vendredi 11 juin 2010

Analyse : Interview de M. Ahmadinejad sur TF1

Ce lundi, M. Ahmadinejad a donné une interview de 30 minutes à la chaîne de télévision française TF1.
Au cours de cette interview (consultable ici), le discours du président iranien a tranché de manière frappante avec celui adopté lors son interview accordée à France 2 en septembre dernier (consultable ici), à la veille de la 64ème Assemblée générale des Nations-Unies.

Lors de son intervention sur France 2, le président iranien avait adopté un ton très dur vis-à-vis de la France, laquelle s'était montrée particulièrement critique envers la répression des manifestations ayant suivies la réélection contestée d'Ahmadinejad.

Pour rappel, le président Sarkozy avait déclaré, lors d'une conférence de presse fin août avec la chancelière allemande Angela Merkel, que les iraniens méritaient de meilleurs dirigeants. A cette époque, Bernard Kouchner n'avait pas non plus mâché ses propos sur le régime des Mollahs quant à leur attitude envers les manifestants.

Le président iranien avait alors répliqué que les français également, méritaient de meilleurs dirigeants. Accusant les puissances occidentales de soutenir les mouvements de protestation (c'est d'ailleurs en partie ce qui était reproché à Clotilde Reiss), M. Ahmadinejad avait même été jusqu'à accuser B. Kouchner de la mort de la jeune Neda, arguant que sans le soutien des puissances étrangères, les manifestations se seraient essoufflées et les accidents évités. De façon plus générale, le président iranien avait également déclaré qu'il souhaitait avoir de bonnes relations avec la France mais que si cela n'était pas possible, alors tant pis. "L'Iran n'a pas besoin de la France" avait-il dit ; ses propos laissant sous-entendre que Sarkozy faisait preuve d'arrogance (ce que l'on reproche généralement en Iran aux leaders occidentaux dès que ceux-ci se montrent quelque peu critique... ). Sur Clotilde Reiss, le président iranien avait laissé sous-entendre son désir d'échange, justifiant qu'il y avait aussi des iraniens retenus en France mais qu'il n'avait observé aucun signe de bonne volonté de Paris sur ces dossiers.

Lundi dernier, le ton était tout autre... entre les "J'adresse mes salutations au grand peuple de France" et "Nous nous félicitons de l'attitude de la France" dans l'affaire de la flottille de Gaza en passant par "La France est une grande nation avec une culture très ancienne et très riche", le président iranien s'est livré à une véritable opération séduction, à la veille de l'anniversaire de sa réélection contestée (le 12 juin) et alors que l'adoption de nouvelles sanctions par le CSNU apparaissait comme imminente. Pourquoi ? Quelle était la cible ? Même vis-à-vis du président français, Ahmadinejad s'est montré sous un jour nouveau, estimant que "Monsieur Sarkozy est quelqu'un de raisonnable sachant très bien que la politique des sanctions n'est pas appropriée"... Or qui est le partisan des sanctions les plus sévères ? La France : no comment.

Il serait naïf de dire que ce discours visait les décideurs français : comme si quelques minutes d'une propagande bien huilée et connue allaient changer quelque chose à leur schéma cognitif et remettre en cause l'adoption de nouvelles sanctions.

Non. La cible était bien le peuple français dans sa totalité et plus particulièrement les musulmans de France. Avec un discours modéré et faisant preuve de tact et de mesure dans ses propos ("Nous ne cherchons pas une solution par la force" en parlant d'Israël), le président iranien cherchait avant tout à améliorer son image en Occident. D'où ses évocations permanentes à la "justice" et au "droit". Comme d'habitude, il s'est également posé en défenseur du peuple palestinien (sur ce sujet, la rivalité avec la Turquie commence à ce faire sentir pour le "leadership" de "la cause" dans le monde musulman). Le but de la manoeuvre ? Décrédibiliser la ligne dure adoptée par Paris depuis l'élection de Sarkozy. Bref, mettre son grain de sable là où ça pourrait être utile. Là où le président iranien s'est montré particulièrement subtil, c'est en refusant de critiquer la politique française, la France étant "un Etat souverain", il a estimé ne pas avoir à juger de ses choix. Très malin lorsque l'on sait que c'est précisément l'ingérence dans les affaires internes que la république islamique dénonce plus que fréquemment chez les Etats occidentaux. En gros "On respecte votre souveraineté ... NOUS".

Sur la libération de Clotilde Reiss, Ahmadinejad a nié tout échange mais a évoqué un "geste humanitaire" suggéré par le président Lula. Là-dessus, il est revenu de facto sur ses anciennes déclarations lors desquelles il avait évoqué la neutralité et la séparation totale du pouvoir judiciaire iranien vis-à-vis de l'exécutif. Argument selon lequel il ne pouvait rien faire pour la jeune chercheuse française.

Quant à la "polémique" sur le voile de Laurence Ferrari, je rappellerai juste qu'en Iran, le port du voile est obligatoire pour toute femme ne désirant pas séjourner quelque temps à la prison d'Evin. Ce débat n'a donc selon moi aucune raison d'être.

Sur l'impact que cette interview aura auprès de l'opinion française, j'espère que celui-ci sera limité et que le "grand peuple de France" ne se montrera pas crédule même si ce genre de propagande rencontre généralement un bon écho dans les milieux d'extrême gauche qui sont, fort heureusement, très minoritaires. Dommage que l'on ne saura vraisemblablement jamais juger de l'impact réel de cette opération de communication qui est survenue, il faut bien l'admettre, avec un timing parfait pour le président iranien.

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