. En échange, les relations entre la Libye et les puissances occidentales se normalisèrent, les échanges reprirent et ce, aussi bien dans les domaines économiques que politiques. Selon certains analystes, la Lybie collabora également à cette époque avec les services de renseignement occidentaux afin de leur fournir les informations dont elle disposait sur les autres Etats cherchant également à développer des programmes d'ADM ; l'Iran étant ici au coeur des préoccupations occidentales à l'origine de la démarche. 

Par la suite et parallèlement à la normalisation des relations avec la Libye, les tensions autour du nucléaire iranien ne cessèrent de s'exacerber. Afin d'aboutir à un compromis avec Téhéran, le modèle libyen fut régulièrement mis en avant afin de vanter les mérites et les bénéfices de la transparence. Les bénéfices devaient être multiples : 

- Pour les dirigeants iraniens : la coopération devait éloigner le spectre d'une intervention militaire américaine et/ou israélienne, garantissant ainsi la pérennité du régime. 

- Pour l'Iran et sa population : la fin de l'isolement et des sanctions amorçant l'éventualité d'accords commerciaux devant profiter à l'économie du pays et ainsi, au bien-être de la population. Un accord commercial avec l'UE était ainsi souvent évoqué, de même qu'une coopération de l'Iran au projet énergétique Nabucco.

- Pour les Occidentaux : le fin de l'escalade dans un dossier particulièrement crisogène (puisque touchant à la perception de la sécurité), prémisse à une normalisation plus globale dans les rapports avec Téhéran ; normalisation qui pourrait se conjuguer avec des opportunités commerciales.

Or, l'opération "Aube de l'Odyssée" met totalement à plat l'argumentaire basé sur ce modèle et censé encourager le régime iranien sur la voie de la transparence et de la coopération. Au contraire, dans la mesure où le régime de Téhéran chercherait à développer une capacité nucléaire militaire, les évènements de ces derniers jours pourraient le renforcer dans sa conception selon laquelle pareille démarche lui permettrait de sanctuariser son territoire au travers des mécanismes de la dissuasion ; garantissant ainsi sa survie face aux menaces extérieures. 

L'Occident a-t-il démontré, en agissant de la sorte envers la Libye, qu'il n'était pas digne de confiance ? La France, fer de lance de la coalition internationale à l'oeuvre dans le ciel de Tripoli, s'est-elle fourvoyée en attaquant un régime dont le "guide" plantait encore il y a peu sa tente dans les jardins de l'Elysée ? Les anti-occidentaux épidermiques diront probablement que oui... en ajoutant que la principale motivation aux évènements récents n'est autre que le pétrole et que de ce fait, l'Iran fait bien de persister dans sa conduite actuelle car il symbolise la résistance à ce "néo-impérialisme". 

Cependant, le soulèvement populaire survenu en Libye s'inscrit dans le prolongement du "printemps arabe", dynamique populaire au caractère imprévisible qui a surpris tant par son intensité que par sa rapidité. Du Maroc au Yemen, la gestion des revendications par les pouvoirs en place diffère sur bons nombres de points de vue. L'éventualité d'un soulèvement populaire réprimé par la force et la violence (et surtout avec une telle intensité), ne constitue pas une variable prise en compte par le "modèle libyen". Les Occidentaux se sont donc retrouvés face à un scénario qui n'était pas prévu. Aussi, face à la tragédie humaine qui risquait de se produire au dépend des insurgés, la question fondamentale qui prévalait était la suivante : est-il juste, nécessaire, et surtout possible d'intervenir en Libye ? De toute évidence, la France et les autres membres de la coalition semblent avoir estimé que oui. Cela permet également à Paris de faire preuve d'une attitude plus marquée qu'au début des protestations arabes dans la mesure où la France a donné l'impression de ne pas savoir quelle attitude adopter au moment des révoltes en Tunisie et en Egypte. 
Aussi, bien que l'opération "Aube de l'Odyssée" risque de renforcer le régime iranien dans sa conviction de développer un programme nucléaire à des fins militaires, rendant ainsi le modèle libyen obsolète, il convient de souligner que l'accord passé entre l'Occident et la Libye était un accord tacite de nature politique et non juridique. Cet accord, non contraignant de ce fait, pouvait donc très bien se retrouver mis en cause par des évènements de nature extraordinaire comme ceux qui sont survenus ces dernières semaines en Libye. La suite de ce raisonnement conduit à raisonner de la sorte : c'est le régime libyen qui, en agressant son propre peuple, c'est rendu coupable d'un crime qui transgresse l'esprit de l'accord implicite à l'origine de la normalisation des relations entre Tripoli et l'Occident. De ce fait, l'intervention armée est apparue comme une solution "juste" (Pour une lecture sur ce sujet, je suggère au lecteur l'ouvrage de M. Wazler : Guerre justes et injustes.).

Peut-être y a-t-il des partisans de l'école réaliste des relations internationales (école hostile à toute morale en politique étrangère), pour regretter le sacrifice du modèle Libyen sur l'autel de l'interventionnisme actuellement en cours dans le ciel de Tripoli. Cependant, admettons que près de 9 ans après les révélations portant sur le volet clandestin du programme nucléaire iranien, le modèle libyen avait déjà montré ses limites dans le cas de Téhéran. Cela est d'autant plus frappant que depuis les négociations d'octobre 2009, les dirigeants iraniens ont eu devant eux des offres de plus en plus favorables en provenance des puissances occidentales. Le renforcement des mesures coercitives économiques semble donc apparaître comme la seule solution non militaire encore susceptible de faire évoluer l'appréciation "coûts-bénéfices" des dirigeants iraniens par rapport à leur position sur la question du nucléaire. Mais cela sera-t-il suffisant ? 

5 commentaires:

  1. Part 1
    Bonjour
    vous ne pouvez comparer la Libye et l'Iran, hormis le fait que c'est deux pays à majorité musulmane, contenant du pétrole et du gaz. A part la géographie, vous ne pouvez comparer grand chose.
    Pour avoir une idée sur la Libye -je ne sais pas si vous y avez déjà été- il convient de se souvenir de la réalité ethnique, puis de ce qu'il en découlé, le système politique. la Libye n'est pas un pays, et n'a jamais été un pays, c'est brillament -un de ces rares moments de clairvoyance, ça peut leur arriver de temps en temps à dans cette famille :-) - résumé par le Fils Khadafi,"...nous ne sommes pas l'Egypte ni la Tunisie, en ce sens que nous sommes des tributs... "
    Vous avez à l'est la Cyréanique, et la tribu majoritaire des Werfallah, Senoussi -famille dont l'ex-souverain est originaire, qui possédait des terres vers chez nous, dans l'ouest algérien-, à l'Ouest la tribu des Merhrarra.

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  2. Part 2
    La singularité de la Libye étant qu'elle est administrée actuellement par un ecervélé, de surcroit elle compte la deuxième réserve de pétrole d'Afrique. Ce qui a n'a pas échapé à l'oeil prédateur de Washington. En arrivant au pouvoir Khadafi avait du composer avec les principales tributs. Cependant le partage, l'usure du pouvoir provoque inévitablement une alteration, d'où des frictions -à fortiori 42 ans-, y compris dans les alliances les plus solides. Je sais qu'au début des années 90 -mon oncle enseignait à l'université de Tripoli, il m'a décrit la situation- il y eut de trés grandes tensions et violences entre les gens de cyrénaique et le pouvoir. En conséquence, ces séditions ont affaibli le pouvoir de Khadafi, et son emprise sur l'ensemble du pays.

    Puis sont arrivées les attentats de 2001, et donc la "croisade américaine contre le térrorisme". En réaltité l'empire exsangue se cherche désespérement de nouveaux débouchés, et vit l'opportunité de l'occupation d'une grande partie de l'espace arabo-musulman, avec pour projet le "Great Middle East", qui consiste au charcutage du monde arabo-mussulman en micro etats, avec Israèl qui reste comme seule superpuissance et gendarme -ce qui se passe en Irak et actuellement en Libye est éloquent- En ces temps là les USA étaient "le" conseil de sécurité, l'ONU, l'OMC, "le droit", "la force", personne n'avait à objecter. 2003 année du renversement de Saddam, en outre une intervention en Libye -à postériori de l'Irak- etait dans les agendas de l'administration Bush ce qui n'a pas échapé à la direction libyenne. D'autant plus que que le leader libyen vit avec effroi la fin de Saddam et de ses fils, un sort qu'il voulait conjurer absolument. De fait, les alternatives n'étaient pas trés nombreuses soit se ranger sous l'ordre impérial US, où finir comme Saddam. D'où sa capitulation totale et sans conditions à l'ordre occidental. C'est ce que vous appellez le "model Libyen".

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  3. Part 3
    En Iran il n'en est rien de tout ça. C'est une région qui a toujours été peuplée et diverse 70 à 80 millions d'habitants, rien à voir avec un où deux millions de libyens -au passage le chiffre de 6 millions d'habitants en Libye relève du fantasme-.
    Les amércains auraient trés bien pu s'attaquer à l'Iran qui leur posaient et posent toujours tant de problèmes au moyen orient, ils ne l'ont pas fait, pourquoi ? Pour la bonne et simple raison inhérente au soutien populaire dont jouit le régime actuel de Téhéran. Je ne vous mentirai pas si je vous disai qu'au moins 50% de la population soutien le régime. Par conséquent une opération de type irakienne ne peut avoir lieu présentement. Les opérations de l'US Army ne se conçoivent que contre des régimes rongés par la corruption, impopulaires, et coupés d'une grande partie de leur population, c'est actuellement le cas pour tous les régimes arabes. Pour autant le combat des américains contre l'Iran, s'inscrit dans la durée, si tant est que leur économie le leur permet -ce qui n'est pas gagné, nous y reviendrons sans doute dans de prochains posts- ils continueront à jouer le pourrissement des relations régime-population -ils peuvent attendre encore longtemps-. Or même l'acier est rongé par le sel, vous dire que l'actuel régime cedera dans le futur, certainement, sûrement, cependant pas durant cette génération, en dépit des fantasmes que l'on peut entendre ici et là, de la prétendue opposition iranienne.

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  4. Part 4
    En l'état actuel des choses les USA pourraient renverser le régime iranien, certes au prix de pertes militaires trés elévées, mais ils ne pourront en aucun cas installer le régime qu'ils veulent, de surcroit un telle guerre engendrerait des conséquences incalculables surtout pour leur système économiques et politiques -éffondrement de toute la sphère occidentale-.En fait ça serait une victoire à la pirrhus.
    C'est cette raison qui a depuis 1980 inhibé toute action militaire US d'envergure contre l'Iran. Les iraniens connaissant cette equation ne sont pas prêt à lacher le projet nucléaire, d'autant plus que va se poser à moyen échéance le tarrissement des énergies fossiles en Iran, en plus d'un déclin réel de l'influence des USA partout dans le monde.

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  5. A chacun son avis... Selon ma perception des choses, je ne pense pas que 50% de la population soutienne le régime. A mon avis, cela tourne plus autour des 20-30% ...

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