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jeudi 10 décembre 2015

Interview sur Matin Première : le podcast !

Voici le podcast de mon intervention de ce jeudi 10 décembre sur les ondes de La Première dans le cadre de l'émission "Matin Première" où nous discutions avec Bertrand Henne des tensions entre la Turquie et la Russie  sur fond de conflit syrien. Bonne écoute ! http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=2066649&channel=lapremiere

vendredi 13 novembre 2015

Belgique - préparation au concours diplomatique : Nouvelle édition dès janvier 2016

Suite au succès de sa première édition, le Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) de l’UCL propose à nouveau dès janvier 2016 une formation à distance et en horaire décalé afin de préparer les candidats au prochain concours diplomatique.

Depuis de nombreuses années, l’UCL organise des séances d’information et des séminaires de préparation au concours diplomatique. Afin de mieux répondre aux contraintes du public visé, en grande partie constitué de personnes déjà engagées dans la vie professionnelle, le CECRI propose une formation hybride – en présentiel et à distance – destinée à préparer les candidats aux différentes épreuves du concours.

Cette formation s’appuie sur cinq années d’expérience dans le domaine de l’enseignement à distance, sur une large expertise des questions diplomatiques et de relations internationales ainsi que sur les conseils avisés d’un diplomate expérimenté.

Cette formation souple et personnalisée placera les candidats au concours dans une trajectoire idéale afin de maximiser leur chance de succès.

Découvrez le programme et inscrivez-vous en ligne :

Personne de contact :
Fanny Lutz
Tél : +32 10 47 42 22

lundi 12 octobre 2015

Iran : non, Hassan Rouhani n'a pas changé l'Iran de fond en comble, il en a juste modifié la perception (du moins auprès de certains...)

Haaaa qu'il faisait bon d'aller en Iran du temps où M. Ahmadinejad en occupait la présidence. C'est vrai après tout : avec ses déclarations tonitruantes, sa rhétorique belliqueuse, ses propos anti-sémites et négationnistes mais aussi grâce à ses airs franchement pas très sympathiques, l'image de l'Iran était au plus bas... Et le nombre des touristes également ! Quel pied de pouvoir se balader sur la grand place d'Ispahan en étant le seul occidental à oser s'aventurer au "pays des Mollahs" (plus caricatural comme désignation tu meurs...). Qu'il était agréable d'être le seul étranger, "courageux", à venir braver les "mensonges de l'étranger" aux yeux des Iraniens afin de venir se délecter des richesses historiques et naturelles de leur magnifique pays. Tous ne regardaient que moi, tous venaient me parler (et un étranger parlant le Persan, c'est pas très courant en plus), toutes les portes m'étaient ouvertes, on m'invitait à dîner 10 fois par jour et les Iraniennes se pavanaient devant moi, sensibles qu'elles étaient à mon charme et à mon charisme naturel (à moins que ce n'était que pour mon passeport ... mmmhh : laissez-moi rêver voulez-vous ?). Les hôtels, les restaurants, les tapis, les miniatures, .... Tout cela avait un coût dérisoire ! Bref, j'avais l'impression d'être un explorateur solitaire dans une contrée lointaine et étrange ou nul autre que moi dans mon petit plat pays n'osait s'aventurer... Et sur ce dernier point, ce n'était pas tout à fait faux. 

Je me rappelle encore les regards apeurés des mes proches à chacun de mes départs... Si bien que finalement mes séjours en Iran se transformaient pour ma mère en "colloque dans le sud de la France (ou ailleurs) pour une semaine". En tout cas c'était jamais en Suède, il fallait justifier le fait que je revenais bronzé. Je me rappelle aussi les remarques blâmant mon comportement "irréfléchi", "irresponsable", "inconscient" de certaines personnes lorsqu'elles apprenaient que j'allais régulièrement en Iran, ce "pays de fous furieux" ... Hé les amis, c'est mon boulot aussi : si tu veux être spécialiste d'un Etat mais que tu n'en parles ni la langue ou que tu n'y vas pas régulièrement faire du terrain (et non une unique semaine de tourisme académique dans un hôtel 5 étoiles d'une capitale ne compte pas vraiment contrairement à ce que certains chercheurs semblent croire) et bien désolé, mais de mon point de vue, cela va être difficile de devenir "spécialiste" (et bam : petite pique bien sentie à l'égard de certains dans le monde académique...). Attention cependant ==> "le terrain les gars, le terrain..." c'est beau, mais ça ne fait pas tout : c'est une condition nécessaire, pas une condition suffisante. Mais soit. 

Et puis vint ce funeste jour où Hassan Rouhani fut élu à la présidence... Cette nouvelle vitrine, avec ses airs de père Noël plus que sympathique et toujours souriant, eut tôt fait de changer l'image de l'Iran en Occident. D'autant plus qu'outre le paraître, la rhétorique suivait également. Fini le négationnisme, on le condamne. Fini l'anti-sémitisme, on se rend dans une synagogue à Téhéran pour souhaiter un bon nouvel an aux Juifs d'Iran et du monde entier. Plus de diatribes concernant Israël devant l'Assemblée générale des Nations-Unies. Fini tout cela !!! On tend la main à l'Occident. On appelle au dialogue, à l'apaisement. On discute au téléphone avec Barack Obama ! On parvient même à un accord sur le nucléaire !!! Bref, on fait fi des "codes" implicites mis en place entre la République islamique et l'Occident depuis plus de 30 ans ... Tout fout le camp j'vous jure ;-) :-p ... 

Et en conséquence, la perception de l'Iran se modifie. Les touristes amateurs de vieilles pierres (Persepolis, Naqsh-e Rostam, Ispahan,...) se pourlèchent les babines et échauffent leurs cartes Visa. Les tours opérateurs se délectent également. Il est temps que les bus de touristes reviennent en Iran. C'était d'ailleurs une des promesses de campagne de H. Rouhani en vue de relancer l'économie. Promesse tenue Mr. le Président. H. Rouhani est élu durant l'été 2013. Un an plus tard, les chiffres officiels parlent d'une augmentation de plus de 35% du nombre de touristes. En 2015, on parle de plus de 50% d'augmentation. Bravo. Mais pourquoi ? Perception, perception, perception... En attendant, je me sens envahit "chez moi" à chaque fois que j'y retourne, j'ai perdu ce qui faisait ma singularité, et je ne compte plus mes "amis" facebookiens qui se succèdent à me contacter afin d'obtenir des tuyaux en vue de leur prochain voyage en Iran... C'est devenu la destination à la mode. Cela fait toujours et encore un peu "rebelle" d'aller en Iran, mais maintenant que les perceptions ont évolué et que cela semble moins dangereux, il faut se dépêcher d'y aller avant que ça ne soit devenu trop commun... Vite vite vite, dépêchons nous ! Soit. Blague à part, je suis heureux pour mes très nombreux amis iraniens qui travaillent dans le secteur touristique et j'espère que cet engouement ne va pas s'essouffler de si tôt. Cela dit ... 

J'ai eu l'extrême privilège de servir de guide à trois reprises l'année dernière pour des voyages en Iran s'étant déroulés dans le cadre de l'UDA (Université des aînés ; ASBL affiliée à l'UCL et où je donne des cours et conférences sur l'Iran et la Turquie). Et je dois dire que je me suis bien marré. Mes petits vieux étaient forts sympathiques et rigolos (pour la plupart ;-) ) et je les salue si ils me lisent. Cette expérience a renforcé un sentiment que j'avais déjà : ceux qui n'ont jamais été en Iran en ont une image tronquée, tout autant (et c'est cela le plus important) que ceux qui en reviennent après un séjour touristique. Qu'est-ce que cela signifie ?

Tout simplement que ceux qui n'ont jamais été en Iran (et pour certains qui ne voudront jamais y aller en dépit de la bonne mine et des discours rassurant de H. Rouhani) voient encore souvent ce pays comme un "pays de fous fanatiques extrémistes islamistes, bla bla bla....". Mais que ceux qui  en reviennent, enchanté et ce à juste titre, tiennent malheureusement trop souvent le discours suivant : "Tous ce qu'on lit ou voit dans les médias (Le Monde, La Libre Belgique, les JT d'info de France 24, Euronews, RTL, .... bref la presse écrite et audio-visuelle) est faux et archi faux : l'Iran est pays merveilleux où il fait bon vivre et où les gens sont adorables et accueillants, il n'y a pas de problème en Iran, le niveau de vie est bon, le pays est développé, et bla et bla et bla bla bla bla... ".

NON, non, non et re-non. Mais pourquoi diable l'homme a-t-il cette tendance à visualiser le monde de manière aussi manichéenne (tiens : un mot d'origine iranienne :-) ) ? Pourquoi faut-il toujours que tout soit blanc ou noir, je vous le demande ? Cela me désespère un peu mais pour reprendre la rhétorique de Hobbes, peut-être qu'il faut y chercher une explication dans les lois objectives qui régissent la nature humaine... 

Quoi qu'il en soit, les personnes qui ne perçoivent l'Iran qu'au travers des infos "grand public" j'ai envie de dire, ont tort : l'Iran ne se limite pas à cela et il faut aller sur place pour s'en rendre compte. D'un autre côté, les personnes qui reviennent d'Iran (et bravo à leur ouverture d'esprit pour y avoir été en dépit des préjugés) en en tirant un portrait idéalisé ont tort également : tout n'est pas rose en Iran. Les manifestations anti-occidentales existent bel et bien, tout comme la misère. L'autoritarisme est une réalité, la peine de mort publique par pendaison également, les discriminations (ethniques et religieuses) aussi, sans parler des droits des femmes qui, si elles peuvent sembler chanceuses par rapport à leurs voisines saoudiennes, ne le sont pas vraiment si on prend les valeurs occidentales comme point de référence. Et ce n'est pas à travers un voyage touristique en bus, allant de site en site, que l'on va découvrir "l'Iran profond". Non : on l'aura juste effleuré (et encore) et on aura surtout plus visité les sites et les beaux hôtels de l'Iran que l'Iran lui-même. Idem pour les backpackers : oui les Iraniens sont adorables, oui tu as été bien accueilli et tu n'as pas ressenti d'insécurité, mais n'oublie pas une chose : tu ne parles pas leur langue, tu ne connais pas leur culture et tu as trop tendance à amalgamer l'image de la "population" avec celle du "régime politique" d'une part et avec celle de "l'Iran" d'autre part. Ce sont trois choses distinctes qu'il faut bien se garder de confondre : l'Iran aujourd'hui, c'est aussi bien sa population que son régime politique, à savoir la République islamique. 

Ces deux portraits - le positif et le négatif - sont comme les deux faces d'une même pièce. Ils sont opposés mais ils appartiennent à une même réalité. L'un n'est pas plus vrai que l'autre, les deux coexistent simultanément. C'est cela qui rend l'appréhension de la société iranienne et de l'Iran aussi difficile et complexe : il faut sortir des perceptions manichéennes. 

Enfin, si vous demandez à un touriste ayant été en Iran pourquoi il ose y aller désormais, il vous répondra qu'il a le sentiment que le pays a évolué et qu'il s'est ouvert depuis l'élection de H. Rouhani et que par conséquent, il se sent plus en sécurité à l'idée d'y aller maintenant que du temps d'Ahmadinejad. Non, ce n'est pas le pays qui a évolué, c'est le sentiment depuis l'étranger à l'égard du pays qui a évolué : perception, perception, perception. L'Iran aujourd'hui est en gros le même qu'en 2008, 2009, 2010... Si vous y aviez été à cette époque, les gens étaient tout aussi sympathiques, les monuments tout aussi beaux, et l'insécurité tout aussi faible. "Oui mais depuis, il y a un nouveau président à la tête du régime !!!" Chers amis, la personne à la tête du régime en Iran, le vrai chef, c'est le Guide suprême, Ali Khamenei, et il occupe son poste depuis 1989... 

Oui Hassan Rouhani est une bonne vitrine pour l'Iran. 

dimanche 11 octobre 2015

Turquie. Humeur du jour : à qui profite le crime ?

La "théorie" à la mode (soutenue notamment par un chercheur du CNRS et très populaire parmi les opposants à Erdogan...) concernant les attentats d'Ankara consiste à affirmer qu'il s'agit d'un complot planifié par l'AKP afin de contribuer à la "construction" de l'ennemi et justifier ainsi son action militaire contre le PKK et l'EI ...L'émergence de ce type de "théorie" suite à l'attentat était tellement (mais alors TELLEMENT) prévisible qu'il me semble (opinion totalement subjective) plus probable que si réellement complot il y a, celui-ci a plutôt été planifié par les milieux militaires et/ou de la sécurité intérieure que par l'AKP afin justement de discréditer celui-ci ... Surtout quand on garde à l'esprit que les élections législatives approches et que le ressentiment chez les militaires turcs aux racines kémalistes est fort et tenace ( et c'est un euphémisme ...).

vendredi 9 octobre 2015

Iran - Syrie : aux origines d'un partenariat stratégique.

A l'heure où la guerre civile fait rage en Syrie depuis plus de 4 ans maintenant et alors que l'Iran y joue un rôle important en soutenant financièrement, politiquement et militairement le régime de Damas (aussi bien de manière directe par l'envoi de troupes au sol - issues de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution que de manière indirecte par le biais du Hezbollah), la question que l'on me pose le plus souvent est la suivante : "Pourquoi l'Iran soutient-il Bachar el-Assad ? 

Réponse classique que l'on retrouve dans la presse quotidienne ou dans les JT et les émissions d'information télé ou radio : "Mais parce que l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah constitue un pilier de la politique étrangère de la République islamique d'Iran depuis plus de 30 ans et que cela serait catastrophique pour ses intérêts si cet axe venait à s'effondrer" ... On entend aussi parfois (non ok, pas parfois, très souvent ... Trop souvent) : "Mais parce que Assad est un des rares alliés de l'Iran et comme la République islamique est déjà fortement isolée, elle ne souhaite pas se le retrouver d'avantage en perdant un régime avec lequel elle entretient des relations privilégiées depuis plus de 30 ans" ... 

Ok ok ok je vous l'accorde, tout cela sonne bien et ces explications ne sont pas fausses en-soi... Mais si ces réponses présentent le mérite de donner des réponses simples et effectivement correctes, elles ne répondent au "pourquoi" que de manière superficielle, sans aller au fond des choses. Ce qu'il faut se demander c'est d'où provient cette relation privilégiée, cette "alliance politique" entre le régime de Damas et le régime de Téhéran. 

Car soyons franc, si on veut s'amuser à ce petit jeu là, il faut admettre que ce n'est pas réellement la proximité idéologique qui a rassemblé ces deux Etats... Allez : amusons-nous ! 

Imaginons (je dis bien IMAGINONS) que la République islamique d'Iran ait été (et le soit toujours) dirigée par une bande d'illuminés fanatiques empêtrés jusqu'au coup dans leur idéologie révolutionnaire qui est à leurs yeux le seul fil rouge et le seul manuel devant régir la conduite de leur politique étrangère (ami néoconservateur me lis-tu ? Oui ? Tu ne vas pas aimer la suite ...). En partant de ce postulat, quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi la République islamique d'Iran entretient-elle cette relation si particulière avec le régime de Bachar el-Assad ? Comment ça vous ne comprenez pas la problème sous-jacent à cette question ?!? Attendez attentez, laissez-moi vous éclairer. 

Quel est le parti politique de Bachard el-Assad ? Aucune idée ? Mais enfin c'est le parti Baas bien sur !!! Oui je sais je sais, je travaille sur ces problématiques toute la journée donc pour moi cela peut sembler évident mais je sais bien que ce n'est pas le cas pour tout le monde donc no stress : il n'y a pas de honte à ne pas le savoir... Mais bref, continuons : il est de quel bord ce parti Bass ou plus exactement, quelles sont les grandes lignes de son idéologie ? Je suppose que si il entretient des liens si étroits avec Téhéran, cela signifie que son idéologie en est très proche ... Et bien ... NON :-) ! Catch you ;-) !!! 

Le parti Baas est un parti dont les principaux axes idéologiques sont les suivants : 

- Le nationalisme panarabe ; 

- Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe ; 

- La laïcité.

Commençons par le commencement :

"Le nationalisme panarabe" ... Pas vraiment un atome crochu avec Téhéran lorsque l'on connaît la répulsion qui est celle des Iraniens à l'égard des Arabes et cela pour une multitude de raisons historiques. Je ne vais pas commencer à donner un cours d'histoire mais disons simplement que du point de vue iranien, la chute de l'Empire des Sassanides au 7ème siècle, suite à l'invasion des Arabes fraichement convertis à l'Islam, c'est pour eux comme la chute de Rome en 476 sous les coups des hordes barbares ... Oui : du point de vue des Iraniens, les Arabes sont les "barbares" tandis qu'eux-mêmes occupent la place du phare civilisationnel supérieur en tout point à ses voisins arriérés. D'ailleurs, les Iraniens vous expliqueront facilement que tout ce qui touche à la science, aux arts, ou encore à la culture islamique est le fruit de leurs apports à la religion de Mahomet, les Arabes étant par essence incapable d'intelligence, de raffinement ou de subtilité artistique et culturelle... Bon il faut relativiser : les Iraniens ont apportés énormément à la culture islamique mais pas tout quand même, il ne faut pas exagérer (désolé les gars...). Pour les Iraniens, donc, l'ennemi naturel, le voisin dont il faut se méfier, ce sont les Arabes, et à l'heure actuelle plus particulièrement l'Arabie saoudite. Pourquoi l'Arabie saoudite ? Ha mais ça, on pourra en traiter dans un autre post, ici on parle de la Syrie ! Bref, et pour conclure ce paragraphe, les sirènes du panarabisme constitue plus une menace pour Téhéran qu'un quelconque attrait. Première opposition idéologique.

"Des valeurs socio-économiques inspirées du socialisme arabe". Là je dis "ouais ... Pourquoi pas". L'Islam est par essence une religion au caractère social (ce qui ne veut pas dire socialiste) mais il vrai qu'il y a des points d'accroche communs. Cela dit, ce léger point de proximité s'avère un peu faible pour expliquer la force de la relation qui unit Damas à Téhéran.

"La laïcité". Et bardaf, c'est l'embardée ! Comment expliquer qu'une République islamique où l'Islam (chiite duodécimain certes) régit (en théorie, selon la Constitution de 1989 - non pas 1979 mais bien 1989, date de la dernière révision constitutionnelle en Iran) l'approbation des lois, puisse être le premier compère d'un régime laïque où toutes les activités religieuses sont strictement contrôlées par le régime en place afin d'éviter toute contestation en provenance des Mosquées ?!? Mmmhhhh ... Il y a de quoi ce poser des questions n'est-il pas ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'une deuxième opposition idéologique et qu'elle est de taille !

"Oui mais Monsieur (j'en entends déjà certains...) le régime de Bachar el-Assad, il est chiite, comme celui de Téhéran, donc ça leur fait un sérieux point commun non ?" ... Ben non (encore une fois : désolé les gars). Pourquoi ?

Le régime de Bachar el-Assad est Alaouite. Qu'est-ce que c'est encore que cela me direz-vous ? Ce ne sont pas des Chiites ces Alaouites ? Je ne vais pas commencer à expliquer dans les détails les différences théologiques entre les Chiites duodécimains (d'Iran donc) et les Alaouites (tiens un autre sujet de post :-) ) mais pour illustrer la chose de la manière la plus simple : il y a plus de points communs entre un Chrétien orthodoxe de Russie, un Protestant évangéliste et un Catholique qu'entre un Alaouite et un Chiite duodécimain... L'Islam est une religion TRES complexe... Il n'y a pas un  Islam mais DES Islams. C'est tellement complexe que beaucoup de Musulmans eux-mêmes ne s'y retrouvent pas et ne connaissent pas bien (le plus souvent pas du tout) les différences qui existent entre leur Islam (si déjà il le connaisse bien) et celui des autres musulmans ... Devant cet état de fait, allez donc demander à un citoyen occidental dont ce n'est pas le travail de comprendre : c'est peine perdue. (Et allez donc demander à un Catholique de vous expliquer les différences entre sa foi et celle d'un Chrétien orthodoxe arménien, ça ne sera pas mieux...). Il faut avoir recours à des raccourcis, à des simplifications pour rendre les choses intelligibles, surtout quand on est dans l'obligation d'informer les citoyens sur ce qu'il se passe dans le monde (je pense ici à mes amis journalistes qui en bavent quand ils doivent traiter de ces sujets si complexes alors que ce n'est pas leur spécialité. Je ne les blâme pas, je les plains, sincèrement). Bref, pour rendre les choses intelligibles, on range les Alaouites dans la petite case "chiite" car comme on aime tellement le souligner de par chez nous : "En Islam, il y a le Chiisme et le Sunnisme. Point, fini, c'est tout" ... (Zen, je reste zen...). Non ce n'est pas tout. Si on veut vraiment partir de là, il faut encore réaliser qu'il y a DES Chiismes et DES Sunnismes. Ce ne sont pas deux ensembles qui sont chacun homogènes ! Mais bref, je m'égare, revenons en à nos moutons. On a rangé les Alaouites dans la case Chiite car ils reconnaissant certains Imams (voir sur ce sujet le post "Imams... Califes... Quelles différences ?" ) mais en réalité, il y a énormément de différences ... A tel point que venir parler de proximité religieuse pour expliquer les liens entre Damas et Téhéran relève quelque peu de la gageure. Il peut exister une certaine solidarité entre Chiites duodécimains et Alaouites mais elle s'explique plus par leur statut de minorité vis-à-vis de l'écrasante majorité sunnite au sein du monde musulman que par de réelles similitudes théologiques (on peut même trouver à Qom, une des deux villes saintes d'Iran, des Ayatollahs conservateurs qui vous expliqueront que les Alaouites, ce ne sont même pas des Musulmans... Oui ça sent la vécu).

Mais alors, pourquoi Damas et Téhéran sont-ils si proches si il n'y a pas de proximité idéologique ? Tout simplement car la réponse ne réside non pas dans des considérations idéologiques mais bien dans le réalisme et le pragmatisme politique ! Cette bonne vieille realpolik qui rappelle ce vieux Bismarck à notre bon souvenir (jawolh !).

Et oui : le régime de Téhéran n'est donc pas gouverné par des fanatiques baignés d'idéologie révolutionnaire mais bien par des pragmatiques prenant des décisions sur base de calcul coûts-bénéfices au regard de leur perception du monde.

"Oui mais avec tout ça, on ne sait toujours pas pourquoi Damas et Téhéran sont si bons amis !!!" ... Cool : j'y viens j'y viens ...

Once upon a time ... Un très méchant dictateur qui s'appelait Hussein ... Saddam Hussein. Et oui, c'est là que tout commence !

Saddam Hussein est lui aussi membre parti Baas (irakien, pas syrien of course) et il a été Vice-président de la République d'Irak de 1971 à 1979, année où il est devenu Président suite à un coup d'Etat, avant de se faire chasser du pouvoir suite à l'intervention militaire (de la coalition emmenée par les Etats-unis) en Irak qui débuta au mois de mars 2003.

"Mais alors, Saddam et Bachar, et avant lui son père Hafez, devaient être les meilleurs amis du monde puisqu'ils partageaient les mêmes idéaux ?" ... Ben non (encore). C'était tout l'inverse : ils se détestaient. Pourquoi ? Simplement car comme souvent dans les régimes dictatoriaux, les hommes à leur tête ont un égo surdimensionné qui va de pair avec une soif toujours inassouvie pour le pouvoir... Autrement dit, le parti Baas syrien et le parti Baas irakien étaient rivaux pour la simple et bonne raison que leurs dirigeants respectifs l'étaient également ; chacun voulant être celui (le seul et l'unique) qui allait incarner "l'esprit et l'idéologie du parti Baas" au sein du monde arabe... Il n'y avait donc pas de place pour deux leaders Baas au sein du monde arabe, d'où cette rivalité qui peut paraître fratricide si on se contente de lire les manifestes des partis Baas de Syrie et d'Irak.

Et l'Iran dans tout cela ? Saddam s'était fait humilié par le dernier Shah en 1975 suite aux accords d'Alger relatifs au partage des eaux du Chatt-el-arab qui marque une bonne partie de la frontière entre les deux Etats. Le ressentiment était profond et tenace. De plus, il avait des vues sur la province iranienne du Khuzestan, laquelle est majoritairement peuplée d'Iraniens ethniquement arabes mais qui, surtout, lui aurait permis d'agrandir considérablement sa façade maritime (pratique pour exporter du pétrole). Ha oui et un dernier léger détail : c'est aussi la province iranienne la plus riche en pétrole et la plus simple à envahir militairement puisque le relief y est inexistant : c'est la continuation de la plaine mésopotamienne...



Bref. 1979 : Révolution islamique en Iran, prise de pouvoir par Saddam en Irak. En Iran, la période post-révolutionnaire est celle des purges (dans l'armée aussi et surtout). Le pays semble être désorganisé, surtout ses forces militaires. Que se dit Saddam ? It's showtime  !!!



Pensant que la victoire sera facile et rapide, il envahit l'Iran le 1er septembre 1980 (arguant officiellement vouloir contenir la dynamique révolutionnaire qui menace les pays arabes... LOL), rendant ainsi sans le savoir le meilleur des services au nouveau régime de Téhéran (toute la population se sert les coudes pour défendre la mère patrie) et s'engageant dans une guerre qui durera 8 ans et qui fera plus d'un million de morts de part et d'autres... Ce conflit, quelque peu oublié, est pourtant le plus violent de notre histoire depuis la seconde guerre mondiale.

Selon l'adage "l'ennemi de mon ennemi est mon ami", la Syrie est le seul pays arabe à se ranger derrière l'Iran et à le soutenir du mieux qu'il le peut en vue d'affaiblir son rival baasiste irakien. De là naîtra une coopération et un tissage de liens sans cesse plus étroits entre les deux Etats. Viendra ensuite une convergence d'intérêts communs au Liban au cours des années 80 (pendant la guerre civile donc), convergence d'intérêts qui ne sera pas toujours facile, notamment en raison de la rivalité entre le Hezbollah (mouvement chiite soutenu par Téhéran) et le Mouvement Amal (lui aussi chiite mais soutenu par Hafez el-Assad).

Depuis l'établissement de ces liens survenus dans le cadre d'une conjoncture bien particulière, ceux-ci ne se sont jamais défaits. Et pour cause, il y a toujours eu matière à coopérer. Par exemple : les deux Etats s'opposent à Israël (bien que pour des raisons différentes) et se supportent mutuellement face à cet ennemi commun. Damas veut récupérer le Golan, Téhéran veut soutenir le Hezbollah qui est censé (j'insiste sur le "censé") constituer sa première force de riposte en cas d'attaque israélienne contre l'Iran. De plus, les dirigeants iraniens adore jouer la carte "Free Palestine" pour se faire bien voir auprès des populations musulmanes du monde entier. Mais soit. Au final : Damas sert de base arrière au Hezbollah et facilite le transit des armes vers ce dernier en provenance de l'Iran.

Tous les deux relativement isolés diplomatiquement, Damas et Téhéran se sont toujours soutenus mutuellement. Face à la résistance du "dictat des puissances de l'arrogance" comme on pourrait entendre à la prière du vendredi de Téhéran, l'union fait la force. Ahmadinejad avait d'ailleurs essayé de faire de même avec Hugo Chavez du temps où ils étaient tout les deux aux affaires ... Ici aussi, on ne pouvait pas vraiment parler de proximité idéologique nonobstant le fait que tous deux étaient liés par une rhétorique anti-amércaine aux accents similaires.

Au final, la relation Téhéran - Damas est importante pour la République islamique d'Iran car elle constitue un pilier de sa sécurité nationale, pilier qui s'est construit et renforcé au cours de plus de trois décennies ... Son effondrement serait tout bonnement catastrophique au regard des investissements qui y ont été consentis tout au long de ces nombreuses années. Cela affaiblirait le Hezbollah, ce qui diminuerait la sécurité du régime de Téhéran et minerait sa capacité d'influence au Levant. Et cela priverait également Téhéran de son seul vrai partenaire étatique au sein du Moyen-Orient, ce qui renforcerait un peu plus l'isolement de Téhéran. Et maintenant vous-savez d'où ça vient :-) !

Bon j'espère que c'est plus clair, à bientôt pour de nouvelles aventures, vers l'infini et au-delà !!! ;-)

mardi 14 juillet 2015

Iran : The full text of the Vienna agreement on the Iranian nuclear program is now available.

The full text of the Vienna agreement is now available : http://media.farsnews.com/media/Uploaded/Files/Documents/1394/04/23/13940423000657.pdf 

This deal can be considered as historic as he opens the door to a normalization of the relations between Iran and the West (and specially the US) but many things remain still to do : Obama and Rouhani just won the external dialogue but for both of them, the internal dialogue will begin and it will not be easy to convince conservatives and hawks of both sides... 

mercredi 8 juillet 2015

Back from Iran

Enfin de retour d'Iran après quelques semaines sur place, Chroniques persanes est de retour pour vous informer sur la politique intérieure et extérieure de l'Iran !

A très bientôt,

Vincent Eiffling

vendredi 24 octobre 2014

New Poll Shows Majority of Saudis, Kuwaitis, Emiratis Reject ISIS, Back Two-State Solution with Israel

Un article intéressant que je me permets de relayer sur ce blog :

New Poll Shows Majority of Saudis, Kuwaitis, Emiratis Reject ISIS, Back Two-State Solution with Israel. 

Par David Pollock 

A rare poll conducted last month in three Gulf Cooperation Council states demonstrates decisive rejection of ISIS and a surprisingly high level of popular support for peaceful resolution of the Israeli-Palestinian conflict -- but also substantial minority support for both the Muslim Brotherhood and Hamas. 

Pour en savoir plus : http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/new-poll-shows-majority-of-saudis-kuwaitis-emiratis-reject-isis-back-two-st

mercredi 22 octobre 2014

Préparation au concours diplomatique : l'UCL propose une formation en ligne

Le Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) de l’UCL propose en 2014-2015 une formation à distance et en horaire décalé afin de préparer les candidats au concours diplomatique.

Depuis de nombreuses années, l’UCL organise des séances d’information et des séminaires depréparation au concours diplomatique. Afin de mieux répondre aux contraintes du public visé, en grande partie constitué de personnes déjà engagées dans la vie professionnelle, le CECRI propose une formation hybride – en présentiel et à distance – destinée à préparer les candidats aux différentes épreuves du concours.

Cette formation s’appuie sur cinq années d’expérience dans le domaine de l’enseignement à distance, sur une large expertise des questions diplomatiques et de relations internationales ainsi que sur les conseils avisés d’un diplomate expérimenté.

Cette formation souple et personnalisée placera les candidats au concours dans une trajectoire idéale afin de maximiser leur chance de succès.

Découvrez le programme et inscrivez-vous en ligne :

Personne de contact :
Fanny Lutz
Tél : +32 10 47 42 22

mardi 21 octobre 2014

Turquie - Syrie : partie d'échecs à haut risque pour Ankara sur la défense de Kobané


La décision d'Ankara de laisser les combattants kurdes des Peshmergas transiter par son territoire pour porter assistance aux forces de défense de la ville frontalière de Kobané peut sembler apparaître comme un revirement de la politique étrangère turque sur ce dossier. Rien n'est moins vrai. Loin de constituer un changement de cap, cette décision apparaît plus comme une solution médiane satisfaisant les intérêts américains tout en ne compromettant pas ceux du Président Erdogan. 

Afin de développer cette affirmation, quelques éclaircissements s'avèrent nécessaires :

Il fallait agir pour la défense de Kobané. Troisième ville kurde de Syrie, la bataille pour son contrôle a acquis une dimension symbolique : si Kobané tombe, ce serait un échec cuisant pour la coalition internationale menée par Washington. Un succès militaire illustrerait en revanche l'efficacité de la stratégie actuellement mise en oeuvre par la coalition : frappes aériennes conduites par des puissances étrangères et délégation des combats terrestres aux forces indigènes auxquelles un soutien logistique est également prodigué. Kobané est donc devenu un enjeu pour la crédibilité de la coalition internationale. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les frappes militaires américaines (et américaines seulement) sont aujourd'hui plus nombreuses en Syrie qu'en Irak

Les forces armées kurdes qui défendent actuellement la ville de Kobané appartiennent aux Unités de protection populaire (Yekîneyên Parastina Gel - YPG), la branche armée du Parti de l'Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat - PYD). Or le YPG entretient des liens étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan - PKK), en conflit armé avec Ankara depuis 30 ans suite à ses revendications concernant l'autonomie et la reconnaissance des spécificités culturelles des Kurdes de Turquie ; ces derniers représentant entre 17 et 20% de la population turque selon les estimations. Sur ce sujet, il convient de souligner que l'accord de paix approuvé entre le PKK et Ankara en mars 2013 demeure extrêmement fragile : le gouvernement turc considère toujours le PKK comme une organisation terroriste et l'organisation kurde a récemment menacé de reprendre la lutte armée contre son ennemi de toujours, accusant Ankara de jouer un double jeu en continuant à soutenir implicitement les activités de l'Etat islamique dont les terroristes affrontent non seulement les forces fidèles au régime de Damas mais également les forces kurdes présentent en Syrie. Or, comme l'illustrent très clairement les déclarations récurrentes du Président Erdogan, le gouvernement turc considère le YPG comme un groupe terroriste à l'image du PKK, voir comme une menace tout aussi - voir plus - importante pour sa sécurité que l'Etat islamique. Aussi, il apparaît clairement que la possibilité de pourvoir une assistance logistique et/ou militaire aux combattants du YPG apparaît comme une hérésie aux yeux d'Ankara qui ne tient pas à assister au renforcement d'un mouvement paramilitaire potentiellement hostile à sa frontière. Qui plus est, une évolution de l'équilibre des forces en faveur des Kurdes de Syrie pourrait permettre à ces derniers de revendiquer une autonomie politique voir même la création d'un Etat kurde indépendant en cas de démembrement total de la Syrie. Scénario catastrophe pour Ankara qui craint le diction "jamais deux sans trois" : après les Kurdes d'Irak et de Syrie, leurs cousins de Turquie pourraient être tentés de revoir à la hausse leurs revendications politiques et ainsi constituer un facteur encore plus crisogène qu'ils ne le sont actuellement pour la stabilité et l'unité du pays. Ces diverses raisons permettent d'expliquer pourquoi Ankara dénonce et tente de s'opposer à toute assistance étrangère aux forces de l'YPG.

Autrement dit, et en gardant à l'esprit que la priorité première d'Ankara est de faire tomber le régime de Bachar al-Assad et non de détruire l'Etat islamique, il apparaît que la lutte armée entre ce dernier et le YPG sert les intérêts turcs pour diverses raisons. Cette situation permet en effet d'user et d'affaiblir les forces kurdes de Syrie du YPG liées au PKK tout en empêchant une prise de contrôle totale de la région par l'Etat islamique. Concernant celui-ci, l'attitude de la Turquie au cours de ces derniers mois laisse à penser qu'Ankara le considère toujours comme un acteur pouvant s'avérer utile pour la chute du régime de Damas, ce qui rappelons le constitue la priorité numéro un du Président Erdogan. Il s'agit donc pour la Turquie de profiter de la situation actuelle pour jouer sur les deux tableaux : affaiblir les forces kurdes hostiles tout en endiguant l'expansion de l'Etat islamique ; lequel deviendrait la priorité une fois les autres objectifs atteints. 

Cette attitude ambigüe qui constitue un véritable jeu d'équilibriste n'est cependant pas dénuée de risques et a valu à la Turquie plusieurs revers diplomatiques au cours de ces derniers mois. 

Tout d'abord, l'immobilisme d'Ankara à l'égard de la dégradation de la situation sécuritaire dans la ville frontalière de Kobané a eu pour effet de soulever un vent de protestation au sein des Kurdes de Turquie. Ces derniers partagent un sentiment de solidarité avec leurs cousins syriens et interprètent la situation au travers du prisme du conflit qui les oppose eux-mêmes au pouvoir central d'Ankara depuis des décennies. Cette situation n'a pas manqué de déboucher sur plusieurs manifestations de la communauté kurde de Turquie ; manifestations qui ont d'ailleurs été réprimées par un usage massif de la violence. A cet égard, il convient de souligner que les déploiements importants opérés par l'armée turque dans les zones frontalières au cours de ces dernières semaines présentent une quadruple utilité

- Sécuriser la frontière contre des incursions d'éléments hostiles au pouvoir turc, qu'il s'agisse d'éléments kurdes ou de membres de l'Etat islamique ; 

- Empêcher les forces du YPG de recevoir des renforts conséquents ; 

- Disposer d'une force d'intervention prête à mener des incursions ciblées en territoire syrien contre des positions hostiles si le territoire national devait être ciblé de manière récurrente et intensive ; 

- Disposer d'une présence massive de forces de sécurité en cas d'émeutes trop importantes de la part des Kurdes de Turquie. 

Au regard de ces éléments, l'on est en droit de se demander : pourquoi la Turquie a-t-elle autorisé le transit par son territoire des combattants kurdes des Peshmergas ? 

Comme énoncé précédemment, la ville de Kobané est devenu un symbole dont la perte ne peut être acceptée pour la coalition menée par les Etats-Unis. Il convient donc d'agir et en conséquence de sa position géographique, la Turquie se retrouve naturellement au premier rang. Mais que faire concrètement sur le terrain ? Si les frappes aériennes ralentissent l'avancée des terroristes, elles ne semblent pas permettre à l'heure actuelle de forcer rapidement la décision. Les combattants kurdes ont besoin d'armements lourds ? Hors de question pour Ankara. Qui plus est, il faut des renforts humains au sol pour augmenter les forces en présence et aussi et surtout pour occuper et tenir le terrain. Laisser les volontaires désireux de gonfler les rangs du YPG traverser la frontière ? A nouveau hors de question pour Ankara. 

Mais il faut agir. L'immobilisme de sa position ambigüe a déjà coûté cher à la Turquie en crédit politique auprès de l'opinion publique internationale. Ankara a ainsi essuyé plusieurs revers diplomatiques qui l'ont poussé à faire évoluer sa position sans pour autant renoncer à ses principaux intérêts. En effet, si la Turquie a bel et bien participé à la conférence de Paris du 15 septembre dernier, elle n'en est pas moins restée sur le banc de touche en ce qui concerne la mise en oeuvre d'actions concrètes sur le terrain (exception faite d'un renforcement des contrôles relatifs au trafic de pétrole le long de sa frontière) : pas de participation aux actions militaires et refus de laisser les forces de la coalition utiliser ses bases aériennes. A l'Assemblée générale des Nations-Unies, la Turquie a proposé la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Syrie ainsi que l'instauration d'une zone tampon à sa frontière, côté syrien bien évidemment. Nouvel échec diplomatique : ces propositions n'ont rencontré aucun soutien. L'instauration d'une zone tampon nécessiterait des troupes au sol, opération risquée au coup politique potentiellement élevé. Aucun Etat n'y est favorable côté occidental où les souvenirs de l'Irak et de l'Afghanistan semblent encore bien présents. Qui plus est, l'instauration d'une telle zone tampon nécessiterait l'adoption d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies (CSNU). Or, même si les puissances occidentales se montraient soudainement favorables à cette idée, la Russie apposerait plus que probablement son veto en raison de ses liens stratégiques avec le régime de Bachar al-Assad. Idem pour la Chine au nom de la non-ingérence. Quant à une zone d'exclusion aérienne, elle favoriserait l'Etat islamique, ce qui irait dans le sens des intérêts d'Ankara pour les raisons énoncées précédemment mais contrarierait les intérêts américains dont la cible prioritaire demeure justement l'Etat islamique et non le régime de Damas. Résultat de cette politique : la Turquie se retrouve de plus en plus isolée et échoue à sa faire élire au CSNU comme membre non permanent.  

Outre ce dernier point qui constitue une véritable déroute diplomatique pour le Président Erdogan, les pressions américaines se font de plus en plus pressantes. Le 9 octobre dernier, le Général à la retraite du Corps des Marines John Allen, représentant spécial du Président Obama pour la Coalition contre l'Etat islamique s'est ainsi rendu en Turquie accompagné de l'adjoint au secrétaire d'Etat Brett McGurk. Ce 19 octobre, c'est le Président Obama lui-même qui a pris l'initiative de téléphoner à son homologue turc pour évoquer la situation en Syrie et en particulier à Kobané. Si les communiqués à propos de ce dernier entretien demeurent de part et d'autre laconiques (voir par exemple celui de la Maison Blanche), soulignant la nécessité d'une coopération sur le dossier syrien, il n'en demeure pas moins que ces différents contacts diplomatiques illustrent une certaine mise sous pression de la Turquie par l'administration Obama. 

Mais au-delà des mots, c'est avant tout le largage ce lundi 20 octobre par l'US Air Force d'équipements militaires et de matériel médical aux combattants du YPG présent à Kobané qui a constitué le message le plus limpide à l'égard d'Ankara. En agissant ainsi, les Etats-Unis ont démontré qu'ils n'hésiteraient pas aller à l'encontre des intérêts turcs tels que définis par le Président Erdogan. Dilemme à Ankara où les autorités ne souhaitent pas brader leurs positions. C'est dans ce contexte que les Peshmergas entrent en jeu.  

Si ces derniers sont bel et bien des combattants kurdes, ils ne sont pas considérés par Ankara comme un mouvement terroriste. Ils constituent au contraire le bras armé officiel du gouvernement de la Province autonome du Kurdistan irakien. Or la Turquie entretient depuis ces dernières années d'excellentes relations avec cette province autonome de l'Irak fédérale en raison d'intérêts économiques convergents dans le domaine des hydrocarbures. Le Kurdistan irakien est riche en pétrole et la Turquie constitue une voie naturelle pour l'exportation à destination du marché européen. Qui plus est, en raison de la primauté des intérêts économiques, le gouvernement kurde de cette province irakienne s'est montré particulièrement conciliant avec les autorités d'Ankara au sujet de la question des Kurdes de Turquie. 

Au travers de sa politique actuelle et de sa décision de laisser transiter les Peshmergas par son territoire, la Turquie effectue donc une distinction entre "les bons Kurdes" - les Peshmergas irakien - et les "mauvais Kurdes", c'est à dire les combattants du PKK et du YPG. Si cette vision dichotomique peut sembler simpliste, elle permet cependant de satisfaire à la fois Ankara et Washington en leur permettant de sauvegarder tout aussi bien leurs intérêts que les apparences.  

Les forces de défenses de Kobané obtiennent les renforts nécessaires mais ces derniers demeurent sous le contrôle d'une autorité favorable à Ankara, à savoir le gouvernement de la Province autonome du Kurdistan irakien. En ouvrant cette manne de renforts terrestres, la Turquie espère ainsi dissuader les autorités américaines de la nécessité d'effectuer de nouvelles livraisons d'armes aux combattants du YPG. Qui plus est, les combattants kurdes d'Irak ainsi que leurs armements n'ont pas comme vocation de rester indéfiniment en Syrie ; ils ne devraient donc pas renforcer de manière significative et sur le long terme les forces du PKK ou du YPG. Pour Ankara, le risque pris est donc calculé, perçu comme contrôlable et par conséquent acceptable. 

Au final, cette autorisation de transit par le territoire turc ne constitue donc pas une capitulation d'Ankara devant Washington ou un soudain revirement dans la politique étrangère de la Turquie mais bel et bien la mise en oeuvre d'une solution médiane permettant de garantir la sauvegarde des intérêts de chacun au nom du plus petit dénominateur commun. Si la Turquie refuse toujours d'apporter un soutien direct aux combattants kurdes, elle leur octroie cependant désormais un soutien indirect qui ne contrarie pas ses propres intérêts. 

Il n'en demeure pas moins que de manière générale, la Turquie s'obstine dans sa politique ambigüe en refusant tout compromis sur ses objectifs et intérêts propres alors qu'elle ne semble pas avoir les moyens de les atteindre unilatéralement. Si Ankara persiste dans cette voie, son isolement n'en sera que plus important et les coûts de l'échec plus élevés que ceux consécutifs au choix du compromis.

Remarque : Cet article a également été publié sous la forme de Commentary Paper de la Chaire IBL de l'Université Catholique de Louvain (UCL) et est disponible en format PDF sur le site du programme de recherche "Géopolitique et politique étrangère" du CECRI (Centre d'Etude des Crises et des Conflits Internationaux).