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mercredi 10 mars 2010

Le retour de l'Irak va modifier le jeu pétrolier (Jean-Michel Bezat)

Voici un article intéressant, d'actualité étant donné le contexte des élections législatives irakiennes, rédigé par Jean-Michel Bezat du journal Le Monde :

Les vieux Irakiens se souviennent encore avec émotion et nostalgie du glorieux passé de leur pays, quand l'Irak était une puissance pétrolière. Ils se rappellent notamment que c'est à Bagdad que fut créée, en 1960, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Depuis, l'invasion de l'Iran en 1980, puis celle du Koweït, en août 1990, ont entraîné un effondrement de la production d'hydrocarbures et le déclin de l'influence politique du pays.
Les dirigeants de la coalition au pouvoir - le premier ministre Nouri Al-Maliki en tête - veulent être reconduits à l'issue des élections législatives du 7 mars. Ils ont réveillé ce rêve d'or noir en faisant miroiter écoles, hôpitaux, électricité, eau potable et routes à un peuple qui a toujours été privé de la rente pétrolière. Cela implique une forte relance de la production, tombée de 3,5 millions de barils par jour à la veille de la guerre Iran-Irak à 2,4 millions aujourd'hui.
Bagdad vient d'obtenir un résultat aussi symbolique qu'encourageant. Les exportations quotidiennes de brut ont atteint 2,069 millions de barils en février. "C'est leur plus haut niveau depuis 1990", a souligné Assem Jihad, le porte-parole du ministère du pétrole. Mais c'est encore bien modeste pour un pays qui détient les troisièmes réserves de la planète (au moins 115 milliards de barils).
En 2009, l'Irak a annoncé une relance de la production. Impossible sans l'aide technologique et financière de compagnies occidentales, russes et asiatiques interdites de territoire depuis trente ans. Le gouvernement leur a entrouvert la porte pour accélérer l'extraction du brut de dix champs pétrolifères parmi les plus importants. Onze autres seront ultérieurement mis aux enchères.

"Nationalisme pétrolier"

Mais les autorités ne pouvaient donner le sentiment à la population, animée d'un fort "nationalisme pétrolier", d'aliéner des ressources assurant 85 % des recettes de l'Etat. L'ouverture du marché s'est donc faite à des conditions peu favorables aux étrangers. BP, Shell, Lukoil, Petronas ou CNPC ont pris des engagements exorbitants pour accroître la production dans des délais très courts. Ils toucheront moins de 2 dollars par baril, alors que son prix oscille autour de 80 dollars.
M. Al-Maliki a fait un autre geste en direction de l'opinion et des majors : il a annoncé l'adhésion de l'Irak à l'Initiative de transparence des industries extractives, qui imposera à Bagdad de publier les revenus des hydrocarbures et aux sociétés pétrolières de préciser ce qu'elles ont versé à l'Etat (taxes...). L'Irak, gangrené par la corruption, a deux ans pour faire ses preuves.
L'objectif fixé par le ministre du pétrole, Hussein Al-Chahristani, est ambitieux : 10 voire 12 millions de barils par jour d'ici à 2020, ce qui hisserait l'Irak au niveau de l'Arabie saoudite. Le patron du groupe britannique BP l'a jugé réalisable. Après avoir gagné en juin 2009 les enchères pour l'exploitation du champ géant de Roumaïla et ses 12 milliards de barils, Tony Hayward pouvait-il contrarier les folles espérances irakiennes ?

Menaces externes

Christophe de Margerie, directeur général de Total, est plus circonspect. Et pour Khaled Al-Falih, le PDG de Saudi Aramco, 4 à 5 millions de barils par jour en 2015 seraient déjà un excellent résultat. Car l'Irak devra surmonter de sérieux obstacles : vétusté des infrastructures, faible capacité des oléoducs d'exportation, manque de main-d'oeuvre qualifiée, absence de loi pétrolière, insécurité.
Ces difficultés internes se doublent de menaces externes. L'Arabie saoudite et l'Iran, ses deux voisins, scrutent avec inquiétude la montée en puissance du seul membre de l'OPEP non soumis à un quota de production. Bagdad ne veut pas ouvrir de négociations avec le cartel avant 2011, mais M. Al-Chahristani a revendiqué un quota équivalent à celui des Saoudiens au motif que son pays a sous-produit durant trois décennies. Jusqu'en 1991, son quota était de 3 millions. Or, ni Riyad, ni Téhéran n'accepteront que l'Irak produisent 10 millions de barils par jour, ce qui entraînerait une baisse des prix.
A la fin de la guerre Iran-Irak, un accord non écrit prévoyait une parité de production entre les deux pays, qui ont sensiblement les mêmes réserves. "L'Iran s'opposera bec et ongles à ce que son voisin ait un quota supérieur au sien", note Olivier Appert, président de l'Institut français du pétrole.
La République islamique est handicapée par les sanctions des Nations unies liées à son programme nucléaire. Le manque d'investissement fait stagner sa production. Et elle voit se profiler avec l'Irak ce qui s'est produit avec le Qatar, devenu le premier exportateur de gaz naturel liquéfié alors qu'elle ne peut valoriser ses énormes réserves gazières. La Chine - très présente lors des enchères en Irak - pourrait aussi se détourner de l'Iran, où le brut est plus coûteux à extraire. Dans ce contexte, ce n'est peut-être pas un hasard si, en décembre-janvier, des soldats iraniens ont occupé Fakka, un gisement frontalier que Téhéran dispute à Bagdad.

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