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vendredi 16 juillet 2010

Nucléaire iranien : une petite synthèse des faits - suite et fin


Voici la suite de la petite synthèse de la question nucléaire iranienne que je vous propose ce mois-ci.

La question nucléaire iranienne et le débat international qu’elle suscite s’inscrivent quant à eux dans un contexte plus large, à savoir la volonté affichée par l’Iran de marquer sa pleine souveraineté au regard de ce qu’il considère comme ses droits légitimes et de résister aux pressions des puissances étrangères ; plus particulièrement celles émanant de l’Occident. Si l’on demande aux officiels iraniens pourquoi ont-ils dissimulé tant d’activités à l’AIEA durant les années 1990, ils se défendent en rappelant que leurs demandes d’assistance auprès de l’AIEA sont restées lettre morte et il qu’ils n’ont eu d’autres choix que de se tourner vers des pays moins regardant ou des réseaux clandestins (A. Khan) pour mener à bien leurs « activités nucléaires civiles ». Dans leurs discours, c’est l’Occident qui le premier a transgressé le TNP et plus particulièrement son article 4, en refusant d’assister techniquement l’Iran dans son programme nucléaire. Ce sont également les puissances nucléaires occidentales, au premier lieu desquelles se retrouvent les Etats-Unis, qui refusent de désarmer leurs arsenaux (en référence à l’art. 6 du TNP) et mènent un régime de deux poids deux mesures dans le domaine du nucléaire (Inde, Israël). Face aux accusations et doutes occidentaux, l’Iran surenchérit dans sa posture défensive, dénonçant les Etats détenteurs de l’arme atomique et prônant régulièrement, outre un Moyen-Orient exempt d’armes nucléaires, un monde totalement dénucléarisé. Par ailleurs, face à la logique de la géopolitique et du réalisme que lui confrontent certains analystes, l’Iran rétorque que sa politique étrangère n’est pas dictée par de telles considérations qu’il considère comme le fruit d’une conception occidentale des relations internationales aujourd’hui dépassée. Dans le discours officiel du régime, la détention d’armes atomiques est par ailleurs dénoncée comme contraire aux préceptes islamiques et constitue un « crime inhumain ». De plus, le président iranien évoque régulièrement « l’inefficacité » des armes nucléaires comme facteur de victoire dans le contexte international actuel, propos également régulièrement relayés par Manouchehr Mottaki, l’actuel ministre iranien des affaires étrangères .

Concernant les revendications américaines et les résolutions du CSNU demandant le gel des activités d’enrichissement d’uranium, l’Iran rétorque qu’il n’a pas à se soumettre à des exigences qu’il considère comme illégales au regard du droit international, le TNP n’interdisant nullement la recherche et le développement d’activités dans ce domaine. De plus l’Iran dénonce ici encore un régime de deux poids deux mesures et se demande pourquoi il devrait renoncer à une maîtrise complète du cycle du combustible qui contribuerait à sa sécurité énergétique, le pays disposant selon ses dires de suffisamment d’uranium sur son territoire pour subvenir à ses besoins. La communauté internationale continue quant à elle de demander le gel des activités d’enrichissement, arguant que l’Iran ne dispose pour l’heure, ni ne disposera à court terme, de centrales à caractère civile nécessitant une pareille capacité de production .

La république islamique estime donc avoir la justice de son côté dans ce bras de fer qui l’oppose aux grands de ce monde. En jouant la carte de la victimisation, elle cherche par ailleurs probablement à exacerber le sentiment nationaliste de sa population et à se positionner vis-à-vis du monde comme un modèle de résistance au « néo-impérialisme » américain.


Les derniers développements

Après 9 mois d’une politique de la main tendue, l’administration Obama a entrepris de reprendre en octobre 2009 les pourparlers sur la question nucléaire iranienne entre le groupe des 5 + 1 et la république islamique. Ces pourparlers portaient sur l’approvisionnement en combustible du réacteur de recherche de Téhéran (RRT). Ce réacteur modeste (5 MW) fut livré dans les années 70 à l’Iran par les Etats-Unis, alors alliés de Téhéran. Son fonctionnement nécessite un combustible enrichi à 20% et il ne peut avoir d’autre utilité que la fabrication d’isotopes destinés à l’imagerie médicale. Il ne peut donc en aucun cas servir à des fins militaires. Jusqu’à présent, l’Argentine s’était toujours consentie à livrer l’uranium nécessaire à son fonctionnement. Désormais opposé à un refus, l’Iran n’a eu d’autre choix que de se tourner vers l’AIEA et le groupe des 5+1 pour résoudre son problème d’approvisionnement.

Le début des négociations fut marqué par un coup de force de la part des occidentaux. En effet, à le veille de la reprise des pourparlers, ceux-ci annoncèrent publiquement la découverte d’un nouveau site clandestin destiné à l’enrichissement d’uranium situé à Fordo ; près de la ville sainte de Qom. Cette révélation ne fut pas sans rappeler celles de 2002 et avait comme objectif de mettre Téhéran sous pression à la veille de négociations critiques pour la gestion du nucléaire iranien. L’Iran rétorqua que le site était encore en construction et que selon les dispositions de l’AIEA, il n’était pas en infraction au regard des délais imposant la déclaration de toute nouvelle installation à l’agence. Celle-ci demanda à pouvoir visiter le site, ce qu’elle fut autorisée à faire, mais uniquement un mois plus tard.

Dès le début des négociations, les occidentaux déposèrent sur la table une proposition concrète visant à régler l’approvisionnement du RRT tout en contribuant à rétablir la confiance avec l’Iran dans l’hypothèse de futures négociations plus générales. Cette proposition prévoyait que l’Iran cède environ 70% de son uranium enrichi à 3,5 %, soit environ 1200 kg, afin que celui-ci soit envoyé en Russie puis en France afin d’être conditionné en combustible compatible pour le RRT. Dans un premier temps, la république islamique annonça son « accord de principe » mais demanda un délai afin d’examiner dans le détail les modalités d’application de l’accord. Dans un second temps, tout en réaffirmant son accord de principe sur un échange de combustible, Téhéran avança une contre proposition. Celle-ci consistait en un échange graduel, par tranche de 200 kg, d’uranium à 3,5% contre du combustible enrichi à 20%. Cette offre fut rejetée par les occidentaux qui voyaient dans leur proposition initiale le moyen de priver l’Iran de l’essentiel de son uranium pour une durée d’approximativement 1 an et demi ; Téhéran ne pouvant produire qu’approximativement 80 kg d’Ur à 3,5 % par mois. Ce faisant, ils retardaient également pour un an la possibilité de voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire. La contre-proposition iranienne contredisait ces objectifs.

Suite au refus des puissances occidentales face à la contre-proposition iranienne, Téhéran annonça en février qu’il allait lui-même produire l’uranium enrichi à 20 %. Dans le même temps, il annonça la construction prochaine de 10 nouveaux sites destinés à l’enrichissement d’uranium, sites qui seraient supervisés par l’AIEA. Dans le même temps, l’agence publia son dernier rapport sur le programme nucléaire iranien le 18 de ce même mois. Pour la première fois, l’AIEA évoquait dans un document officiel un possible volet militaire aux activités iraniennes, arguant que l’Iran n’avait pu prouver au travers de son attitude que son programme était strictement civil. Ce rapport fut dénoncé par Téhéran qui dénonça la perte de crédibilité de l’agence .

Pour leur part, les occidentaux sont dès lors à nouveau rentrés dans une logique coercitive vis-à-vis de la république islamique. Les Etats-Unis ont mené de rudes offensives diplomatiques pour arriver à convaincre les russes et les chinois de soutenir une nouvelle résolution de sanctions à l’encontre de l’Iran. Ceux-ci se sont finalement déclarés prêt à soutenir pareille résolution dans la mesure où elle n’affecterait que des objectifs ciblés et ne remettrait pas en cause leurs intérêts stratégiques dans le pays .

Au cours du mois de mai, le Brésil et la Turquie (tous deux membres non-permanant du CSNU) ont mené conjointement une initiative diplomatique auprès de l’Iran dans le but de le forcer un accord et éviter ainsi l’adoption de nouvelles sanctions. Cette initiative s’est soldée par la signature, le 17 mai à Téhéran, d’un accord entre ces trois pays prévoyant l’envoi de 1200 kg d’uranium faiblement enrichi en Turquie afin qu’il y soit transformé en combustible pour le RTT. Cet accord a été vivement critiqué par les occidentaux qui dénoncent une manœuvre de diversion de la part du régime des Mollahs visant à retarder l’adoption de nouvelles sanctions. En effet, cet accord reprend exactement les mêmes dispositions que l’offre qui avait été soumise à l’Iran au mois d’octobre 2009. De plus sa mise en application est fortement hypothéquée dans la mesure où elle nécessiterait une coopération de la France et de la Russie qui y sont mentionnées comme les responsables de la transformation de l’uranium iranien en combustible enrichi à 20 %. Pour la Turquie et le Brésil, cet accord est considéré comme une réussite ; ces Etats ont dès lors affirmé que de nouvelles sanctions n’étaient plus nécessaires. Ce discours de la part de deux membres non permanant du CSNU n’a évidemment pas plus à Washington, d’autant plus que dès le lendemain de la signature de cet accord, l’Iran a annoncé sa volonté de continuer ses activités d’enrichissement, même celles prévues à un taux de 20 %. Plus tard dans la journée, les Etats-Unis ont prévenu que cet accord ne changeait strictement rien à la volonté d’arriver à un compromis au CSNU pour voter une nouvelle résolution de sanctions contre l’Iran.

Pour l’heure, l’accord du 17 mai semble bien être mort né. L’Iran dénonce la mauvaise fois de l’Occident tandis que celui-ci dénonce la stratégie de « la montre » jouée par Téhéran. Le régime des Mollahs a également récemment annoncé qu’il comptait mettre en service un nouveau type de centrifugeuse, 6 fois plus puissante que celles utilisées actuellement, renforçant ainsi les doutes sur ses intentions et déclenchant une vague de protestation en Occident. Alors que le régime doit aujourd'hui faire face à 4 résolutions du CSNU lui imposant des sanctions internationales, rien ne semble indiquer que l’Iran serait prêt à renoncer à son programme d’enrichissement endogène. La question nucléaire iranienne n’en a donc pas fini d’occuper le devant de la scène internationale, son dénouement n’étant pas encore ficelé. Ce qui apparaît cependant certain, c’est que les évolutions de la politique intérieure iranienne détermineront à l’avenir le ton de la république islamique vis-à-vis de la question nucléaire et par extension, son degré de conciliation aux revendications de la communauté internationale.


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