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jeudi 5 mai 2016

Visite sénatoriale belge en Iran : pourquoi tant de haine ?

Lorsque j'ai pris connaissance de la visite d'une délégation sénatoriale belge en Iran, j'ai été ravi de constater que nos politiques faisaient l'effort de se rendre en Iran pour essayer de comprendre ce pays ô combien si complexe et nuancé, souvent ostracisé, mais dont la perception dans l'opinion publique occidentale ne reflète qu'une facette de la complexe réalité qui est celle de l'Iran aujourd'hui. Depuis l'arrivée à la présidence de Hassan Rouhani, les discours sur l'Iran évoluent et, même s'il faut relativiser " l'ouverture" de l'Iran qui semble être un thème à la mode (voir mon post précédent sur ce sujet), il ne fait aucun doute que les relations entre l'Iran et le reste du monde se porteront mieux avec un président modéré à sa tête plutôt qu'avec un conservateur.  En sa qualité de Présidente du Sénat, il était naturel que Mme Christine Defraigne préside cette délégation ; quoi de plus normal ? En sa qualité de membre de la gente féminine, Mme Defraigne n'a eu d'autre choix que de porter le voile au cours de son séjour. Je savais que ce point allait susciter de nombreux commentaires négatifs, les faits ne m'ont pas donné tort. Pour s'en convaincre, il suffit de lire quelques exemples sur la page Facebook de la présidente de notre Sénat. Selon moi, il s'agit d'un non-débat, d'une question qui ne mérite même pas que l'on s'y attarde mais j'y reviendrai ultérieurement. Soulignons tout de même cette propension toute naturelle avec laquelle l'être humain s'attèle à haïr aussi facilement ce qu'il ne comprend pas ... C'est quand même beaucoup simple que d'essayer de comprendre, cela prend moins de temps et demande moins d'efforts. 

En revanche, ce que je n'avais pas anticipé, ce sont les autres critiques qui allaient s'abattre sur Mme Defraigne (et par extension, sur les autres membres de la délégation), et ce, avec une violence qui m'a particulièrement interloqué. Pour faire simple, une carte blanche parue dans Knack et Le Vif accuse ni plus ni moins Mme Defraigne de s'être écrasée devant le régime iranien. A la lecture de cette attaque au vitriol, aussi bien le ton que le fond m'ont laissé dubitatif. Pourquoi tant de haine ? Et aussi et surtout, certaines affirmations m'ont immédiatement fait tiquer. Soyons clair d'entrée de jeu : je n'ai aucune affinité ni aucune animosité à l'égard de Mme Defraigne que je ne connais personnellement pas. De même, je ne connais pas l'auteur de cette carte blanche, Mme Darya Safai, une activiste belgo-iranienne pour les droits des femmes iraniennes, fondatrice et directrice de l'organisation "'Let Iranian Women Enter Their Stadiums!" qui milite pour le droit des femmes iraniennes d'accéder aux stades où se déroulent des manifestations sportives. Une cause tout ce qu'il y a de plus louable et je lui souhaite tout le succès possible. Seulement voilà, je ne suis pas d'accord avec tout ce qui a été affirmé. C'est mon droit le plus élémentaire en tant que citoyen. Mais en tant que chercheur spécialisé sur l'Iran, sujet sur lequel je travaille depuis de très nombreuses années, j'estime qu'il est aussi de mon devoir de prendre la plume afin de relativiser certaines affirmations de cette carte blanche qui se retrouve relayée dans la presse et sur les réseaux sociaux, présentée comme une quasi parole d'Evangile à charge contre Mme Defraigne qui n'est pas une spécialiste de l'Iran, tout comme les lecteurs lambdas auxquels se destine la dite carte blanche. Aussi, si je n'exprime pas mon désaccord avec ce qui a été écrit, je ne pourrai pas venir me plaindre par la suite que les citoyens sont si mal informés sur mon sujet d'étude. Pour être plus précis, ce qui m'agace le plus, ce sont les approximations et les erreurs factuelles qui servent d'argumentaire à l'auteur dans ses attaques, plus que les attaques elles-mêmes, ces dernières se retrouvant de facto décrédibilisées lorsque l'on creuse un temps soit peu les éléments présentés. Il est assez regrettable que ce texte ait été diffusé sans la moindre vérification, comme si le fait d'être auréolé du statut de défenseur des droits de la femme en Iran vous rendait infaillible tout en vous octroyant dans le même temps une immunité face à toute critique éventuelle. Et pourtant, aussi juste soit la cause que vous prétendez défendre, cela ne fait pas de vous un saint intouchable immaculé de blanc pour autant. Et pour ma part, j'estime qu'il y a certaines choses à dire sur ce qui a été écrit. Voici mes réflexions, j'espère qu'elles permettront aux lecteurs d'approfondir les leurs. Dans un premier temps, je commencerai par des remarques générales avant de reprendre certains points précis du texte de Mme Safai. Voici quelques unes de mes remarques à ce sujet : 

1) Le voile. Vous pouvez être contre jusqu'au bout des ongles, il est obligatoire en Iran. Point. Pas de voile, pas de visite quand on est une femme. Soumission me direz-vous ? C'est une façon de voir les choses. Est-ce la plus intelligente ? J'en doute. On pourrait rétorquer qu'il s'agit de respecter les us et coutumes et de l'Etat hôte. Ce qui n'est pas faux dans ce cas. Quoi qu'il en soit, le voile demeurera encore pour longtemps un sujet de discorde entre l'Iran et l'Occident mais comme le disait Oscar Wilde, dans une dispute, l'intelligence se trouve bien souvent dans le camp de celui qui fait le premier pas vers la réconciliation. Que dit le régime de l'Occident ? Qu'il est arrogant et cherche à imposer sa vision du monde. Mme Defraigne ne démontre-t-elle pas l'inverse en acceptant de se plier au port du voile obligatoire ? Les femmes parlementaires françaises qui se sont rendues en Iran ont fait de même. La Présidente Sud coréenne qui s'est rendue en Iran dans le sillage de Mme Defraigne a fait de même. Toutes les femmes, politiques, touristes, businesswomen, qui se rendent en Iran, font de même. Ok l'argument du "les autres le font donc nous aussi" n'est pas des plus pertinent. Mais si une délégation belge avait annulé sa visite en raison du refus de ses membres féminines de porter le voile, vous pouvez être sûr d'une chose : la presse iranienne conservatrice se serait fait un plaisir de relayer l'information. Et mieux : cela aurait été présenté comme une illustration de "l'arrogance occidentale" et cela aurait donné du grain à moudre au moulin de la rhétorique conservatrice. Mieux vaut leur donner tort, vous pouvez en être certain. Et si l'on devait se braquer sur tous les Etats où les droits des femmes ne sont pas les mêmes que chez nous, il n'y aurait plus beaucoup de monde avec qui discuter. Qu'est ce qui est mieux ? Se rendre en Arabie saoudite sans le voile, comme l'a fait Michelle Obama, alors que la condition de la femme y est bien pire qu'en Iran ? D'autant plus que ce n'est jamais en refusant le dialogue avec l'autre que l'on parviendra à le convaincre. Vous pouvez essayer, je vous souhaite bien du courage. Au contraire, on ne fera que le braquer davantage. Cette question doit être traitée en faisant fi de l'aspect émotionnel et du rejet qu'évoque le décalage entre les normes occidentales et les normes iraniennes. C'est en multipliant les contacts que les choses évolueront, même indirectement et ce, lentement mais surement. La jeunesse en Iran représente environ 50% de la population, c'est d'elle que pourrait émaner le changement. Ne la braquez pas, ne l'ostracisez pas, ne lui donnez des raisons d'accorder du crédit aux discours des conservateurs. Vous souhaitez boycotter le régime ? Bien. Mais pour la majorité des Iraniens, c'est l'Iran que vous boycotterez et cela, ils ne l'accepteront pas. Cette jeunesse a soif d'émancipation, de libertés, mais elle est aussi très fière, très nationaliste, et elle se rangera derrière les conservateurs si elle a l'impression que l'Iran est mis sur le banc par l'Occident. Mieux vaut un président comme Rouhani qu'un Ahmadinejad. Par ailleurs, le débat sur le port du voile et, plus largement, sur le code vestimentaire, gagne du terrain en Iran, au sein de la société civile mais aussi de la classe politique où même le Président Rouhani a laissé sous entendre - en parlant des codes vestimentaires - que ceux qui espéraient obtenir quelque chose de la population en usant du "fouet" (entendez par là l'obligation et la coercition) n'obtiendraient qu'un effet contre productif. Léger ? Surement ... Mais inédit en République islamique d'Iran. Les Iraniens feront évoluer leur régime par eux-mêmes, depuis l'intérieur, ne soyons pas naïfs au point de croire que les critiquer ferait avancer les choses. Au contraire, cela donnerait raison au régime et aurait l'effet inverse. 


2) La critique des sources. Mme Safai relaie les propos accordés à Mme Defraigne au travers de ce qu'elle en a, semble-t-il, lu dans la presse iranienne. Pour avoir moi-même suivi ce déplacement notamment au travers des principales agences de presse iranienne rédigées en Persan (Mehr news, Irna, Fars, Isna, ...) je suis dubitatif. En dépit de mon scannage quasi systématique des grandes agences de presse iranienne, j'avoue n'avoir rien trouvé d'intéressant. Bien sur, je peux avoir raté quelque chose. Mais pour ce que j'en ai vu, oui on a mentionné les rencontres de Mme Defraigne mais ça s'arrête là. Rien de bien croustillant à se mettre sous la dent quant au contenu de ce qui a été dit. Seulement les banalités habituelles (pour quelques exemples, voir ici). Oui, quand on travaille tous les jours sur le sujet et que l'on passe tous les jours la presse iranienne en revue, ce sont des banalités. Je vais y venir. La presse iranienne a effectivement attribué à Mme Defraigne un commentaire sur les élections, ainsi qu'un autre sur le fait que l'Iran est un acteur essentiel à la stabilité régionale. Franchement, pas de quoi alimenter une polémique. Pour les élections, j'y reviendrai. Mais quand bien même, chers lecteurs... On parle de la presse iranienne. 169 ème sur 180 au classement de RSF sur la liberté de la presse. Autrement dit, il vaut mieux prendre ce qui y est dit avec des pincettes. Croyez en mon expérience, les médias iraniens - et particulièrement les agences de presse - sont devenues les championnes pour sortir des éléments, citations et autres, de leur contexte. Voir même pour inventer des faits et des déclarations de toute pièce. Un exemple ? J'étais en Iran l'été dernier, peu de temps avant l'accord sur la question nucléaire. Un ami iranien vient me trouver en me disant que Obama a décidé d'imposer de nouvelles sanctions contre l'Iran. Alors que nous étions dans le sprint final des négociations ? Une décision pareille ? Cela ne tient pas la route. J'ai aussitôt rigolé intérieurement en sentant venir la chose. J'ai demandé à voir l'article. En effet, celui-ci relatait ce que mon ami m'avait exposé. Bien évidemment, réaction outrée des Iraniens "Mais enfin pourquoi ? On a déjà fait tellement de compromis, c'est tellement injuste, les Américains sont injustes, ils ne veulent pas la paix avec l'Iran" ... Vous le sentez venir le truc ? L'alimentation de l'anti-américanisme qui sert de base identitaire au régime... Cela dit, l'article faisait référence à un discours bien précis d'Obama. Bien évidemment, je n'ai pu m'empêcher de retrouver le texte original et de l'exposer à mes contacts iraniens. La réalité était tout autre. Le discours du président américain ne parlait bien évidemment pas de nouvelles sanctions dans l'immédiat, alors que les négociations étaient en cours, il parlait de la possibilité de nouvelles sanctions en cas d'échec des négociations. Nuance, nuance... Les autres exemples pullulent et j'y consacre d'ailleurs une bonne partie dans mes cours mais franchement, quand on est une militante opposée au régime, se baser sur des organes de propagandes officiels pour relayer des propos... Comment dire ? 


3) Dans son article, Mme Safai parle de "7 000 agents secrets supplémentaires censés "poursuivre" les femmes qui ne portent pas leur hijab comme le prescrit la loi." 


Cette nouvelle a en effet fait grand bruit les semaines passées mais elle est à relativiser et à contextualiser. Comment cela ? C'est très simple : cette décision a été prise par les conservateurs occupants des postes importants dans les arcanes du pouvoir à Téhéran (oui cette mesure ne concerne que Téhéran et je ne vais pas m'étendre davantage sur le système institutionnel iranien, il est fort complexe et multicéphale). Autrement dit, le gouvernement n'avait rien à voir dans cette histoire et aussitôt la nouvelle dévoilée, le Président Rouhani a vivement critiqué la mesure. Bien que le gouvernement ne dispose pas des pleins pouvoirs en ce qui concerne l'organisation et la gestion des forces de police (c'est une prérogative du bureau du Guide suprême), il dispose de certains leviers via le Ministère de l'intérieur et a laissé comprendre qu'il s'opposerait à l'application de cette mesure. Par ailleurs, ces "7000 agents secrets" sont en fait des citoyens volontaires qui se proposent comme simples indicateurs (on est loin de James Bond...) et qui ne disposent donc pas des pouvoirs nécessaires à une quelconque verbalisation. En gros, c'est de l'appel à la délation et même si on manque d'éléments sur le sujet, je ne serais pas surpris que le Bassij soit de la fête, même de manière officieuse, au travers de ses réseaux par exemple. Mais pourquoi cette mesure ? Assimilez bien une chose : la haine qui oppose les modérés (dont fait partie Rouhani) et les conservateurs est féroce sur l'échiquier politique iranien. Et les conservateurs ne rechignent devant rien pour nuire à la popularité du Président en poste. Cette popularité a atteint des sommets suite à l'accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015. Les modérés ont réalisé un excellent score lors des dernières élections législatives et l'élection présidentielle de 2017 se profile déjà à l'horizon. Pour les opposants à l'administration en poste, il faut saper le crédit dont jouit l'actuel Président. Cette annonce visant à renforcer les contrôles vestimentaires ne tombe pas du ciel. Elle intervient juste après le triomphe des modérés dans la région de Téhéran lors des dernières élections législatives. Les partisans de Rouhani ont en effet remporté la totalité des sièges parlementaires pour la région de Téhéran, suscitant ainsi l'ire des conservateurs. Ces derniers contrôlent encore la municipalité de Téhéran et ... ses forces de police. Cette stratégie n'est pas neuve en Iran, le Président Khatami a connu des coups similaires en son temps, de la part de ses adversaires. Il s'agit ici de mettre les réformateurs en position de faiblesse, en démontrant qu'ils ne disposent pas des leviers de pouvoir nécessaires pour tenir toutes leurs promesses, notamment en ce qui concerne les libertés individuelles. Bref, il s'agit de décrédibiliser les modérés en les faisant passer pour faibles afin de démobiliser leur électorat pour les prochaines élections. L'histoire électorale de l'Iran nous apprend en effet qu'il existe une corrélation entre le taux de participation et le score des modérés. Par ailleurs, pour les derniers développements relatifs à cette affaire, voir le lien ci-joint.

4) "La sharia détermine en effet..."

La Sharia ne constitue pas le code pénal iranien. Déjà, c'est quoi la Sharia ? Le contenu de la Sharia n'est pas le même en Iran qu'en Arabie saoudite. Certaines sources sont identiques et se recoupent, mais les interprétations peuvent être différentes. De même, certaines sources de droit islamique sont reconnues en Iran mais pas ailleurs dans le monde musulman. Le code pénal iranien s'inspire de la Sharia mais il ne la suit pas à la lettre. Il en va de même pour la politique de manière générale : les décisions prises ne doivent pas obligatoirement suivre les préceptes islamiques même si ces mêmes préceptes sont supposés être le fil rouge à suivre et que le Conseil des Gardiens est bien là pour veiller à ce que les lois adoptées soient en accord avec ces préceptes. Oui je sais, c'est pour le moins contradictoire. Je m'explique. En réalité, le Guide se trouve au-dessus de la Constitution et l'art. 110 de cette dernière lui donne les pouvoirs nécessaires pour décider unilatéralement, s'il en décide, les politiques générales du régime. Khnomeiny avait d'ailleurs affirmé à plusieurs reprises avant sa mort qu'en cas de besoin, l'intérêt du régime, tel qu'exprimé par le Guide, pouvait prendre le pas sur les lois existantes et même les commandements religieux. Le Guide peut donc suspendre la loi religieuse s'il estime que l'intérêt de l'Etat le nécessite (voir à ce sujet : Potocki M., Constitution de la République d'Iran, L'Harmattan, 2004, p.18). Cela vous étonne ? Si vous connaissiez l'Iran, vous sauriez qu'avec ce sujet, on ne s'arrête pas à une contradiction ou à un paradoxe près... Autrement dit, en Iran, une loi peut être invalidée sous prétexte qu'elle est non conforme à l'Islam mais une loi non conforme à l'Islam peut être validée car elle est essentielle à l'intérêt national (entendez par là l'intérêt du régime). De même, étant donné la pluralité des avis différents parmi les courants religieux au sein même de l'Iran, ce qui est en conformité avec l'Islam pour certains Clercs ne l'est pas pour les autres et vice et versa. La grande marge d'interprétation des textes religieux au sein du Chiisme rend cette branche de l'Islam encore plus complexe. Aussi, ce qui est "conforme" ou non peut être modulé, selon l'interprétation que le régime va lui donner et ce, en fonction de ce qu'il va déterminer comme étant dans son intérêt à un moment donné. 

5) Les femmes ne peuvent étudier sans l'aval de leur mari. 

La plupart des Iraniennes effectuent des études supérieures avant d'être mariées. Il y a d'ailleurs aujourd'hui plus de femmes étudiantes universitaires que d'hommes étudiants universitaires en Iran. Une femme peut être médecin, avocate, ingénieur, ... Et même chef d'entreprise ! Dans ce dernier cas, elle peut même embaucher des hommes et être leur patron. Cela dit, tout n'est pas rose et dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres (accès restreint à certains programmes de cours par exemple. A noter que ce type de restriction existe aussi pour les hommes !), les femmes souffrent encore et toujours de trop nombreuses discriminations au sein d'une société encore fortement ancrée d'une vision patriarcale de la cellule familiale. Le problème, c'est qu'encore une fois, les conservateurs et les modérés s'attaquent mutuellement sur ce sujet, les premiers prenant des mesures liberticides que les seconds condamneront, voir annuleront, et vice-versa. 

6) Les femmes n'ont pas le droit de divorcer. 


Ha bon ? C'est pourtant le thème central du film Une séparation, du réalisateur iranien Asghar Farhadi, lauréat de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012. Le sujet devient d'ailleurs de moins en moins tabou en Iran et dans les grandes villes ainsi qu'auprès de la classe moyenne où cela a même tendance à se banaliser, comme le relate un article du New York Times paru en 2010. Par ailleurs, si la procédure est, il est vrai, un peu plus compliquée lorsqu'elle émane de la femme, cette dernière peut tout à fait être celle qui demande le divorce au sein du couple. Cela dit, si le divorce est de moins en moins mal vu, la situation n'est pas encore comparable à ce que nous connaissons en Europe. Mais sinon, vos grands parents, ils sont divorcés ? Dans la société occidentale, l'acceptation du divorce est un phénomène très récent. En Iran, l'idée progresse, petit à petit, à mesure que la femme s'émancipe, lentement mais surement. Mais dans tous les cas, oui, il y a des divorces en Iran. 

7) "La République islamique détient beaucoup d'informations et possède beaucoup d'expérience dans la lutte contre le terrorisme, et joue un rôle important dans la stabilité de la région", a-t-elle déclaré. Avons-nous déjà oublié que la République islamique était le premier véritable califat chiite ? 

Oui, l'Iran possède beaucoup de renseignements et d'expérience dans ce domaine. Savez-vous quel Etat a fourni les renseignements aux Etats-Unis juste après le 11 septembre  2001 qui leur ont permis de mener à bien les premières frappes contre le régime des Talibans et Al-Quaeda en Afghanistan ? Non ? Et bien c'est l'Iran (sous la présidence de Khatami à l'époque). Oui il y a eu coopération entre les deux ennemis jurés. Et je peux vous affirmer que les Iraniens n'ont pas vraiment apprécié qu'en échange de ces renseignements, G. W. Bush les ait inclus dans les membres de l'Axe du mal lors de son discours sur l'état de l'Union de janvier 2002... Pour ce qui est de la stabilité dans la région, mettons les choses cartes sur table : l'Iran peut déstabiliser le Moyen-Orient s'il le souhaite mais de même, il est impossible de stabiliser le Moyen-Orient sans tenir compte des intérêts de l'Iran (les Américains en Irak en savent quelque chose). Il s'agit d'une puissance régionale que diable ! Un peu de réalisme et de pragmatisme ne ferait pas de mal. Ne pas tenir compte des intérêts de l'Iran, ne pas chercher un terrain d'entente avec un acteur aussi important sur la scène régionale, c'est contribuer à renforcer les tensions et le climat crisogène qui règnent au Moyen-Orient. Et pour ce qui est du "Califat chiite", il y a de quoi sursauter. C'est un oxymore. Le concept de Califat n'appartient pas au Chiisme duodécimain (qui est la religion d'Etat en Iran) mais bien au Sunnisme (et oui surprise, il n'y a pas "un" mais "des Islams ; on ne le répètera jamais assez). Autrement dit, les Chiites (les Iraniens le sont à 90%) ne reconnaissent aucun Calife et aucun Califat. Ils reconnaissent en revanche le concept d'imamat selon lequel ils attendent le retour du 12 ème Imam, à savoir le Mahdi (le sauveur supposé apparaître à la fin des temps pour apporter paix et justice éternelle sur le monde), le seul leader spirituel ET temporel légitime. Autrement dit, le Guide suprême iranien n'est qu'un "modeste" régent en attendant le retour du Mahdi et sa légitimité est d'ailleurs loin de faire l'unanimité au sein des Chiites du monde entier. Mais soit. Il n'y a pas de Calife en Iran et les chiites iraniens ne reconnaitront jamais un Calife comme leader légitime : cela va à l'encontre de leurs croyances. Pourquoi croyez-vous que l'Iran combatte à ce point l'EI ? Pourquoi l'EI ostracise-t-il autant l'Iran ? Tout simplement parce que pour les combattants de l'EI, les croyances des Chiites iraniens relèvent de l'hérésie. D'ailleurs, la politique étrangère de la République islamique ne fait dans le prosélytisme religieux que sur la forme. Dans le fond, sa politique étrangère est pragmatique, et correspond à celle d'un Etat soucieux de retrouver pleinement son statut de puissance régionale. Oui il y a des références religieuses dans les discours. Mais dans les actes ? Au final, la religion n'est qu'un instrument, parmi d'autres, au service de la politique étrangère. Et oui, espérer résoudre les problèmes du Yémen ou de la Syrie sans tenir compte de l'Iran, cela relève soit de la bêtise, soit de l'ignorance... Ou des deux. Mais je soupçonne fortement que cette appellation de "Califat chiite" soit en réalité bien réfléchie. Selon moi, l'objectif est de pousser le lecteur à amalgamer le régime iranien avec le Califat de l'organisation de l'Etat islamique. Les deux entités sont tellement différentes tant sur le fond que sur le forme qu'il ne devrait même pas être nécessaire de s'y attarder. C'est un raccourci qui frôle les méthodes propagandistes. 

8) Manifestement, Defraigne ignore que Velatayi est lui-même un terroriste qui a été condamné. En 2007, le parquet argentin a délivré un mandat d'arrestation pour son implication dans l'attentat terroriste contre un centre juif à Buenos Aires, qui a coûté la vie à 85 personnes. 

Bon déjà, son nom s'écrit Velayati et non Velatayi. Ancien Ministre des affaires étrangères (MAE) pendant 16 ans, il est aujourd'hui le conseiller du Guide pour les relations internationales. L'affaire d'attentat (attentat de l'AMIA à Buenos Air) dans laquelle son nom est cité remonte à 1984, à l'époque où il était MAE. Or, même s'il s'agit d'un individu aux airs antipathiques, catégorisé comme très conservateurs, non, il n'a pas été jugé et condamné. Le Procureur de l'Argentine l'accuse en effet d'implication, mais cette accusation de la part d'un procureur n'a rien à voir avec une condamnation. Par ailleurs, Interpol a refusé de délivrer un mandat d'arrêt à son encontre et l'Iran et l'Argentine sont aujourd'hui en passe de normaliser leurs relations.  Peut-être Mme Safai a-t-elle confondu Mr Velayati avec Ahmad Vahidi, ministre de la Défense lors du second mandat de M. Ahmadinejad et pour lequel un mandat d'arrêt international a bel et bien été délivré par Interpol dans le cadre de cette affaire. Pour plus d'infos sur ce sujet, voir le lien ci-après.  Pour ce qui est du cas "Mykonos", qui remonte à 1992, à Berlin, Velayati était toujours MAE. Dans ce cas-ci également, il s'agit du meurtre d'opposants politiques. Mais encore une fois, il n'y a pas eu de procès.

9) Selon les médias locaux, Defraigne situe les racines du terrorisme dans les démocraties occidentales libérales. "Nous nous demandons pourquoi de jeunes migrants de la deuxième et troisième génération qui sont nés et qui ont grandi dans notre pays se rendent en Syrie pour lutter pour l'EI", aurait-elle déclaré. 

Bon déjà, je n'ai pas trouvé la moindre trace de cette déclaration dans la presse iranienne dont la crédibilité a déjà été discutée. Quand bien même, être intelligent, c'est aussi savoir se remettre en question. En ce qui me concerne, ce qui me choquerait, c'est que l'on ne se la pose pas, cette question. Par ailleurs, affirmer que Mme Defraigne défend l'idée que les racines du terrorisme se trouve en Occident n'alimente pas vraiment la propagande du régime iranien. Pour ce dernier, les sources du terrorismes modernes sont, d'une part, l'ingérence occidentale au Moyen-Orient (Etats-Unis en Irak) et les politiques menées par les puissances arabes (Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn : les principaux rivaux régionaux de l'Iran). 


10 ) Defraigne a également applaudi les élections parlementaires récentes. "Je félicite l'Iran pour ses élections justes et saines." Je peux m'imaginer que le président du parlement nord-coréen tient de tels propos, mais pas celui de notre sénat ? Quelqu'un qui se qualifie de libéral ? 


Oui, la presse iranienne attribue bien cette phrase à Mme Defraigne. Les propos sont-ils exacts ? Ont-ils été sortis de leur contexte ? Je n'en sais rien. Mais honnêtement, lorsque l'on voit le déroulement et les résultats de ces élections, il y a matière à critiquer mais il y a aussi de quoi être optimiste. A l'inverse de la Corée du nord, le débat politique existe en Iran. Il est encadré oui. Il est situé entre certaines bornes oui. Mais il existe. Ce n'est pas le cas en Corée du nord. Il n'y a pas d'élections en Corée du nord. Les élections législatives en Iran ne sont pas complètement libres, c'est vrai et c'est même un euphémisme. On ferait d'ailleurs mieux de parler de sélection plutôt que d'élection. Beaucoup de candidats potentiels se voient empêchés d'y participer suite au filtrage opéré par le Conseil des gardiens. Ainsi, lors des dernières élections législatives, on estime que près de la moitié des candidats réformateurs ont été éconduits par ce Conseil car jugé justement trop réformateurs. Il n'empêche que ces dernières élections n'ont pas été entachées de fraudes comme l'élection présidentielle de 2009 et qu'elles donnent un plus grand poids politique à ceux qui, même s'ils ne veulent pas renverser le régime, souhaitent le faire évoluer sur le chemin de l'ouverture et de la modernité, non sur celui du repli sur soi. Pour la première fois, le parlement iranien compte plus de femmes (toutes des modérées) que de religieux dans ses rangs. Est-ce là quelque chose que nous devons condamner ? Il y a au contraire de quoi se réjouir. Les modérés, alliés du Président Rouhani ont remporté la totalité des sièges pour la région de Téhéran ! D'où d'ailleurs, cette manoeuvre des conservateurs avec cette histoire des 7000 agents de la police des moeurs, j'en ai déjà parlé. (Pour info, Téhéran, c'est 10 millions d'habitants, 15 si on tient compte de la périphérie). 


11) Ajoutons que le président du cabinet d'Ali Larijani, Mohammad-Jafar Sahraroodi, est accusé du meurtre de plusieurs opposants de la République islamique d'Iran à Vienne en 1989. Selon The Washington Post, il existe des rapports de la tentative échouée de l'armée américaine de le faire arrêter à Erbil en Irak.


Bon, Mr. Sahraroodi est bel et bien recherché pour son implication dans une sombre affaire de meurtre d'opposants kurdes datant de 1989 mais voici les faits. Aucune trace de lui sur le site du parlement iranien, or Mr Larijani étant le speaker du Parlement, Mr. Sahraroodi devrait apparaître dans la composition de son staff non ? Les seules sources que j'ai pu trouver qui le présentent comme membre du Cabinet sont des sites pro-PDKI dont la crédibilité est aussi connue que celle de la presse du régime iranien. Léger détail, ces sources datent au mieux de 2013. Et oui, l'incident de 1989 impliquait le PDKI, groupe paramilitaire communiste pro-kurde iranien, soutenu en son temps par l'URSS. Pour ce qui est du Washington Post, j'ai le regret de vous annoncer que le seul article dans ses archives qui fait mention de Mr. Sahraoodi est celui-ci, article qui n'a rien à voir avec une quelconque tentative d'arrestation à Erbil mais bien avec les faits de l'assassinat dans lequel il serait impliqué. Aucune trace des rapports évoqués donc, je peux me tromper, mais je n'ai rien trouvé. 


12) Par contre, Christine Defraigne a manqué une occasion de parler. Lors de sa visite, on a dévoilé la date du troisième festival de dessins humoristiques sur l'Holocauste. Les juifs y sont représentés avec des visages laids et déformés et l'Holocauste taxé de mensonge.


On aurait tendance à se dire qu'il n'y a rien de surprenant dans la mesure où Ahmadinejad nous avait habitué à ses déclarations tonitruantes sur le sujet ... Déclarations qui lui avaient d'ailleurs attirés pas mal de reproches en Iran même. Les Iraniens ne sont pas massivement antisémites. Ils sont en revanche souvent très critiques envers la politique israélienne à l'égard des Palestiniens. Et encore. Je vous parle ici des citoyens lambdas, pas des "partisans" du régime - bien souvent des fonctionnaires réquisitionnés - qui manifestent en hurlant des slogans hostiles à Israël et en brulant des drapeaux israéliens. Certains sont vraiment comme cela mais ils ne constituent pas une majorité. Oui, en Iran comme ailleurs, c'est bien souvent la minorité extrémiste qui fait le plus de bruit et au final, on a l'impression qu'on ne voit plus qu'elle et qu'elle constitue la seule et unique réalité. La majorité des Iraniens ne se retrouvent pas dans cette mise en scène qui contribue d'ailleurs à alimenter la perception négative de l'Iran. En fait, la majorité des Iraniens réalise que la cause palestinienne est instrumentalisée par le régime à des fins politiques (mais si, vous savez : la solidarité islamique, le rejet de l'injustice occidentale qui oppresse les faibles - comprenez que les Israéliens sont les méchants soutenus par l'Occident qui oppressent les pauvres Palestiniens). Pour beaucoup d'Iraniens, le traitement que subissent les Palestiniens est injuste mais ils se demandent pourquoi leur régime y consacre autant d'énergie au lieu de se consacrer aux vrais problèmes de sa propre population. Distraire l'opinion ? La souder derrière une cause ? Un peu de tout cela et plus encore. Mais pour beaucoup d'Iraniens, l'Etat d'Israël ne doit pas être détruit. Allez dans le bazar de Téhéran, discutez avec les gens. Beaucoup demandent simplement que la Palestine soit reconnue. Point barre. D'autres vont même plus loin en affirmant que les Israéliens ont raison, que le véritable ennemi, ce n'est pas Israël mais les pays arabes et que l'Occident devrait s'allier avec l'Iran contre les pays arabes (si si je vous jure, on entend ça souvent. D'ailleurs avant 1979, Israël et l'Iran étaient alliés de facto contre les puissances arabes... L'histoire je vous jure :-) ). D'ailleurs le saviez-vous ? L'Iran a la deuxième plus importante communauté juive du Moyen-Orient après Israël (selon les sources, on parle de 20 000 à 70 000 individus). Au parlement iranien, les Juifs ont un siège qui leur est réservé (un sur 290, c'est pas terrible mais bon...). La saviez-vous ? Le principal quartier juif de Téhéran se situe ... Dans la même rue que la Résidence du Guide suprême qui se trouve Rue Felestine (= Palestine). On n'est plus à un paradoxe près je vous dis... Le saviez-vous ? Hassan Rouhani a reconnu l'existence des crimes nazis contre les juifs.Le saviez-vous ? Hassan Rouhani a focalisé ses discours à l'AG de l'ONU sur la question nucléaire et a laissé Israël en dehors de cela, à l'exact opposé de ce que faisait son prédécesseur. Le saviez-vous ? Sous Hassan Rouhani, l'Iran a inauguré un monument en mémoire de ses citoyens juifs morts en martyr durant la guerre Iran-Irak. Le saviez-vous ? Hassan Rouhani a déjà visité plusieurs synagogues en Iran, en signe de respect envers les citoyens iraniens de confession juive. Le saviez-vous ? Hassan Rouhani souhaite régulièrement de bonnes célébrations aux Juifs, Iraniens et étrangers, lors de leurs différentes célébrations religieuses. Bon j'arrête ou je continue ? Car je pourrais ne pas m'arrêter tellement les exemples prolifèrent dans ma tête. Mais ce concours de caricatures alors ? Si les Iraniens ne sont pas, dans leur ensemble, antisémites, oui : il y a des antisémites en Iran, comme partout ailleurs dans le monde. Mais le plus gros problèmes, c'est que oui : ils peuvent s'exprimer ! Et ils ne ratent pas une occasion de le faire... Maintenant, ce concours n'est pas financé par le gouvernement Rouhani mais bien par des intérêts conservateurs qui lui sont hostiles et qui doivent être ravis de constater qu'on en parle jusqu'en Europe : objectif atteint ==> ils réussissent à décrédibiliser Rouhani grâce à notre méconnaissance de leur propre système. Dans ce cas ci, les autorités municipales de Téhéran sont encore impliquées puisque ce sont elles qui sont à l'initiative de la manoeuvre. Par ailleurs, vous ai-je déjà dit que l'actuel Maire de Téhéran, Mohammad Ghalibaf, ambitionne depuis déjà de nombreuses années d'occuper le poste de président de la république ? A bon entendeur... 

Tout cela dit, il faut aussi avouer que les Juifs d'Iran ne sont pas les citoyens les plus enviables du monde. Comme dit précédemment, les antisémites peuvent s'exprimer librement. Certains parmi les conservateurs les accusent (les Juifs) de constituer une cinquième colonne pour Israël ou les Etats-Unis. Ils sont souvent victimes de discrimination administrative. Même si de manière générale ils s'entendent bien avec leurs voisins musulmans, ils sont trop souvent blâmés et montrés du doigts par les éléments les plus radicaux (ceux-là même qui sont souvent les plus bruyants) ... A la longue, ça use... Et pas qu'un peu. Sous Ahmadinejad, plusieurs familles juives iraniennes ont fait le choix de quitter le pays en direction d'Israël. La politique du Président Rouhani à l'égard des Juifs iraniens vise clairement à stopper cet exode et à redorer dans le même temps l'image de l'Iran sur cette question. 

Je pourrais encore parler longuement de la peine de mort en Iran mais cela nécessiterait un post quasi aussi long que celui que je viens de rédiger, je vais donc m'abstenir. Je pense avoir apporté suffisamment d'éléments pour nourrir la réflexion sur ce débat qui vire à la polémique. Or, je n'aime pas les polémiques, c'est pour cela  (en partie) que j'étudie la politique au lieu d'en faire. Mais je me m'interroge sincèrement sur les motivations de cette attaque qui semble très personnelle qui en fait oublier le fond de cette visite sénatoriale. Dommage, il y avait certainement des choses plus intéressantes à en retenir. Cela dit, mon boulot s'arrête là, ma sphère de compétence, c'est l'Iran, je n'ai donc pas à me prononcer sur le reste. Mais pour conclure, j'insisterai sur le fait que le paysage politique en Iran n'est pas un monolithe. Il faut sortir du piège du manichéisme quand on aborde l'Iran. Les débats d'idées y sont nombreux et les conservateurs sont à l'affut, avec en ligne de mire, les élections présidentielle de 2017. Si les dividendes économiques de l'accord sur le nucléaire tardent d'ailleurs trop à se manifester et à être distribués, cela frustrera une bonne partie de la population qui pourrait dès lors ne pas voter ou se retourner vers les conservateurs. Ces derniers usent déjà de toutes les stratégies pour décrédibiliser l'administration en place, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Iran. Or, force est de constater que lorsque cette stratégie est appliquée à des questions qui drainent derrière elles une forte dose d'émotionnalité dans les opinions publiques, elle engendre des résultats. De son côté, M. Ahmadinejad est déjà dans son starting block, avec son nouveau site internet, sa première affiche et son premier slogan électoral. Or, pour l'Iran comme pour le reste du monde, et surtout  pour les relations entre les deux, il vaut mieux que les individus de son espèce soient gardés aussi loin que possible des organes du pouvoir. 

jeudi 14 avril 2016

Iran : les conservateurs cherchent à décrédibiliser Hassan Rouhani.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en dépit du bon score de ses partisans aux dernières élections législatives, le Président Rouhani ne dispose pas encore d'un Majles (le parlement iranien) qui lui soit acquis. Bien au contraire, le pouvoir législatif iranien, où les conservateurs jouissent encore d'une influence très conséquente, continue à lui mettre des bâtons dans les roues. Et le dernier exemple en date vise bien à nuire à la crédibilité ainsi qu'à la popularité du président iranien.

En effet, à la date de ce mercredi 13 avril 2016, le Majles a voté une loi annulant les subsides alloués mensuellement en cash à 24 millions d'Iraniens. Selon le texte voté par le Parlement, le gouvernement doit annuler le paiement mensuel, cash, de 12$ octroyés aux fonctionnaires, aux membres des forces armées, au membres des milices paramilitaires et aux groupes de personnes qui jouissent déjà d'une aide sociale.

Cette allocation avait été établie en 2010, sous la présidence de M. Ahmadinejad, suite à la suppression du système de subsides sur les biens de consommation ; système qui était devenu invivable économiquement parlant. Aussi, il fut décidé à l'époque que les Iraniens recevraient dorénavant une allocation pour palier à la hausse des prix engendrée par l'interruption des subsides. 

Ce montant est à mettre en perspective avec le salaire moyen en Iran qui s'élevait en 2014, selon le Statistical Center of Iran, à 470$ (1). Pour de nombreux Iraniens, un montant de 12$ ne constitue pas une somme trop importante, mais pour les fonctionnaires et les autres catégories de personnel employées par l'Etat, cette somme n'est pas négligeable dans la mesure où leurs salaires sont moins importants que la moyenne. Par ailleurs, même pour les personnes non concernées par cette mesure, il va sans dire que cette coupure envoie un signal négatif quant à la bonne santé économique du pays alors que celui-ci fêtera bientôt le premier anniversaire de l'accord du 14 juillet 2015 sur la question du nucléaire. 

Cette mesure prise grâce aux éléments les plus conservateurs du Majles vise très clairement à nuire au Président Rouhani en le touchant là où les Iraniens l'attentent au tournant : l'économique. En effet, l'accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015 a suscité énormément (trop ?) d'espoir chez bon nombre d'Iraniens qui en attendaient une amélioration substantielle de l'économie nationale et par extension, une amélioration de leurs conditions de vie. Très optimistes quant à l'avenir au lendemain de l'accord, les Iraniens le sont aujourd'hui beaucoup moins, notamment en ce qui concerne l'évolution économique du pays. Le désenchantement est bel et bien réel. Bien que cette évolution n'ait pas nui pour l'instant à la popularité du Président Rouhani comme en atteste une étude publiée en mars 2016 par IranPoll (2), cela pourrait encore changer d'ici à la prochaine élection présidentielle qui se tiendra à l'été 2017. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'action des conservateurs du Majles : miner autant que faire se peut l'image du Président Rouhani. Jouer sur la frustration des gens pour les éloigner du vote modéré/réformateur. Donner l'impression que les concessions accordées aux Occidentaux sur le dossier nucléaire n'ont pas rapportés les retombées espérées et renforcer ainsi le clan conservateur. 

Cette mesure n'est qu'un exemple parmi d'autres mais elle est très illustrative de la rivalité et même de la haine que peuvent se porter réformateurs et conservateurs au sein de la scène politique iranienne. Pour preuve de l'irritation engendrée par cette mesure auprès de l'administration Rouhani, reprenons les propos tenus par l'un de ses portes-paroles, Mohammed Bagher Nowbakhy, lequel a déclaré : "Cette mesure est injuste et elle va engendrer des problèmes pour la plupart des gens" (3).

Quoi qu'il en soit, le gouvernement a déjà indiqué qu'il réagirait en proposant un nouveau mode de sélection pour les personnes susceptibles de voir leur allocation prendre fin. Parmi les pistes envisagées, tenir compte de la richesse personnelle en passant au crible la voiture, les transactions et le lieu de résidence des individus. Dans ce cas, seuls les plus riches se verraient privés de leur allocation. Cela permettrait également une application plus juste de la mesure, qui épargnerait d'avantage les milieux ruraux ou le niveau de vie est déjà plus bas, et le vote conservateur déjà plus important.

A l'approche de l'élection présidentielle de 2017, ce type de bras de fer pourrait bien devenir encore plus fréquent.


jeudi 10 mars 2016

Iran : le dernier rapport de l'AIEA sur le monitoring des activités nucléaires de Téhéran.

Pour info, le dernier rapport de l'AIEA daté du 9 mars 2016 est dorénavant disponible via le lien suivant :

https://www.iaea.org/sites/default/files/gov-2016-8-derestricted.pdf

Par ailleurs, je signale que le lien ci-dessous renvoie vers une excellente compilation d'articles concernant le programme nucléaire iranien :

http://www.cfr.org/iran/iran-nuclear-deals-implementation-day/p37449?cid=soc-facebook-in-issue_guid_iran_nuclear_deal_implementation_day-011916 

jeudi 10 décembre 2015

Interview sur Matin Première : le podcast !

Voici le podcast de mon intervention de ce jeudi 10 décembre sur les ondes de La Première dans le cadre de l'émission "Matin Première" où nous discutions avec Bertrand Henne des tensions entre la Turquie et la Russie  sur fond de conflit syrien. Bonne écoute ! http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=2066649&channel=lapremiere

vendredi 13 novembre 2015

Belgique - préparation au concours diplomatique : Nouvelle édition dès janvier 2016

Suite au succès de sa première édition, le Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) de l’UCL propose à nouveau dès janvier 2016 une formation à distance et en horaire décalé afin de préparer les candidats au prochain concours diplomatique.

Depuis de nombreuses années, l’UCL organise des séances d’information et des séminaires de préparation au concours diplomatique. Afin de mieux répondre aux contraintes du public visé, en grande partie constitué de personnes déjà engagées dans la vie professionnelle, le CECRI propose une formation hybride – en présentiel et à distance – destinée à préparer les candidats aux différentes épreuves du concours.

Cette formation s’appuie sur cinq années d’expérience dans le domaine de l’enseignement à distance, sur une large expertise des questions diplomatiques et de relations internationales ainsi que sur les conseils avisés d’un diplomate expérimenté.

Cette formation souple et personnalisée placera les candidats au concours dans une trajectoire idéale afin de maximiser leur chance de succès.

Découvrez le programme et inscrivez-vous en ligne :

Personne de contact :
Fanny Lutz
Tél : +32 10 47 42 22

lundi 12 octobre 2015

Iran : non, Hassan Rouhani n'a pas changé l'Iran de fond en comble, il en a juste modifié la perception (du moins auprès de certains...)

Haaaa qu'il faisait bon d'aller en Iran du temps où M. Ahmadinejad en occupait la présidence. C'est vrai après tout : avec ses déclarations tonitruantes, sa rhétorique belliqueuse, ses propos anti-sémites et négationnistes mais aussi grâce à ses airs franchement pas très sympathiques, l'image de l'Iran était au plus bas... Et le nombre des touristes également ! Quel pied de pouvoir se balader sur la grand place d'Ispahan en étant le seul occidental à oser s'aventurer au "pays des Mollahs" (plus caricatural comme désignation tu meurs...). Qu'il était agréable d'être le seul étranger, "courageux", à venir braver les "mensonges de l'étranger" aux yeux des Iraniens afin de venir se délecter des richesses historiques et naturelles de leur magnifique pays. Tous ne regardaient que moi, tous venaient me parler (et un étranger parlant le Persan, c'est pas très courant en plus), toutes les portes m'étaient ouvertes, on m'invitait à dîner 10 fois par jour et les Iraniennes se pavanaient devant moi, sensibles qu'elles étaient à mon charme et à mon charisme naturel (à moins que ce n'était que pour mon passeport ... mmmhh : laissez-moi rêver voulez-vous ?). Les hôtels, les restaurants, les tapis, les miniatures, .... Tout cela avait un coût dérisoire ! Bref, j'avais l'impression d'être un explorateur solitaire dans une contrée lointaine et étrange ou nul autre que moi dans mon petit plat pays n'osait s'aventurer... Et sur ce dernier point, ce n'était pas tout à fait faux. 

Je me rappelle encore les regards apeurés des mes proches à chacun de mes départs... Si bien que finalement mes séjours en Iran se transformaient pour ma mère en "colloque dans le sud de la France (ou ailleurs) pour une semaine". En tout cas c'était jamais en Suède, il fallait justifier le fait que je revenais bronzé. Je me rappelle aussi les remarques blâmant mon comportement "irréfléchi", "irresponsable", "inconscient" de certaines personnes lorsqu'elles apprenaient que j'allais régulièrement en Iran, ce "pays de fous furieux" ... Hé les amis, c'est mon boulot aussi : si tu veux être spécialiste d'un Etat mais que tu n'en parles ni la langue ou que tu n'y vas pas régulièrement faire du terrain (et non une unique semaine de tourisme académique dans un hôtel 5 étoiles d'une capitale ne compte pas vraiment contrairement à ce que certains chercheurs semblent croire) et bien désolé, mais de mon point de vue, cela va être difficile de devenir "spécialiste" (et bam : petite pique bien sentie à l'égard de certains dans le monde académique...). Attention cependant ==> "le terrain les gars, le terrain..." c'est beau, mais ça ne fait pas tout : c'est une condition nécessaire, pas une condition suffisante. Mais soit. 

Et puis vint ce funeste jour où Hassan Rouhani fut élu à la présidence... Cette nouvelle vitrine, avec ses airs de père Noël plus que sympathique et toujours souriant, eut tôt fait de changer l'image de l'Iran en Occident. D'autant plus qu'outre le paraître, la rhétorique suivait également. Fini le négationnisme, on le condamne. Fini l'anti-sémitisme, on se rend dans une synagogue à Téhéran pour souhaiter un bon nouvel an aux Juifs d'Iran et du monde entier. Plus de diatribes concernant Israël devant l'Assemblée générale des Nations-Unies. Fini tout cela !!! On tend la main à l'Occident. On appelle au dialogue, à l'apaisement. On discute au téléphone avec Barack Obama ! On parvient même à un accord sur le nucléaire !!! Bref, on fait fi des "codes" implicites mis en place entre la République islamique et l'Occident depuis plus de 30 ans ... Tout fout le camp j'vous jure ;-) :-p ... 

Et en conséquence, la perception de l'Iran se modifie. Les touristes amateurs de vieilles pierres (Persepolis, Naqsh-e Rostam, Ispahan,...) se pourlèchent les babines et échauffent leurs cartes Visa. Les tours opérateurs se délectent également. Il est temps que les bus de touristes reviennent en Iran. C'était d'ailleurs une des promesses de campagne de H. Rouhani en vue de relancer l'économie. Promesse tenue Mr. le Président. H. Rouhani est élu durant l'été 2013. Un an plus tard, les chiffres officiels parlent d'une augmentation de plus de 35% du nombre de touristes. En 2015, on parle de plus de 50% d'augmentation. Bravo. Mais pourquoi ? Perception, perception, perception... En attendant, je me sens envahit "chez moi" à chaque fois que j'y retourne, j'ai perdu ce qui faisait ma singularité, et je ne compte plus mes "amis" facebookiens qui se succèdent à me contacter afin d'obtenir des tuyaux en vue de leur prochain voyage en Iran... C'est devenu la destination à la mode. Cela fait toujours et encore un peu "rebelle" d'aller en Iran, mais maintenant que les perceptions ont évolué et que cela semble moins dangereux, il faut se dépêcher d'y aller avant que ça ne soit devenu trop commun... Vite vite vite, dépêchons nous ! Soit. Blague à part, je suis heureux pour mes très nombreux amis iraniens qui travaillent dans le secteur touristique et j'espère que cet engouement ne va pas s'essouffler de si tôt. Cela dit ... 

J'ai eu l'extrême privilège de servir de guide à trois reprises l'année dernière pour des voyages en Iran s'étant déroulés dans le cadre de l'UDA (Université des aînés ; ASBL affiliée à l'UCL et où je donne des cours et conférences sur l'Iran et la Turquie). Et je dois dire que je me suis bien marré. Mes petits vieux étaient forts sympathiques et rigolos (pour la plupart ;-) ) et je les salue si ils me lisent. Cette expérience a renforcé un sentiment que j'avais déjà : ceux qui n'ont jamais été en Iran en ont une image tronquée, tout autant (et c'est cela le plus important) que ceux qui en reviennent après un séjour touristique. Qu'est-ce que cela signifie ?

Tout simplement que ceux qui n'ont jamais été en Iran (et pour certains qui ne voudront jamais y aller en dépit de la bonne mine et des discours rassurant de H. Rouhani) voient encore souvent ce pays comme un "pays de fous fanatiques extrémistes islamistes, bla bla bla....". Mais que ceux qui  en reviennent, enchanté et ce à juste titre, tiennent malheureusement trop souvent le discours suivant : "Tous ce qu'on lit ou voit dans les médias (Le Monde, La Libre Belgique, les JT d'info de France 24, Euronews, RTL, .... bref la presse écrite et audio-visuelle) est faux et archi faux : l'Iran est pays merveilleux où il fait bon vivre et où les gens sont adorables et accueillants, il n'y a pas de problème en Iran, le niveau de vie est bon, le pays est développé, et bla et bla et bla bla bla bla... ".

NON, non, non et re-non. Mais pourquoi diable l'homme a-t-il cette tendance à visualiser le monde de manière aussi manichéenne (tiens : un mot d'origine iranienne :-) ) ? Pourquoi faut-il toujours que tout soit blanc ou noir, je vous le demande ? Cela me désespère un peu mais pour reprendre la rhétorique de Hobbes, peut-être qu'il faut y chercher une explication dans les lois objectives qui régissent la nature humaine... 

Quoi qu'il en soit, les personnes qui ne perçoivent l'Iran qu'au travers des infos "grand public" j'ai envie de dire, ont tort : l'Iran ne se limite pas à cela et il faut aller sur place pour s'en rendre compte. D'un autre côté, les personnes qui reviennent d'Iran (et bravo à leur ouverture d'esprit pour y avoir été en dépit des préjugés) en en tirant un portrait idéalisé ont tort également : tout n'est pas rose en Iran. Les manifestations anti-occidentales existent bel et bien, tout comme la misère. L'autoritarisme est une réalité, la peine de mort publique par pendaison également, les discriminations (ethniques et religieuses) aussi, sans parler des droits des femmes qui, si elles peuvent sembler chanceuses par rapport à leurs voisines saoudiennes, ne le sont pas vraiment si on prend les valeurs occidentales comme point de référence. Et ce n'est pas à travers un voyage touristique en bus, allant de site en site, que l'on va découvrir "l'Iran profond". Non : on l'aura juste effleuré (et encore) et on aura surtout plus visité les sites et les beaux hôtels de l'Iran que l'Iran lui-même. Idem pour les backpackers : oui les Iraniens sont adorables, oui tu as été bien accueilli et tu n'as pas ressenti d'insécurité, mais n'oublie pas une chose : tu ne parles pas leur langue, tu ne connais pas leur culture et tu as trop tendance à amalgamer l'image de la "population" avec celle du "régime politique" d'une part et avec celle de "l'Iran" d'autre part. Ce sont trois choses distinctes qu'il faut bien se garder de confondre : l'Iran aujourd'hui, c'est aussi bien sa population que son régime politique, à savoir la République islamique. 

Ces deux portraits - le positif et le négatif - sont comme les deux faces d'une même pièce. Ils sont opposés mais ils appartiennent à une même réalité. L'un n'est pas plus vrai que l'autre, les deux coexistent simultanément. C'est cela qui rend l'appréhension de la société iranienne et de l'Iran aussi difficile et complexe : il faut sortir des perceptions manichéennes. 

Enfin, si vous demandez à un touriste ayant été en Iran pourquoi il ose y aller désormais, il vous répondra qu'il a le sentiment que le pays a évolué et qu'il s'est ouvert depuis l'élection de H. Rouhani et que par conséquent, il se sent plus en sécurité à l'idée d'y aller maintenant que du temps d'Ahmadinejad. Non, ce n'est pas le pays qui a évolué, c'est le sentiment depuis l'étranger à l'égard du pays qui a évolué : perception, perception, perception. L'Iran aujourd'hui est en gros le même qu'en 2008, 2009, 2010... Si vous y aviez été à cette époque, les gens étaient tout aussi sympathiques, les monuments tout aussi beaux, et l'insécurité tout aussi faible. "Oui mais depuis, il y a un nouveau président à la tête du régime !!!" Chers amis, la personne à la tête du régime en Iran, le vrai chef, c'est le Guide suprême, Ali Khamenei, et il occupe son poste depuis 1989... 

Oui Hassan Rouhani est une bonne vitrine pour l'Iran. 

dimanche 11 octobre 2015

Turquie. Humeur du jour : à qui profite le crime ?

La "théorie" à la mode (soutenue notamment par un chercheur du CNRS et très populaire parmi les opposants à Erdogan...) concernant les attentats d'Ankara consiste à affirmer qu'il s'agit d'un complot planifié par l'AKP afin de contribuer à la "construction" de l'ennemi et justifier ainsi son action militaire contre le PKK et l'EI ...L'émergence de ce type de "théorie" suite à l'attentat était tellement (mais alors TELLEMENT) prévisible qu'il me semble (opinion totalement subjective) plus probable que si réellement complot il y a, celui-ci a plutôt été planifié par les milieux militaires et/ou de la sécurité intérieure que par l'AKP afin justement de discréditer celui-ci ... Surtout quand on garde à l'esprit que les élections législatives approches et que le ressentiment chez les militaires turcs aux racines kémalistes est fort et tenace ( et c'est un euphémisme ...).

vendredi 9 octobre 2015

Iran - Syrie : aux origines d'un partenariat stratégique.

A l'heure où la guerre civile fait rage en Syrie depuis plus de 4 ans maintenant et alors que l'Iran y joue un rôle important en soutenant financièrement, politiquement et militairement le régime de Damas (aussi bien de manière directe par l'envoi de troupes au sol - issues de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution que de manière indirecte par le biais du Hezbollah), la question que l'on me pose le plus souvent est la suivante : "Pourquoi l'Iran soutient-il Bachar el-Assad ? 

Réponse classique que l'on retrouve dans la presse quotidienne ou dans les JT et les émissions d'information télé ou radio : "Mais parce que l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah constitue un pilier de la politique étrangère de la République islamique d'Iran depuis plus de 30 ans et que cela serait catastrophique pour ses intérêts si cet axe venait à s'effondrer" ... On entend aussi parfois (non ok, pas parfois, très souvent ... Trop souvent) : "Mais parce que Assad est un des rares alliés de l'Iran et comme la République islamique est déjà fortement isolée, elle ne souhaite pas se le retrouver d'avantage en perdant un régime avec lequel elle entretient des relations privilégiées depuis plus de 30 ans" ... 

Ok ok ok je vous l'accorde, tout cela sonne bien et ces explications ne sont pas fausses en-soi... Mais si ces réponses présentent le mérite de donner des réponses simples et effectivement correctes, elles ne répondent au "pourquoi" que de manière superficielle, sans aller au fond des choses. Ce qu'il faut se demander c'est d'où provient cette relation privilégiée, cette "alliance politique" entre le régime de Damas et le régime de Téhéran. 

Car soyons franc, si on veut s'amuser à ce petit jeu là, il faut admettre que ce n'est pas réellement la proximité idéologique qui a rassemblé ces deux Etats... Allez : amusons-nous ! 

Imaginons (je dis bien IMAGINONS) que la République islamique d'Iran ait été (et le soit toujours) dirigée par une bande d'illuminés fanatiques empêtrés jusqu'au coup dans leur idéologie révolutionnaire qui est à leurs yeux le seul fil rouge et le seul manuel devant régir la conduite de leur politique étrangère (ami néoconservateur me lis-tu ? Oui ? Tu ne vas pas aimer la suite ...). En partant de ce postulat, quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi la République islamique d'Iran entretient-elle cette relation si particulière avec le régime de Bachar el-Assad ? Comment ça vous ne comprenez pas la problème sous-jacent à cette question ?!? Attendez attentez, laissez-moi vous éclairer. 

Quel est le parti politique de Bachard el-Assad ? Aucune idée ? Mais enfin c'est le parti Baas bien sur !!! Oui je sais je sais, je travaille sur ces problématiques toute la journée donc pour moi cela peut sembler évident mais je sais bien que ce n'est pas le cas pour tout le monde donc no stress : il n'y a pas de honte à ne pas le savoir... Mais bref, continuons : il est de quel bord ce parti Bass ou plus exactement, quelles sont les grandes lignes de son idéologie ? Je suppose que si il entretient des liens si étroits avec Téhéran, cela signifie que son idéologie en est très proche ... Et bien ... NON :-) ! Catch you ;-) !!! 

Le parti Baas est un parti dont les principaux axes idéologiques sont les suivants : 

- Le nationalisme panarabe ; 

- Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe ; 

- La laïcité.

Commençons par le commencement :

"Le nationalisme panarabe" ... Pas vraiment un atome crochu avec Téhéran lorsque l'on connaît la répulsion qui est celle des Iraniens à l'égard des Arabes et cela pour une multitude de raisons historiques. Je ne vais pas commencer à donner un cours d'histoire mais disons simplement que du point de vue iranien, la chute de l'Empire des Sassanides au 7ème siècle, suite à l'invasion des Arabes fraichement convertis à l'Islam, c'est pour eux comme la chute de Rome en 476 sous les coups des hordes barbares ... Oui : du point de vue des Iraniens, les Arabes sont les "barbares" tandis qu'eux-mêmes occupent la place du phare civilisationnel supérieur en tout point à ses voisins arriérés. D'ailleurs, les Iraniens vous expliqueront facilement que tout ce qui touche à la science, aux arts, ou encore à la culture islamique est le fruit de leurs apports à la religion de Mahomet, les Arabes étant par essence incapable d'intelligence, de raffinement ou de subtilité artistique et culturelle... Bon il faut relativiser : les Iraniens ont apportés énormément à la culture islamique mais pas tout quand même, il ne faut pas exagérer (désolé les gars...). Pour les Iraniens, donc, l'ennemi naturel, le voisin dont il faut se méfier, ce sont les Arabes, et à l'heure actuelle plus particulièrement l'Arabie saoudite. Pourquoi l'Arabie saoudite ? Ha mais ça, on pourra en traiter dans un autre post, ici on parle de la Syrie ! Bref, et pour conclure ce paragraphe, les sirènes du panarabisme constitue plus une menace pour Téhéran qu'un quelconque attrait. Première opposition idéologique.

"Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe". Là je dis "ouais ... Pourquoi pas". L'Islam est par essence une religion au caractère social (ce qui ne veut pas dire socialiste) mais il vrai qu'il y a des points d'accroche communs. Cela dit, ce léger point de proximité s'avère un peu faible pour expliquer la force de la relation qui unit Damas à Téhéran.

"La laïcité". Et bardaf, c'est l'embardée ! Comment expliquer qu'une République islamique où l'Islam (chiite duodécimain certes) régit (en théorie, selon la Constitution de 1989 - non pas 1979 mais bien 1989, date de la dernière révision constitutionnelle en Iran) l'approbation des lois, puisse être le premier compère d'un régime laïque où toutes les activités religieuses sont strictement contrôlées par le régime en place afin d'éviter toute contestation en provenance des Mosquées ?!? Mmmhhhh ... Il y a de quoi ce poser des questions n'est-il pas ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'une deuxième opposition idéologique et qu'elle est de taille !

"Oui mais Monsieur (j'en entends déjà certains...) le régime de Bachar el-Assad, il est chiite, comme celui de Téhéran, donc ça leur fait un sérieux point commun non ?" ... Ben non (encore une fois : désolé les gars). Pourquoi ?

Le régime de Bachar el-Assad est Alaouite. Qu'est-ce que c'est encore que cela me direz-vous ? Ce ne sont pas des Chiites ces Alaouites ? Je ne vais pas commencer à expliquer dans les détails les différences théologiques entre les Chiites duodécimains (d'Iran donc) et les Alaouites (tiens un autre sujet de post :-) ) mais pour illustrer la chose de la manière la plus simple : il y a plus de points communs entre un Chrétien orthodoxe de Russie, un Protestant évangéliste et un Catholique qu'entre un Alaouite et un Chiite duodécimain... L'Islam est une religion TRES complexe... Il n'y a pas un  Islam mais DES Islams. C'est tellement complexe que beaucoup de Musulmans eux-mêmes ne s'y retrouvent pas et ne connaissent pas bien (le plus souvent pas du tout) les différences qui existent entre leur Islam (si déjà il le connaisse bien) et celui des autres musulmans ... Devant cet état de fait, allez donc demander à un citoyen occidental dont ce n'est pas le travail de comprendre : c'est peine perdue. (Et allez donc demander à un Catholique de vous expliquer les différences entre sa foi et celle d'un Chrétien orthodoxe arménien, ça ne sera pas mieux...). Il faut avoir recours à des raccourcis, à des simplifications pour rendre les choses intelligibles, surtout quand on est dans l'obligation d'informer les citoyens sur ce qu'il se passe dans le monde (je pense ici à mes amis journalistes qui en bavent quand ils doivent traiter de ces sujets si complexes alors que ce n'est pas leur spécialité. Je ne les blâme pas, je les plains, sincèrement). Bref, pour rendre les choses intelligibles, on range les Alaouites dans la petite case "chiite" car comme on aime tellement le souligner de par chez nous : "En Islam, il y a le Chiisme et le Sunnisme. Point, fini, c'est tout" ... (Zen, je reste zen...). Non ce n'est pas tout. Si on veut vraiment partir de là, il faut encore réaliser qu'il y a DES Chiismes et DES Sunnismes. Ce ne sont pas deux ensembles qui sont chacun homogènes ! Mais bref, je m'égare, revenons en à nos moutons. On a rangé les Alaouites dans la case Chiite car ils reconnaissant certains Imams (voir sur ce sujet le post "Imams... Califes... Quelles différences ?" ) mais en réalité, il y a énormément de différences ... A tel point que venir parler de proximité religieuse pour expliquer les liens entre Damas et Téhéran relève quelque peu de la gageure. Il peut exister une certaine solidarité entre Chiites duodécimains et Alaouites mais elle s'explique plus par leur statut de minorité vis-à-vis de l'écrasante majorité sunnite au sein du monde musulman que par de réelles similitudes théologiques (on peut même trouver à Qom, une des deux villes saintes d'Iran, des Ayatollahs conservateurs qui vous expliqueront que les Alaouites, ce ne sont même pas des Musulmans... Oui ça sent la vécu).

Mais alors, pourquoi Damas et Téhéran sont-ils si proches si il n'y a pas de proximité idéologique ? Tout simplement car la réponse ne réside non pas dans des considérations idéologiques mais bien dans le réalisme et le pragmatisme politique ! Cette bonne vieille realpolik qui rappelle ce vieux Bismarck à notre bon souvenir (jawolh !).

Et oui : le régime de Téhéran n'est donc pas gouverné par des fanatiques baignés d'idéologie révolutionnaire mais bien par des pragmatiques prenant des décisions sur base de calcul coûts-bénéfices au regard de leur perception du monde.

"Oui mais avec tout ça, on ne sait toujours pas pourquoi Damas et Téhéran sont si bons amis !!!" ... Cool : j'y viens j'y viens ...

Once upon a time ... Un très méchant dictateur qui s'appelait Hussein ... Saddam Hussein. Et oui, c'est là que tout commence !

Saddam Hussein est lui aussi membre parti Baas (irakien, pas syrien of course) et il a été Vice-président de la République d'Irak de 1971 à 1979, année où il est devenu Président suite à un coup d'Etat, avant de se faire chasser du pouvoir suite à l'intervention militaire (de la coalition emmenée par les Etats-unis) en Irak qui débuta au mois de mars 2003.

"Mais alors, Saddam et Bachar, et avant lui son père Hafez, devaient être les meilleurs amis du monde puisqu'ils partageaient les mêmes idéaux ?" ... Ben non (encore). C'était tout l'inverse : ils se détestaient. Pourquoi ? Simplement car comme souvent dans les régimes dictatoriaux, les hommes à leur tête ont un égo surdimensionné qui va de pair avec une soif toujours inassouvie pour le pouvoir... Autrement dit, le parti Baas syrien et le parti Baas irakien étaient rivaux pour la simple et bonne raison que leurs dirigeants respectifs l'étaient également ; chacun voulant être celui (le seul et l'unique) qui allait incarner "l'esprit et l'idéologie du parti Baas" au sein du monde arabe... Il n'y avait donc pas de place pour deux leaders Baas au sein du monde arabe, d'où cette rivalité qui peut paraître fratricide si on se contente de lire les manifestes des partis Baas de Syrie et d'Irak.

Et l'Iran dans tout cela ? Saddam s'était fait humilié par le dernier Shah en 1975 suite aux accords d'Alger relatifs au partage des eaux du Chatt-el-arab qui marque une bonne partie de la frontière entre les deux Etats. Le ressentiment était profond et tenace. De plus, il avait des vues sur la province iranienne du Khuzestan, laquelle est majoritairement peuplée d'Iraniens ethniquement arabes mais qui, surtout, lui aurait permis d'agrandir considérablement sa façade maritime (pratique pour exporter du pétrole). Ha oui et un dernier léger détail : c'est aussi la province iranienne la plus riche en pétrole et la plus simple à envahir militairement puisque le relief y est inexistant : c'est la continuation de la plaine mésopotamienne...



Bref. 1979 : Révolution islamique en Iran, prise de pouvoir par Saddam en Irak. En Iran, la période post-révolutionnaire est celle des purges (dans l'armée aussi et surtout). Le pays semble être désorganisé, surtout ses forces militaires. Que se dit Saddam ? It's showtime  !!!



Pensant que la victoire sera facile et rapide, il envahit l'Iran le 1er septembre 1980 (arguant officiellement vouloir contenir la dynamique révolutionnaire qui menace les pays arabes... LOL), rendant ainsi sans le savoir le meilleur des services au nouveau régime de Téhéran (toute la population se sert les coudes pour défendre la mère patrie) et s'engageant dans une guerre qui durera 8 ans et qui fera plus d'un million de morts de part et d'autres... Ce conflit, quelque peu oublié, est pourtant le plus violent de notre histoire depuis la seconde guerre mondiale.

Selon l'adage "l'ennemi de mon ennemi est mon ami", la Syrie est le seul pays arabe à se ranger derrière l'Iran et à le soutenir du mieux qu'il le peut en vue d'affaiblir son rival baasiste irakien. De là naîtra une coopération et un tissage de liens sans cesse plus étroits entre les deux Etats. Viendra ensuite une convergence d'intérêts communs au Liban au cours des années 80 (pendant la guerre civile donc), convergence d'intérêts qui ne sera pas toujours facile, notamment en raison de la rivalité entre le Hezbollah (mouvement chiite soutenu par Téhéran) et le Mouvement Amal (lui aussi chiite mais soutenu par Hafez el-Assad).

Depuis l'établissement de ces liens survenus dans le cadre d'une conjoncture bien particulière, ceux-ci ne se sont jamais défaits. Et pour cause, il y a toujours eu matière à coopérer. Par exemple : les deux Etats s'opposent à Israël (bien que pour des raisons différentes) et se supportent mutuellement face à cet ennemi commun. Damas veut récupérer le Golan, Téhéran veut soutenir le Hezbollah qui est censé (j'insiste sur le "censé") constituer sa première force de riposte en cas d'attaque israélienne contre l'Iran. De plus, les dirigeants iraniens adore jouer la carte "Free Palestine" pour se faire bien voir auprès des populations musulmanes du monde entier. Mais soit. Au final : Damas sert de base arrière au Hezbollah et facilite le transit des armes vers ce dernier en provenance de l'Iran.

Tous les deux relativement isolés diplomatiquement, Damas et Téhéran se sont toujours soutenus mutuellement. Face à la résistance du "dictat des puissances de l'arrogance" comme on pourrait entendre à la prière du vendredi de Téhéran, l'union fait la force. Ahmadinejad avait d'ailleurs essayé de faire de même avec Hugo Chavez du temps où ils étaient tout les deux aux affaires ... Ici aussi, on ne pouvait pas vraiment parler de proximité idéologique nonobstant le fait que tous deux étaient liés par une rhétorique anti-amércaine aux accents similaires.

Au final, la relation Téhéran - Damas est importante pour la République islamique d'Iran car elle constitue un pilier de sa sécurité nationale, pilier qui s'est construit et renforcé au cours de plus de trois décennies ... Son effondrement serait tout bonnement catastrophique au regard des investissements qui y ont été consentis tout au long de ces nombreuses années. Cela affaiblirait le Hezbollah, ce qui diminuerait la sécurité du régime de Téhéran et minerait sa capacité d'influence au Levant. Et cela priverait également Téhéran de son seul vrai partenaire étatique au sein du Moyen-Orient, ce qui renforcerait un peu plus l'isolement de Téhéran. Et maintenant vous-savez d'où ça vient :-) !

Bon j'espère que c'est plus clair, à bientôt pour de nouvelles aventures, vers l'infini et au-delà !!! ;-)