mardi 21 septembre 2010

La géopolitique du plateau iranien - 2ème partie


Voici la deuxième - mais non la dernière - partie de l'analyse géopolitique du plateau iranien entamée la semaine dernière.

Pour rappel, notre analyse porte sur l'étude des trois facteurs spatiaux que sont la dimension, la position, et la configuration. Après avoir traité de la dimension, nous allons maintenant nous pencher sur la position du plateau iranien.

La position du plateau iranien.

Sa position sur le globe terrestre fait de l’Iran à la fois un carrefour et un pont intercivilisationnel ; un espace intermédiaire où se heurtent et se mêlent les empires et les cultures. L’Iran a ainsi subi les invasions et les influences des mondes arabes, turcs, russes, indiens et européens [1] et les a également influencés en retour. La lutte contre l’envahisseur étranger présente ainsi un caractère itératif dans l’histoire des peuples d’Iran. Cet héritage se retrouve encore aujourd’hui dans la politique étrangère du régime des Mollahs, au travers des discours nationalistes prêchant la résistance face au néo-impérialisme des « puissances de l’arrogance » .

Cette approche géohistorique explique également la structuration interne des peuples d’Iran et la pluralité ethnique et confessionnelle du pays. Malgré une hétérogénéité marquée – les Perses ne représentant à peine plus de la moitié de la population – l’Iran a réussi à se construire une identité nationale forte .

Seuls le Kurdistan, et principalement le Baloutchistan, demeurent aujourd’hui des provinces à risques, même si le contrôle du pouvoir central y est bien établi. Les risques d’instabilités dans ces deux régions proviennent essentiellement du caractère transfrontalier des ethnies qui y sont établies (voir carte). Aussi la menace est-elle essentiellement externe : en provenance d’Irak et de Turquie pour le Kurdistan, et du Pakistan pour le Baloutchistan.

Les arabes du Khuzestan – province hautement stratégique où est condensé l’essentiel des réserves pétrolières du pays – sont quant à eux, de par leur confession chiite, solidement attachées aux valeurs de la République islamique. Le succès de leur iranisation a par ailleurs été démontré au cours de la guerre Iran-Irak : loin de se soulever contre Téhéran comme l’espérait Saddam Hussein, ils ont constitué un pôle de résistance farouche au régime baassiste. Le nationalisme pro-iranien s’est à cette occasion montré plus fort que la proximité ethnique interarabe.


Bien que les deux-tiers des Azéris vivent aujourd’hui en Iran et non en Azerbaïdjan, le risque de les voir constituer un facteur d’instabilité, voir une cinquième colonne au profit de Bakou, semble pour l’heure négligeable. La communauté azérie est en effet solidement iranisée et intégrée dans la République islamique. L’actuel Guide suprême de la révolution, ainsi que le principal leader politique de la contestation à la réélection de M. Ahmadinejad de l’été 2009, Mir Hossein Moussavi, appartiennent ainsi tous deux à l’ethnie azérie.

Sur le plan religieux, l’Iran présente la particularité d’être le principal pays chiite (~90% de sa population) dans un environnement majoritairement sunnite (seuls l’Irak et Bahreïn présentent également une population majoritairement chiite) . Cependant, d’importantes minorités chiites subsistent, disséminées au Liban, en Syrie, dans les provinces saoudiennes bordant le Golfe Persique et dans les autres monarchies du Golfe [2]. Cet ensemble de régions de confession chiite présente une certaine continuité géographique, ce qui pousse certains auteurs à parler de « croissant chiite » au Moyen-Orient . Ainsi, depuis, le 16ème siècle – période où le chiisme est devenu la religion d’Etat de l’empire Perse – jusqu’à nos jours, la rivalité entre les arabes sunnites et les iraniens chiites représente une constante de la géopolitique au Moyen-Orient. Les pays arabes craignent ainsi que l’Iran utilise le facteur religieux pour exercer une certaine influence sur leurs territoires.

Cette géographie représente donc un facteur d’incertitude en raison des nombreux bouleversements que connut l’environnement régional de l’Iran au cours de son histoire. Aujourd’hui, le pays est bordé à l’est par l’Afghanistan et à l’ouest par l’Irak, deux Etats à la situation politique particulièrement instable où la présence du «Grand Satan » américain inquiète les autorités en place à Téhéran. En contrepartie, l’Iran est également susceptible d’exercer une influence dans une Irak majoritairement chiite (~60% de sa population) et un Afghanistan majoritairement persanophone. L’instabilité du voisin Pakistanais représente elle aussi un risque, en raison de l’antagonisme idéologique entre l’Islam chiite de la République islamique, et l’Islam sunnite des insurgés talibans opérant depuis les montagnes pakistanaises. Téhéran craint ainsi que l’insurrection ne gagne son territoire, et plus particulièrement sa province du Baloutchistan, majoritairement sunnite et ethniquement baloutche. Globalement, l’instabilité constitue donc – certes avec différents niveaux d’intensité – une réalité de l’environnement iranien actuel. La cartographie du Political Instability Index, réalisée par The Economist Intelligence Unit, de même que celle du Failed States Index 2010, réalisée par The Fund for Peace, constituent par ailleurs des illustrations pertinentes de cette instabilité.
 


Ainsi, si nous considérons les territoires soumis à des tensions identitaires, religieuses, ou à des conflits armés inter- ou intra-étatiques, il est possible de tracer un « arc de crise » depuis la province chinoise du Xinjiang jusqu’à la Géorgie et le Kurdistan turc (voir carte ci-dessous).



Au sein de cet « arc de crise », l’Iran présente un degré d’instabilité moindre que celui prévalant dans son environnement, faisant du pays un Etat « relativement » stable pour la région. Le risque d’instabilité d’origine interne existe néanmoins et ce, particulièrement depuis la réélection contestée de M. Ahmadinejad en juin 2009. De même, une contagion de l’instabilité en provenance de l’extérieure, et plus particulièrement en provenance des trois failed states que sont l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan, n’est également pas à exclure [3].

Ces risques constituent un défi pour la pérennité du régime des Mollahs. Les autorités en place à Téhéran en ont d’ailleurs aujourd’hui bien conscience. De même, si la question nucléaire iranienne devait trouver son épilogue dans la confrontation armée, les répercutions sur les régions limitrophes de la République islamique seraient conséquentes pour la stabilité régionale.

Cependant, si cette position géographique constitue un facteur d’incertitude, elle représente également l’un des atouts majeurs de l’Iran.

A partir de la subdivision de l’Eurasie opérée par Z. Brzezinski (voir carte ci-dessous), et en tenant compte de la contrainte géographique qu’impose la présence du plateau himalayen, il ressort que l’importance de la position de l’Iran repose en fait sur sa prédisposition naturelle à constituer une zone de passage, pour les flux économiques et commerciaux, entre l’ouest, le sud, et l’est de la masse eurasienne. Cette prédisposition découle de sa nature même d’espace intermédiaire au sein de l’échiquier eurasien.


L’échiquier eurasien de Z. Brzezinski.

La valeur du critère de la position géographique ne représente cependant pas une constante au cours de l’histoire dans la mesure où elle peut être tributaire des évolutions techniques. L’est et le nord du territoire iranien ont ainsi connu leur âge d’or entre les 2ème siècle avant J.-C. et le 9ème siècle de notre ère, à l’époque de la prédominance des voies terrestres sur les voies maritimes, quand la route de la Soie constituait la principale voie de passage et de commerce à travers l’Eurasie (voir ci-dessous). Cette importance géopolitique déclina peu à peu à partir du 9ème siècle, quand les progrès techniques réalisés en Chine dans le domaine de la navigation rendirent les voies maritimes plus rapides que l’acheminement terrestre, les « routes de la porcelaine » se substituant peu à peu aux « routes de la soie ». Il faudra attendre le 16ème siècle pour que le territoire du plateau iranien retrouve progressivement une importance géopolitique mais cette fois, en tant que zone tampon située entre les avancées russe en Asie centrale et britannique en Asie du sud.


Le fait de constituer une voie de passage insuffle donc indéniablement une plus-value géopolitique à un territoire. Cette prise de conscience est indispensable pour appréhender le poids géopolitique de l’Iran contemporain. En effet, les progrès techniques réalisés ces dernières années dans le domaine de l’acheminement terrestre des marchandises et des matières premières (chemin de fer, pipeline,…) laissent entrevoir un possible retour de l’espace iranien en tant que zone de passage d’importance dans les échanges économiques internationaux.  

Avec les infrastructures adéquates, le pays offrirait ainsi un tracé autrement plus rapide que les voies maritimes existantes, pour le transport des marchandises entre l’est et l’ouest de l’Eurasie, tout en évitant la masse territoriale centrale occupée par la Russie.

Un tel projet éviterait aussi, à la fois le détroit de Malacca, mais également, une fois relié à la Turquie, le canal de Suez, pour déboucher sur la Méditerranée. L’Iran offrirait aussi une voie d’accès à l’Océan mondial – tel que le concevait Mackinder – pour les réserves en hydrocarbures de l’Asie centrale et du plateau caspien. Si ces réserves, en prenant en compte l’Azerbaïdjan, ainsi que les 3 principales républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan), ne sont aujourd’hui estimées représenter qu’environ 3,6 % des réserves mondiales prouvées en pétrole, leur poids en ce qui concerne le gaz naturel est estiméequant à lui à environ 7 % des réserves mondiales [4]. Cette option iranienne d’accès aux mers chaudes apparaît comme une éventualité plausible au regard de l’instabilité et du relief inhospitalier de l’Afghanistan et du Pakistan, lesquels ne favorisent pas le choix de ces deux pays comme route alternative. Cette voie de passage vers le sud permettrait en outre aux républiques d’Asie centrale de s’émanciper de la prédominance du réseau énergétique russe, et contribuerait à leur désenclavement. L’Iran offre aussi la possibilité de servir de voie de transit au gaz et au pétrole centre-asiatique vers la Turquie, hub énergétique en devenir vers l’espace européen.

Ces scénarios suscitent des intérêts différents au sein des grandes puissances et leurs réalisations restent corrélées aux luttes d’influence géopolitique qui traversent le Moyen-Orient, le Caucase, l’Asie centrale et l’Asie du sud. Ces différents intérêts se retrouvent également dans la manière dont chacun entend aborder la gestion de la question nucléaire iranienne, ainsi que les risques qui l’accompagnent. Or, le choix et le développement infrastructurel d’une voie économico-commerciale répond à une analyse coût-bénéfice au sein de laquelle les facteurs de risques liés à l’éventualité d’un conflit ou à l’instabilité régionale occupent une pondération importante.

Plus globalement, ce retour au statut de zone de passage concerne également les pays d’Asie centrale, ce qui laisse à penser, comme le soulignent Ben Simpfendorfer et Pierre Biarnès, que nous assistons à une renaissance de la route de la Soie. Ce renouveau économique et géopolitique a certes été rendu possible grâce aux progrès techniques de l’ère moderne, mais aussi et surtout suite à l’éclatement de l’URSS, lequel a donné naissance à une configuration géopolitique historiquement inédite en Asie Centrale. Le vide laissé par la disparition du communisme provoquant inévitablement un appel d’air géopolitique, la région est devenue le fruit des aspirations politiques et économiques des grandes puissances comme la Chine, la Russie, ou les Etats-Unis, mais aussi de puissances régionales comme la Turquie, et bien entendu l’Iran.

Outre le renouveau de l’intérêt porté aux possibilités offertes par le transport terrestre, la République islamique demeure avant tout un pays du Moyen-Orient, lequel représente – hors Iran – respectivement 46,3% et 24,8% des réserves prouvées en pétrole et en gaz naturel [5]. Le pays est en outre limitrophe du détroit d’Ormuz ; choke point des plus névralgiques sur une route maritime par laquelle transite chaque année plus de 40 % des exportations mondiales de pétrole . L’importance géopolitique de la position du plateau iranien est donc double puisqu’elle combine un intérêt terrestre à un intérêt maritime.


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[1] Si l’observation d’une carte du monde contemporain retransmet l’évidence de la proximité, et donc des contacts entre le monde perse et les mondes arabe, turc, indien et russe, il n’en va pas de même avec le monde européen. Les contacts, voir même les brassages, entre les deux civilisations, ont pourtant été nombreux au cours de l’histoire. Ce fut le cas suite aux conquêtes d’Alexandre le Grand, lesquelles furent suivies par la domination de l’empire Séleucides. Vint ensuite la confrontation entre les empires de Parthe et de Rome, et plus récemment, les contacts entre l’Iran des Qâjârs et l’empire britannique dominant le sous-continent indien.

[2] Pour une lecture approfondie à ce sujet, voir : NAKASH Y., Reaching for Power : The Shi'a in the Modern Arab World, Princeton, Princeton University Press, 2007, 248 p.

[3] COLLECTIF, « Conflict Barometer 2009 », Heidelberg, Heidelberg Institute for International Conflict Research, 2009, p. 75-76.

[4] Chiffres issus du « BP Statistical Review of World Energy June 2010 ».

[5] Ibidem.

2 commentaires:

  1. Bonjour,
    merci beaucoup de vos publications! Je fais une recherche sur le programme nucléaire iranien de point de vue géopolitique (suis étudiante a l'UCL)et suis en peu perdue, je ne sais pas par quoi commencer, pourtant vos publications m'aident un peu! Bonnie

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  2. Etant donné que je travaille également à l'UCL, vous pouvez toujours passer me voir à mon bureau : c'est au Leclerc, 2ème étage, bureau A-296. J'y suis tous les jours sauf le lundi après midi, le jeudi et le vendredi matin.

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