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mercredi 5 mai 2010

Iran nucléaire : le Brésil croit toujours dans la diplomatie pour le plus grand bonheur de Téhéran

La position brésilienne n'est pas nouvelle : après avoir accueilli M. Ahmadinejad au Brésil au mois de novembre 2009, le président Lula est pour sa part attendu les 16 et 17 mai à Téhéran, visite préparée par la venue fin avril du ministre brésilien des affaires étrangères, Celso Luiz Nunes Amorim.
Le Brésil dit considérer l'Iran comme un acteur rationnel, à l'inverse des Etats-Unis, et déclare comprendre l'attitude de méfiance de Téhéran vis-à-vis des occidentaux au regard de l'histoire récente, passablement conflictuelle, entre l'Iran et l'Occident.
Aussi le Brésil, membre non-permanent du CSNU et pays des "BRIC" (Brésil, Russie, Inde, Chine), les nouvelles puissances émergentes, privilégie-t-il la négociation dans la question nucléaire iranienne.
Au travers de cette diplomatie, le Brésil qui est aussi candidat à un siège de membre permanent au CSNU cherche à apparaître auprès de la communauté internationale comme une puissance indépendante ne se rangeant pas de manière systématique derrière les positions américaines. L'analyse de la diplomatie brésilienne dans son ensemble révèle que Brasilia cherche à s'imposer comme un pôle de puissance alternatif à l'Occident, en mettant en avant son respect des principes de la charte onusienne au premier plan desquels se retrouve le principe de la souveraineté des Etats. De cette manière, le Brésil cherche à séduire avant tout les pays du Sud en appelant régulièrement à une plus grande solidarité des Etats du "sud" face aux puissances du "nord" symbolisées par les Etats-Unis. A l'instar de la Chine, le Brésil aime à souligner dans le cadre de cette stratégie son absence de passé colonial. De cette manière, Brasilia espère le jour venu obtenir le soutien de ces Etats ainsi que celui de la Chine et de la Russie, tous deux membres permanents, afin d'obtenir à son tour ce précieux statut.
Mais le Brésil de Lula n'est pas pour autant opposé aux Etats-Unis comme c'est le cas du président vénézuélien Hugo Chavez. Le Brésil est en réalité un acteur pragmatique et réaliste qui cherche à maximaliser ses facteurs de puissance en tentant d'augmenter son influence diplomatique dans des régions où l'Occident n'a pas (plus) la meilleure réputation qui soit. Ainsi Brasilia entretient-elle dans le même temps des rapports étroits avec certains Etats occidentaux comme par exemple les Etats-Unis ou encore la France avec qui elle négocie actuellement plusieurs contrats d'armement (e.a. portant sur l'achat de Rafales). Le Brésil se veut donc bien un "pôle alternatif" et non pas un "pôle d'opposition".
Le Brésil joue en fin de compte les équilibristes pour apparaitre "neutre", "indépendant" et "responsable" devant l'ensemble des Etats membres des Nations-Unies, ce qui n'est pas toujours du goût de Washington qui souhaiterait convaincre Lula de soutenir de nouvelles sanctions contre l'Iran, afin d'envoyer à la république islamique un message fort du soutien de l'ensembles des "grands" de la communauté internationale.
Pour l'heure, le soutien du Brésil à de nouvelles sanctions ne semble pas à l'ordre du jour ; ainsi Lula s'est-il entretenu récemment avec son homologue turc, dont la position est similaire à la sienne sur la question iranienne, afin de tenter une ultime négociation avec le régime iranien sur l'échange de son uranium contre du combustible pour le réacteur de recherche de Téhéran. Soucieux d'apparaître respectueux des principes juridiques internationaux, le Brésil aime rappeler le droit "légitime" de l'Iran à la technologie nucléaire civile, désirant apparaître ainsi comme respectueux des droits des Etats dans leur ensemble.
Il faut aussi signaler que la diplomatie brésilienne manque peut-être d'expérience sur les grands dossiers, le Brésil étant une puissance émergente. Cela ne signifie pas pour autant que la diplomatie brésilienne est incompétente :  longtemps restée dans l'ombre, elle effectue aujourd'hui sa percée dans les grands dossiers internationaux. Aussi, si manque d'expérience il y a, ce dernier est sans doute plus relatif à la pratique qu'à la compréhension des questions internationales. Un succès de Lula sur la question nucléaire iranienne, laquelle fait régulièrement la une de l'actualité depuis 2002 et plus encore depuis l'échec du nouveau cycle de négociations en octobre dernier, donnerait à la diplomatie brésilienne ses lettres de noblesse, faisant apparaître Brasilia comme un démineur possible des situations critiques, là où les passions et animosités historiques bloquent ou affaiblissent les discussions avec les puissances occidentales. Ainsi le Brésil tente-il également de s'imposer comme un intermédiaire alternatif au Proche-Orient dans le conflit palestinien.

Il reste que pour l'heure, cette stratégie fait les choux gras de Téhéran, permettant au régime des Mollahs de gagner du temps et de reculer l'adoption de nouvelles sanctions. Vue de Washington, la diplomatie brésilienne ne semble pas avoir compris la stratégie iranienne qui consiste à jouer la montre autant que cela lui est possible ; à moins qu'elle ne soit aveuglée par sa recherche du succès diplomatique... En réalité, sa vision de l'Iran passe plus simplement au travers d'un autre prisme que celui des occidentaux ; les antécédents relationnels étant différents.
Les responsables iraniens, M. Ahmadinejad et M. Mottaki en tête, se déclarent toujours prêt à négocier et à échanger leur uranium contre du combustible tout en annonçant dans le même temps la construction de 10 nouveaux sites d'enrichissement et en révélant l'installation prochaine sur le site de Natanz de nouvelles centrifugeuses de 3ème génération, 6 fois plus performantes que celles en place actuellement.
Cette double attitude fait dire aux occidentaux que l'Iran n'est pas sincère quand il parle de négocier et qu'il recherche avant tout à faire diversion afin de gagner du temps.
Mais le Brésil veut toujours croire à la négociation et à un échange de combustible sur le territoire d'un Etat neutre. Fin avril, le chef de la diplomatie brésilienne Celso Amorim avait même été jusqu'à annoncer lors de sa visite à Téhéran que son pays était prêt à examiner une éventuelle proposition pour un échange de combustible sur son sol, tout en précisant qu'une telle idée n'avait pas encore été soumise à son gouvernement. Le président Lula avait toutefois rapidement écarté cette idée, expliquant qu'il existait "des endroits plus proches de l'Iran" pour cet échange.
Dans ce cas de figure, Brasilia devrait proposer d'effectuer l'échange en Turquie, initiative que le gouvernement d'Ankara avait déjà proposé il y a plusieurs mois, essuyant alors un refus à la fois des américains et des iraniens. Désormais, la pression s'accentuant sur le régime de Téhéran, ce dernier devrait probablement annoncer un "accord de principe", espérant une fois encore gagner du temps pour repousser les nouvelles sanctions le temps de négocier les modalités d'application avant de finalement les rejeter fort probablement comme cela a toujours été le cas jusqu'à présent et ainsi prouver une fois de plus que l'Iran ne manque jamais une occasion de rater une occasion.
A cela s'ajoute le fait que l'analyse de la position iranienne révèle que même si échange il devait y avoir, cela ne règlerait pas le problème. Certes l'Iran serait amputé d'une part conséquente de ses réserves d'uranium faiblement enrichi (on parle de 70%), mais cela ne stopperait en rien ses activités d'enrichissement qui lui permettraient de retrouver son stock d'ici 1 à 2 ans. De fait, l'initiative brésilienne semble condamnée à l'avance tant il apparaît qu'elle ne rencontrera pas les attendes des Etats-Unis pour qui la cessation des activités d'enrichissement iraniennes constitue la priorité en matière de sécurité.
Mais en cas d'échec de l'initiative brésilienne, quelle sera l'attitude du président Lula ? Se bornera-t-il à privilégier la négociation malgré les échecs accumulés danc cette voie depuis plusieurs années ou bien soutiendra-t-il le vote de la nouvelle résolution ? Il lui reste cependant une troisième alternative : s'abstenir lors du vote au CSNU, solution qui lui permettrait de ne pas se discréditer vis-à-vis de sa rhétorique diplomatique et qui, bien qu'elle ne réjouirait pas les Etats-Unis, lui permettrait également de ne pas les offenser tout en conservant sa crédibilité aux yeux de Téhéran. Pour l'heure, les rapports qu'entretient l'Iran avec des Etats comme le Brésil et la Chine, lesquels sont ponctués de visites diplomatiques de hauts responsables, servent la propagande du régime visant à démontrer auprès de sa population que l'isolement de la république islamique, si souvent mis au premier plan par les occidentaux, n'est qu'une "affabulation mensongère".
Pour rappel, l'Iran a commencé à produire lui-même fin février de l'uranium enrichi à 20%, destiné à son réacteur de recherche, lequel doit produire des isotopes médicaux.

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