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mardi 21 octobre 2014

Turquie - Syrie : partie d'échecs à haut risque pour Ankara sur la défense de Kobané


La décision d'Ankara de laisser les combattants kurdes des Peshmergas transiter par son territoire pour porter assistance aux forces de défense de la ville frontalière de Kobané peut sembler apparaître comme un revirement de la politique étrangère turque sur ce dossier. Rien n'est moins vrai. Loin de constituer un changement de cap, cette décision apparaît plus comme une solution médiane satisfaisant les intérêts américains tout en ne compromettant pas ceux du Président Erdogan. 

Afin de développer cette affirmation, quelques éclaircissements s'avèrent nécessaires :

Il fallait agir pour la défense de Kobané. Troisième ville kurde de Syrie, la bataille pour son contrôle a acquis une dimension symbolique : si Kobané tombe, ce serait un échec cuisant pour la coalition internationale menée par Washington. Un succès militaire illustrerait en revanche l'efficacité de la stratégie actuellement mise en oeuvre par la coalition : frappes aériennes conduites par des puissances étrangères et délégation des combats terrestres aux forces indigènes auxquelles un soutien logistique est également prodigué. Kobané est donc devenu un enjeu pour la crédibilité de la coalition internationale. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les frappes militaires américaines (et américaines seulement) sont aujourd'hui plus nombreuses en Syrie qu'en Irak

Les forces armées kurdes qui défendent actuellement la ville de Kobané appartiennent aux Unités de protection populaire (Yekîneyên Parastina Gel - YPG), la branche armée du Parti de l'Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat - PYD). Or le YPG entretient des liens étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan - PKK), en conflit armé avec Ankara depuis 30 ans suite à ses revendications concernant l'autonomie et la reconnaissance des spécificités culturelles des Kurdes de Turquie ; ces derniers représentant entre 17 et 20% de la population turque selon les estimations. Sur ce sujet, il convient de souligner que l'accord de paix approuvé entre le PKK et Ankara en mars 2013 demeure extrêmement fragile : le gouvernement turc considère toujours le PKK comme une organisation terroriste et l'organisation kurde a récemment menacé de reprendre la lutte armée contre son ennemi de toujours, accusant Ankara de jouer un double jeu en continuant à soutenir implicitement les activités de l'Etat islamique dont les terroristes affrontent non seulement les forces fidèles au régime de Damas mais également les forces kurdes présentent en Syrie. Or, comme l'illustrent très clairement les déclarations récurrentes du Président Erdogan, le gouvernement turc considère le YPG comme un groupe terroriste à l'image du PKK, voir comme une menace tout aussi - voir plus - importante pour sa sécurité que l'Etat islamique. Aussi, il apparaît clairement que la possibilité de pourvoir une assistance logistique et/ou militaire aux combattants du YPG apparaît comme une hérésie aux yeux d'Ankara qui ne tient pas à assister au renforcement d'un mouvement paramilitaire potentiellement hostile à sa frontière. Qui plus est, une évolution de l'équilibre des forces en faveur des Kurdes de Syrie pourrait permettre à ces derniers de revendiquer une autonomie politique voir même la création d'un Etat kurde indépendant en cas de démembrement total de la Syrie. Scénario catastrophe pour Ankara qui craint le diction "jamais deux sans trois" : après les Kurdes d'Irak et de Syrie, leurs cousins de Turquie pourraient être tentés de revoir à la hausse leurs revendications politiques et ainsi constituer un facteur encore plus crisogène qu'ils ne le sont actuellement pour la stabilité et l'unité du pays. Ces diverses raisons permettent d'expliquer pourquoi Ankara dénonce et tente de s'opposer à toute assistance étrangère aux forces de l'YPG.

Autrement dit, et en gardant à l'esprit que la priorité première d'Ankara est de faire tomber le régime de Bachar al-Assad et non de détruire l'Etat islamique, il apparaît que la lutte armée entre ce dernier et le YPG sert les intérêts turcs pour diverses raisons. Cette situation permet en effet d'user et d'affaiblir les forces kurdes de Syrie du YPG liées au PKK tout en empêchant une prise de contrôle totale de la région par l'Etat islamique. Concernant celui-ci, l'attitude de la Turquie au cours de ces derniers mois laisse à penser qu'Ankara le considère toujours comme un acteur pouvant s'avérer utile pour la chute du régime de Damas, ce qui rappelons le constitue la priorité numéro un du Président Erdogan. Il s'agit donc pour la Turquie de profiter de la situation actuelle pour jouer sur les deux tableaux : affaiblir les forces kurdes hostiles tout en endiguant l'expansion de l'Etat islamique ; lequel deviendrait la priorité une fois les autres objectifs atteints. 

Cette attitude ambigüe qui constitue un véritable jeu d'équilibriste n'est cependant pas dénuée de risques et a valu à la Turquie plusieurs revers diplomatiques au cours de ces derniers mois. 

Tout d'abord, l'immobilisme d'Ankara à l'égard de la dégradation de la situation sécuritaire dans la ville frontalière de Kobané a eu pour effet de soulever un vent de protestation au sein des Kurdes de Turquie. Ces derniers partagent un sentiment de solidarité avec leurs cousins syriens et interprètent la situation au travers du prisme du conflit qui les oppose eux-mêmes au pouvoir central d'Ankara depuis des décennies. Cette situation n'a pas manqué de déboucher sur plusieurs manifestations de la communauté kurde de Turquie ; manifestations qui ont d'ailleurs été réprimées par un usage massif de la violence. A cet égard, il convient de souligner que les déploiements importants opérés par l'armée turque dans les zones frontalières au cours de ces dernières semaines présentent une quadruple utilité

- Sécuriser la frontière contre des incursions d'éléments hostiles au pouvoir turc, qu'il s'agisse d'éléments kurdes ou de membres de l'Etat islamique ; 

- Empêcher les forces du YPG de recevoir des renforts conséquents ; 

- Disposer d'une force d'intervention prête à mener des incursions ciblées en territoire syrien contre des positions hostiles si le territoire national devait être ciblé de manière récurrente et intensive ; 

- Disposer d'une présence massive de forces de sécurité en cas d'émeutes trop importantes de la part des Kurdes de Turquie. 

Au regard de ces éléments, l'on est en droit de se demander : pourquoi la Turquie a-t-elle autorisé le transit par son territoire des combattants kurdes des Peshmergas ? 

Comme énoncé précédemment, la ville de Kobané est devenu un symbole dont la perte ne peut être acceptée pour la coalition menée par les Etats-Unis. Il convient donc d'agir et en conséquence de sa position géographique, la Turquie se retrouve naturellement au premier rang. Mais que faire concrètement sur le terrain ? Si les frappes aériennes ralentissent l'avancée des terroristes, elles ne semblent pas permettre à l'heure actuelle de forcer rapidement la décision. Les combattants kurdes ont besoin d'armements lourds ? Hors de question pour Ankara. Qui plus est, il faut des renforts humains au sol pour augmenter les forces en présence et aussi et surtout pour occuper et tenir le terrain. Laisser les volontaires désireux de gonfler les rangs du YPG traverser la frontière ? A nouveau hors de question pour Ankara. 

Mais il faut agir. L'immobilisme de sa position ambigüe a déjà coûté cher à la Turquie en crédit politique auprès de l'opinion publique internationale. Ankara a ainsi essuyé plusieurs revers diplomatiques qui l'ont poussé à faire évoluer sa position sans pour autant renoncer à ses principaux intérêts. En effet, si la Turquie a bel et bien participé à la conférence de Paris du 15 septembre dernier, elle n'en est pas moins restée sur le banc de touche en ce qui concerne la mise en oeuvre d'actions concrètes sur le terrain (exception faite d'un renforcement des contrôles relatifs au trafic de pétrole le long de sa frontière) : pas de participation aux actions militaires et refus de laisser les forces de la coalition utiliser ses bases aériennes. A l'Assemblée générale des Nations-Unies, la Turquie a proposé la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Syrie ainsi que l'instauration d'une zone tampon à sa frontière, côté syrien bien évidemment. Nouvel échec diplomatique : ces propositions n'ont rencontré aucun soutien. L'instauration d'une zone tampon nécessiterait des troupes au sol, opération risquée au coup politique potentiellement élevé. Aucun Etat n'y est favorable côté occidental où les souvenirs de l'Irak et de l'Afghanistan semblent encore bien présents. Qui plus est, l'instauration d'une telle zone tampon nécessiterait l'adoption d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies (CSNU). Or, même si les puissances occidentales se montraient soudainement favorables à cette idée, la Russie apposerait plus que probablement son veto en raison de ses liens stratégiques avec le régime de Bachar al-Assad. Idem pour la Chine au nom de la non-ingérence. Quant à une zone d'exclusion aérienne, elle favoriserait l'Etat islamique, ce qui irait dans le sens des intérêts d'Ankara pour les raisons énoncées précédemment mais contrarierait les intérêts américains dont la cible prioritaire demeure justement l'Etat islamique et non le régime de Damas. Résultat de cette politique : la Turquie se retrouve de plus en plus isolée et échoue à sa faire élire au CSNU comme membre non permanent.  

Outre ce dernier point qui constitue une véritable déroute diplomatique pour le Président Erdogan, les pressions américaines se font de plus en plus pressantes. Le 9 octobre dernier, le Général à la retraite du Corps des Marines John Allen, représentant spécial du Président Obama pour la Coalition contre l'Etat islamique s'est ainsi rendu en Turquie accompagné de l'adjoint au secrétaire d'Etat Brett McGurk. Ce 19 octobre, c'est le Président Obama lui-même qui a pris l'initiative de téléphoner à son homologue turc pour évoquer la situation en Syrie et en particulier à Kobané. Si les communiqués à propos de ce dernier entretien demeurent de part et d'autre laconiques (voir par exemple celui de la Maison Blanche), soulignant la nécessité d'une coopération sur le dossier syrien, il n'en demeure pas moins que ces différents contacts diplomatiques illustrent une certaine mise sous pression de la Turquie par l'administration Obama. 

Mais au-delà des mots, c'est avant tout le largage ce lundi 20 octobre par l'US Air Force d'équipements militaires et de matériel médical aux combattants du YPG présent à Kobané qui a constitué le message le plus limpide à l'égard d'Ankara. En agissant ainsi, les Etats-Unis ont démontré qu'ils n'hésiteraient pas aller à l'encontre des intérêts turcs tels que définis par le Président Erdogan. Dilemme à Ankara où les autorités ne souhaitent pas brader leurs positions. C'est dans ce contexte que les Peshmergas entrent en jeu.  

Si ces derniers sont bel et bien des combattants kurdes, ils ne sont pas considérés par Ankara comme un mouvement terroriste. Ils constituent au contraire le bras armé officiel du gouvernement de la Province autonome du Kurdistan irakien. Or la Turquie entretient depuis ces dernières années d'excellentes relations avec cette province autonome de l'Irak fédérale en raison d'intérêts économiques convergents dans le domaine des hydrocarbures. Le Kurdistan irakien est riche en pétrole et la Turquie constitue une voie naturelle pour l'exportation à destination du marché européen. Qui plus est, en raison de la primauté des intérêts économiques, le gouvernement kurde de cette province irakienne s'est montré particulièrement conciliant avec les autorités d'Ankara au sujet de la question des Kurdes de Turquie. 

Au travers de sa politique actuelle et de sa décision de laisser transiter les Peshmergas par son territoire, la Turquie effectue donc une distinction entre "les bons Kurdes" - les Peshmergas irakien - et les "mauvais Kurdes", c'est à dire les combattants du PKK et du YPG. Si cette vision dichotomique peut sembler simpliste, elle permet cependant de satisfaire à la fois Ankara et Washington en leur permettant de sauvegarder tout aussi bien leurs intérêts que les apparences.  

Les forces de défenses de Kobané obtiennent les renforts nécessaires mais ces derniers demeurent sous le contrôle d'une autorité favorable à Ankara, à savoir le gouvernement de la Province autonome du Kurdistan irakien. En ouvrant cette manne de renforts terrestres, la Turquie espère ainsi dissuader les autorités américaines de la nécessité d'effectuer de nouvelles livraisons d'armes aux combattants du YPG. Qui plus est, les combattants kurdes d'Irak ainsi que leurs armements n'ont pas comme vocation de rester indéfiniment en Syrie ; ils ne devraient donc pas renforcer de manière significative et sur le long terme les forces du PKK ou du YPG. Pour Ankara, le risque pris est donc calculé, perçu comme contrôlable et par conséquent acceptable. 

Au final, cette autorisation de transit par le territoire turc ne constitue donc pas une capitulation d'Ankara devant Washington ou un soudain revirement dans la politique étrangère de la Turquie mais bel et bien la mise en oeuvre d'une solution médiane permettant de garantir la sauvegarde des intérêts de chacun au nom du plus petit dénominateur commun. Si la Turquie refuse toujours d'apporter un soutien direct aux combattants kurdes, elle leur octroie cependant désormais un soutien indirect qui ne contrarie pas ses propres intérêts. 

Il n'en demeure pas moins que de manière générale, la Turquie s'obstine dans sa politique ambigüe en refusant tout compromis sur ses objectifs et intérêts propres alors qu'elle ne semble pas avoir les moyens de les atteindre unilatéralement. Si Ankara persiste dans cette voie, son isolement n'en sera que plus important et les coûts de l'échec plus élevés que ceux consécutifs au choix du compromis.  

dimanche 19 octobre 2014

Iran : un parlementaire conservateur défend la remise en liberté de Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi


Dans une lettre ouverte adressée au Président Hassan Rouhani, le député conservateur Ali Motahhari s'en est violemment pris à la détention illimitée des deux figures emblématiques du "Mouvement vert", lequel avait suivi la réélection à la présidence de la république de M. Ahmadinejad au cours de l'été 2009. 

Motahhari fustige ainsi la mise en résidence surveillée à laquelle sont soumis depuis plus de 3 ans Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi. Pour le parlementaire, pourtant conservateur, cette détention donne une mauvaise image de l'Iran à l'étranger et sape la légitimité du régime auprès de la population. Rappelant l'exemple du Grand Ayatollah Montazeri dont le discours critique à l'égard de la politique de l'Ayatollah Khomeini l'avait condamné à une mise en détention similaire jusqu'à son décès, Motahhari insiste sur la nécessité de ne pas répéter les mêmes erreurs. Le député souligne que les avis critiques sont inévitables dans tous les types de gouvernement et que cela était déjà le cas du temps du Prophète ou de l'Imam Ali. 

Motahhari pointe également du doigt la mauvaise gestion par le pouvoir de la crise post-électorale qui avait secoué le pays durant les mois ayant suivis l'élection présidentielle de 2009 et estime injuste au regard de l'Islam que les deux figures politiques du mouvement vert n'aient pas eu droit au procès que devrait normalement leur octroyer le système judiciaire de la République islamique. 

En conclusion, le député pointe du doigt la responsabilité du gouvernement actuel qu'il accuse d'immobilisme... 

Si cette lettre ouverte illustre bien le débat de façade qui semble exister sur la scène politique iranienne concernant ce dossier épineux en dépit des limites imposées par le régime, il convient cependant de souligner un point important : 

Le Président Rouhani ne dispose pas des leviers de pouvoir nécessaires que pour faire évoluer ce dossier. 

En effet, le système judiciaire iranien comprend trois figures principales : 

- Le Chef du système judiciaire (Sadeq Larijani) ; 

- Le Procureur général de la République islamique (Gholam-Hossein Mohseni-Eje'i) ; 

- Le Ministre de la justice (Mostafa Pourmohammadi). 

Les deux premiers, véritables tenants du pouvoir judiciaire en Iran, occupent leur poste depuis 2009 et sont directement nommés par le Guide suprême, à savoir Ali Khamenei. Ils sont étiquetés comme étant proches du Guide et par conséquent conservateurs. Le Ministre de la justice joue quant à lui un rôle de figuration dont les réelles prérogatives demeurent purement théoriques. 

Autrement dit, cette lettre ouverte constitue un nouveau chapitre dans la confrontation politique qui oppose réformateurs et conservateurs. En cherchant à faire porter le chapeau de cette détention illimitée et inconstitutionnelle (voir art. 32 de la Constitution iranienne) au Président Rouhani, les conservateurs cherchent à décrédibiliser le gouvernement en place aux yeux de l'opinion publique, que celle-ci soit domestique ou internationale. 

Le porte-parole du gouvernement s'est d'ailleurs retrouvé dans une position délicate au moment de répondre à cette missive, déclarant de manière lacunaire que le gouvernement prenait ce sujet très au sérieux. 

Elu président à l'été 2013, Hassan Rouhani voit sa marge de manoeuvre politique réduite en raison de la nature même du système institutionnel iranien où les conservateurs contrôlent de nombreux leviers pour mettre à mal son image ainsi que sa politique. L'ancien Président M. Khatami en sait lui aussi quelque chose... 

Enfin, cette affaire n'est pas sans rappeler l'accélération de l'application des condamnations à mort en Iran depuis un an, autre dossier qui a entaché l'image du gouvernement actuel alors que cette prérogative dépend elle aussi du pouvoir judiciaire qui comme énoncé précédemment est aux mains des conservateurs. 

De retour d'Iran : Chroniques persanes reprend du service !

Après mon - trop court - séjour en Iran, me voilà revenu en Belgique et prêt à reprendre du service ! 
A très bientôt pour de nouvelles informations et analyses concernant l'histoire et la politique iranienne !   

samedi 11 octobre 2014

En Iran jusqu'au 18 octobre

Dans la mesure où je suis en Iran jusqu'au 18 octobre prochain, je serai dans l'impossibilité d'alimenter le blog au cours de cette période.

Bon boulot à toutes et à tous et à bientôt !

mercredi 1 octobre 2014

Turquie : quels scénarios d'intervention face à l'Etat islamique ?

Dans les premiers mois du soulèvement populaire contre le régime de Bachar al-Assad au début de l’année 2011, la Turquie a fait preuve de retenue à l’égard de Damas. Alors que ses partenaires européens et américains ont très vite optés pour une stratégie coercitive[1] contre le régime syrien, Ankara – soucieux de préserver les acquis de sa politique du « zéro problème avec son voisinage » – s’est présentée comme le dernier espoir en vue d’une sortie de crise par la voie diplomatique.

La répression de plus en plus violente et l’enfoncement du pays dans le chaos de la guerre civile ont cependant usé la patiente du gouvernement Erdogan, poussant ce-dernier à durcir progressivement son discours contre son voisin syrien. Finalement, il fut demandé à Ahmet Davutoglu, alors ministre turc des Affaires étrangères, de conduire une mission diplomatique de la dernière chance. Suite à l’échec de cette ultime tentative en août 2011, la Turquie effectua une volte-face à 180° et se positionna comme l’un des acteurs les plus virulents et hostiles envers le régime de Bachar al-Assad.

Le gouvernement Erdogan apporta dès lors un soutien tacite aux opposants de Damas, et ce y compris auprès des groupes islamistes extrémistes dont le futur Etat islamique. La Turquie ferma dès les yeux sur l’utilisation de son territoire à la frontière syrienne comme base arrière propice à l’implantation de sanctuaires pour les groupuscules terroristes combattant l’armée de Bachar al-Assad. Il est également fort probable que Ankara facilita le transit d’armements financés par les pétromonarchies du Golfe à destination de ces mêmes groupuscules.

Aujourd’hui la situation sécuritaire a évolué. Les partisans de l’autoproclamé Etat islamique sont devenus financièrement indépendants. Ceci grâce au trafic d’hydrocarbures extraits des puits syriens et irakiens sous le contrôle des partisans de Abou Bakr al Baghdadi[2] ainsi que grâce au butin amassé lors de la prise de Mossoul – deuxième ville la plus peuplée d’Irak – et du braquage de l’antenne de la Banque nationale irakienne qui y était établie. Butin estimé de cette dernière opération : entre 425 et 430 millions de dollars.

Dès lors, l’Etat islamique s’est affranchi du contrôle de ses anciens soutiens, devenant pour ces derniers non plus un outil de leur politique étrangère mais bien leur première menace sécuritaire. Conscient de cette évolution, les Etats du Golfe ont donc décidé de participer à la grande coalition issue de la Conférence de Paris du 15 septembre dernier. A l’issue de cette dernière, les Etats participants se sont engagés à assister le gouvernement de Bagdad « par tous les moyens » ; y compris militaire donc, pour contrer la progression des terroristes. L’Arabie saoudite, ancien financier de l’Etat islamique, a ainsi symboliquement pris part aux bombardements des troupes de celui-ci en Irak. Et la Turquie ?

Bien qu’ayant participé à la Conférence de Paris et en dépit de l’allocution du président Erdogan à l’Assemblée générale des Nations-Unies au cours de laquelle le chef de l’Etat turc s’est déclaré engagé à prendre des mesures concrète contre l’EI, la stratégie d’action de la Turquie demeure encore pour le moment indéfinie. La situation a cependant de quoi inquiéter Ankara en raison de sa proximité géographique avec les zones de conflit. En effet, cette proximité géographique constitue justement un facteur rendant tous les scénarios possibles éminemment complexes en raison de leurs retombés sécuritaires potentielles. Ce paramètre ne manquera pas de marquer la prise de décision des dirigeants turcs lorsque ces derniers se devront de définir clairement leurs positions.

Par ailleurs, rappelons que la Turquie est soumise à un afflux constant de réfugiés depuis le déclenchement des hostilités en Syrie. Ceux-ci se comptent aujourd’hui à plus d’un million de personnes, principalement concentrées à proximité de la frontière turco-syrienne. Outre la situation humanitaire précaire de ces réfugiés, ceux-ci constituent un facteur de pression sur les populations turques locales. L’instabilité qui en résulte dans les régions concernées pousse les Turcs à se montrer de plus en plus ouvertement hostiles à l’égard des personnes demandant l’asile sur leur territoire. Cet afflux de réfugiés a par ailleurs été revitalisé par la monté en puissance de l’EI au cours de l’été 2014. Ce sont ainsi plus de 150 000 réfugiés – principalement des Kurdes – qui ont cherché à gagner la Turquie au cours de ces dernières semaines. A ce stade, il n’est d’ailleurs pas exagéré de parler d’un développement exponentiel du sentiment de xénophobie à l’égard des Syriens ou des Kurdes ayant dus fuir les combats en Irak ou en Syrie. A noter également que cette région frontalière a été le théâtre de plusieurs attentats ainsi que la cible de tirs sporadiques de mortier. Tous ces facteurs ont également contribué à la montée des tensions ainsi qu’à la nécessité pour le gouvernement d’Ankara de prendre position en faveur de mesures concrètes en vue de rétablir un climat de sécurité sur cette région périphérique de son territoire.

Le parlement turc se réunira ainsi le jeudi 2 octobre 2014 pour débattre à huit-clos de la nature de l’engagement de la Turquie dans la lutte contre l’EI. Si l’opposition au gouvernement s’est montrée ostensiblement hostile à toute éventualité d’intervention terrestre, l’AKP actuellement au pouvoir s’est pour sa part gardé de laisser filtrer trop d’informations quant aux scénarios ayant sa préférence. Plusieurs tendances semblent cependant se dessiner au regard des déclarations des dignitaires turcs de ces derniers jours.

Les principales priorités d’Ankara sont aujourd’hui, par ordre d’importance, (1) de sécuriser sa frontière avec la Syrie et l’Irak, (2) d’affaiblir suffisamment l’EI pour que celui-ci ne constitue plus un facteur déstabilisant pour la région[3], et (3) de faire tomber le régime de Bachar al-Assad.

En vue de sécuriser sa frontière, le gouvernement Erdogan a décidé de renforcer la concentration de militaires dans les zones concernées et de déployer certaines unités en stand-by afin d’améliorer leurs délais de réaction en cas de détérioration soudaine de la situation. Des blindés ont ainsi été déployés à la date du 30 septembre 2014 juste en face de la frontière syrienne, à proximité du village kurde-syrien de Kobane[4] actuellement assiégé par les forces de l’EI.

Aussi, il apparaît probable au regard des derniers éléments disponibles que la Turquie pourrait se montrer prête à intervenir militairement sur le sol syrien dans le cas où son territoire serait pris pour cible de manière délibérée, répétée et intensive par les forces de l’EI. Dans pareil cas de figure, Ankara pourrait se retrancher à juste titre derrière l’argument de la légitime défense afin de légitimiser sa riposte sur le plan du droit international. En effet, le facteur « légitimité » occupe une place primordiale dans le processus de prise de décision de la politique étrangère du gouvernement turc depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Il est cependant important de préciser ici que cette riposte serait limitée tout aussi bien dans sa portée, sa profondeur, que dans le temps. L’objectif serait de sécuriser la frontière en neutralisant les principales positions tenues par les forces de l’EI. Il s’agirait donc d’un objectif à court terme. Il ne serait pas question pour les forces turques de s’engager en profondeur dans le territoire syrien pour prendre une part active au conflit qui secoue le pays depuis 2011. En cas de succès, cette opération présenterait en outre l’avantage de réguler voir affaiblir le flux des réfugiés.

A l’occasion de son discours devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, le président Erdogan a même suggéré l’instauration d’une « zone tampon » du coté syrien et irakien de la frontière de la Turquie avec ces deux pays[5]. Les Etats-Unis se sont cependant montrés hostiles à cette éventualité qui nécessiterait un contingent important de troupes au sol ; troupes qui se trouveraient particulièrement exposées. Quoi qu’il en soit, ce scénario restera lettre morte aussi longtemps que durera l’opposition de Washington. Les raisons en sont simples : (1) il sera impossible de faire passer une résolution au Conseil de sécurité des Nations-Unies en faveur d’une zone tampon si les Etats-Unis y apposent leur veto et (2) la Turquie n’a ni les moyens ni la volonté politique d’instaurer une zone tampon de manière unilatérale ; toujours pour des raisons de légitimité au regard du droit international.

De même, il semble fort peu probable de voir les forces turques pénétrer en territoire syrien dans le cadre d’un scénario autre que celui de la légitime défense développé précédemment. Les raisons sont similaires à celles que nous venons d’exposer : (1) Ankara n’agira pas de la sorte sans résolution du Conseil de sécurité et (2) la Turquie ne possède pas les moyens nécessaires que pour intervenir seule et dans la durée sur le sol syrien. Pour Ankara, si une intervention terrestre d’ampleur et prolongée devait avoir lieu, celle-ci ne pourrait se tenir que dans le cadre élargi d’une coalition internationale approuvée par le Conseil de sécurité des Nations-Unies. Or aujourd’hui, l’envoi de troupes au sol en Syrie – tout comme en Irak – demeure totalement exclu.

Il convient également de préciser qu’un autre élément rend difficilement envisageable une action prolongée des forces armées turques en Syrie ou en Irak : le facteur kurde. Difficile en effet d’imaginer la Turquie s’engager dans la durée pour une action militaire hors de ses frontières, dans des territoires kurdes, dans lesquels sont actifs des groupes armées kurdes qui, en dépit de leur haine pour l’Etat islamique, n’accordent cependant pas pour autant leur confiance aux troupes d’Ankara. Cemil Bayik, le commandant militaire du PKK a ainsi récemment déclaré que selon lui, la Turquie n’avait pas cessé sa coopération avec l’Etat islamique et qu’elle cherchait avant tout à nuire aux intérêts des forces kurdes. Il s’est par ailleurs déclaré prêt à enterrer le fragile cessez-le-feu conclu en mars 2013 entre le PKK et le gouvernement Erdogan[6].

Si une opération terrestre semble donc peu envisageable à l’exception d’une riposte ciblée et limitée en cas de légitime défense, qu’en est-il de l’éventualité de la participation de la Turquie aux frappes aériennes contre l’EI ?

La Turquie n’a toujours pas pris de position sur ce point. Dès lors le risque existe pour Ankara de rester sur la touche comme ce fut le cas lors de l’intervention en Libye en 2011. Initialement hostile à l’action militaire, la Turquie avait alors tenté de prendre le train en marche en offrant sur le tard sa participation au blocus des côtes libyennes. Cela dit, Ankara ne manque pas d’arguments pour justifier son retrait des affaires militaires. Aujourd’hui, la frontière demeure non-sécurisée et extrêmement poreuses, surtout pour des éléments isolés. Participer à des frappes aériennes reviendrait à entrer ouvertement en guerre contre l’EI sur le terrain militaire. Ankara deviendrait dès lors une cible officielle pour les terroristes, ce qui, au regard de la situation frontalière, constituerait un risque majeur sur le plan de la sécurité domestique. Le risque serait en effet accru de voir des éléments étrangers pénétrer sur le territoire de la Turquie afin d’y commettre des attentats. De plus, l’EI jouit d’une popularité sans cesse croissante auprès de la tranche la plus conservatrice de la société turque. Il ne serait donc pas impossible qu’en cas d’implication trop directe d’Ankara contre l’EI, les sympathisant turcs de ce dernier se révèlent telle une cinquième colonne susceptible de se livrer à des attentas terroristes. En outre, une solution médiane existe également : à savoir laisser les membres de la coalition utiliser les bases militaires situées sur le territoire turc. Ce dernier scénario permettrait à Ankara de ménager à la fois ses intérêts sécuritaires ainsi que ses partenaires traditionnels comme par exemple les Etats-Unis. 

A l’heure ou la société turque apparaît de plus en plus clivée entre tenant de la laïcité et conservateurs islamiques, la préservation de la sécurité intérieure du pays sera au premier plan de la prise de décision du gouvernement actuel.  L’implication ou non de la Turquie dans les frappes aériennes contre l’EI constituera en outre un bon indicateur de la menace perçue par Ankara à l’égard de l’EI. Ainsi, si la Turquie estime que la coalition actuelle déploie des moyens militaires suffisants, il est fort peu probable qu’elle décide de prendre le risque de s’engager ouvertement sur le terrain militaire. A contrario, si Ankara estime que l’EI ne peut être neutralisé au regard des moyens actuellement déployés, elle se devra alors de prendre le risque d’intervenir militairement dans le cadre et les règles de la coalition active contre l’EI.

Outre l’outil militaire, la Turquie dispose également d’autres moyens pour faire pression sur l’Etat islamique et ce d’autant plus que sa position géographique en fait un Etat de première ligne.

Tout d’abord, Ankara se doit de lutter pro-activement contre les activités qu’elle avait précédemment couvertes voir même encouragées. Autrement dit, le territoire turc doit être sécurisé et ne plus constituer une base arrière ou une route d’approvisionnement pour les combattants de l’EI. Enfin, le gouvernement du président Erdogan doit mettre en place des mesures efficaces en vue de lutter contre le trafic d’armes mais aussi et surtout contre le trafic d’hydrocarbures issus des installations contrôlées par l’EI en Syrie et en Irak.

Le choix ne sera donc pas facile pour le gouvernement turc, mais ce qui est certain, c’est que même si la Turquie choisissait de rester un cran en retrait sur le plan militaire, elle se devra en revanche de jouer un rôle de premier plan dans les domaines politiques et économiques ; cela aussi bien sur le court terme que sur le moyen terme. On peut véritablement parler d’opportunité pour Ankara de se poser en puissance régionale responsable et ainsi promouvoir son modèle politique au travers de son soft power ; à condition que les choix effectués s’avèrent être les bons.  




[1] Via la mise en place de multiples sanctions.
[2] Calife autoproclamé de l’Etat islamique.
[3] A noter que “affaiblir” ne signifie pas “éradiquer”. Tout laisse à penser en effet que la Turquie ne voit pas la lutte armée entre Damas et l’EI comme un élément négatif au regard de ses intérêts.
[4] Today’s Zaman, Turkish thanks reinforce border as ISIL shells Syrian town, 30 septembre 2014.
[5] Today’s Zaman, US noncommittal over buffer zone on Turkey’s borders, 28 septembre 2014.
[6] Zaman A., PKK commander threatens to resume war, al-Monitor, 25 septembre 2014.

dimanche 28 septembre 2014

Iran - Nucléaire : Interview de Wendy Sherman, représentante des Etats-Unis dans le cadre des négociations relatives au programme nucléaire iranien

En complément de mon post précédent, je vous propose le lien suivant qui renvoie vers une interview en date du 25 septembre dernier de Wendy Sherman, laquelle occupe la tête de l'équipe des négociateurs américains en charge des négociations sur la question nucléaire iranienne.



Histoire de se faire une idée des deux discours...

Voici le lien :

http://www.voanews.com/content/us-negotiator-sherman-reports-progress-at-nuclear-talks-with-iran/2462342.html


Iran - Nucléaire : interview de Abbas Araghchi, Vice-ministre iranien des affaires étrangères en charge des négociations sur le nucléaire

Je relaie ici une interview réalisée par France 24 du Vice-ministre iranien des affaires étrangères en charge des négociations sur le programme nucléaire iranien, à savoir Mr. Abbas Araghchi.



Cette interview date du 2 septembre dernier et résume assez bien la position de Téhéran de sur la question nucléaire ainsi que sur la réponse à apporter à la présence de l'Etat islamique en Irak.

Qui plus est, ce type d'interview est suffisamment rare que pour en justifier la diffusion.

L'intégralité de cette interview est consultable via l'URL suivante :

http://www.france24.com/en/20140902-interview-abbas-araghchi-iranian-deputy-foreign-minister-nuclear-talks-iran-six-world-powers-deadline/

jeudi 25 septembre 2014

Hassan Rouhani à l'Assemblée générale des Nations-Unies : un discours sans véritable surprise axé sur l'extrémisme islamiste et la question nucléaire iranienne.

Le discours du président iranien vient tout juste de s'achever à la tribune de l'Assemblée générale des Nations-Unies mais nous pouvons déjà en souligner certains passages et nous prêter à une première analyse. 



Tout d'abord, le discours ne contient pas de grande surprise : il respecte à la virgule prêt le minimum syndical des idées devant être reprises lors d'un exercice de ce genre au regard de l'idéologie de la République islamique. J'y reviendrai. 

Cela dit, il ne se veut pas agressif pour autant, même si il ne se prive pas d'épingler l'Occident pour ses erreurs passées et actuelles (du point de vue iranien). 

On peut dire que le discours du président Rouhani s'est concentré sur deux volets, à savoir : 

1) La lutte contre l'extrémisme islamiste ; 

2) La question nucléaire iranienne. 

De cela, nous pouvons déjà faire deux observations : 

1) Israël est pour ainsi dire absent de ce discours ; exception faite d'une maigre référence à la situation à Gaza. Cela tranche considérablement avec les allocutions des années précédentes et il est d'autant plus important de le souligner que l'actualité concernant le conflit israélo-palestinien a été pourtant particulièrement chaude au cours de ces derniers mois. Sur le fond, ce point constitue l'évolution la plus marquante entre le président Rouhani et son prédécesseur, M. Ahmadinejad, le premier faisant preuve ici d'une certaine retenue.

2) En optant pour les deux volets précités, le président iranien se concentre très clairement sur la possible évolution des relations entre la République islamique et les puissances occidentales, au premier plan desquelles se trouvent les Etats-Unis.

C'est bien ce dernier point qui constitue la pierre angulaire de son discours. Celui-ci est on ne peut plus clair : l'Iran est une puissance régionale, au plus vite vous l'admettrez, au plus vite tout le monde y gagnera. 


Sur le terrorisme tout d'abord. 

L'accent est mis sur la responsabilité de l'Occident concernant la situation sécuritaire désastreuse qui frappe aujourd'hui le Moyen-Orient. Sont principalement mentionnés : la colonisation (et par extension la manière dont s'est déroulé le processus de décolonisation) ainsi que les ingérences étrangères - comprenez occidentales - de ces dernières années. 

Les interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Syrie sont ainsi présentées comme autant de facteurs déstabilisants ayant alimenté le cycle de la violence, l'anti-occidentalisme et in fine l'extrémisme islamiste. Hassan Rouhani a par ailleurs également souligné le fait que la démocratie occidentale n'est en rien un simple "produit" pouvant être exporté de l'Ouest vers l'Est.

Pour le président iranien, les bombes étrangères ne résoudront pas le problème, elles l'amplifieront.  Les Etats-Unis ne doivent pas prendre le leadership de la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient. Ce dernier doit avant tout être réglé par les puissances régionales. C'est sur ce point qu'il est vital d'insister car il résume à lui seul le principal fil conducteur de la politique étrangère iranienne, à savoir le désir de s'affirmer comme la puissance majeure de la région. 

L'Iran ne souhaite pas être soumis aux influences étrangères, il veut traiter avec elles d'égal à égal. L'Iran ne souhaite pas que des puissances étrangères structurent le Moyen-Orient, il souhaite être la puissance structurante du Moyen-Orient. Cela dit, la République islamique se présente avant tout au travers de ses discours officiels comme une puissance bienveillante et stabilisatrice pour son environnement, un peu comme la Chine au travers de sa doctrine du "développement pacifique". Hassan Rouhani l'a d'ailleurs rappelé depuis la tribune de l'Assemblée générale : "Les affirmations selon lesquelles l'Iran cherche à contrôler les Etats de la région (le Moyen-Orient) relèvent du mythe". 

Le président iranien n'a eu de cesse de rappeler que son pays constituait un havre de paix, de sécurité et de stabilité dans un environnement soumis de toutes parts à l'avancée des extrémistes. Ce faisant, il indique clairement aux puissances occidentales qu'il sera difficile de se passer de Téhéran pour quiconque souhaite parvenir à stabiliser le Moyen-Orient et l'Afghanistan. 

Aussi, en appelant les puissances étrangères à laisser les acteurs régionaux prendre le leadership de la lutte contre les extrémistes, le président iranien pense avant tout à son propre pays et à l'influence qu'il pourrait en tirer. Et l'Iran possède des arguments pour ce faire (non repris dans le discours cependant) : il n'a jamais financé - au contraire des puissances arabes du Golfe - les combattants de l'EI et il a été le premier acteur étatique à lutter militairement contre l'EI en Syrie avant de s'engager également en Irak au cours de cet été. Le président irakien avait d'ailleurs remercié l'Iran pour son aide et regretté l'absence de Téhéran à la Conférence de Paris du 15 septembre dernier. 

Le message de Hassan Rouhani est donc on peut plus limpide : laissez-nous mener la lutte contre l'Etat islamique, cela nous serait mutuellement bénéfique.

Cela dit, le président iranien ne ferme la porte à toutes formes d'interventions étrangères dans la lutte contre l'extrémisme. Bien au contraire, il semble même tendre la main à l'Occident lorsqu'il affirme : "Si d'autres pays veulent réellement lutter contre le terrorisme, qu'ils assistent les Etats de la région dans leurs efforts pour y parvenir". Autrement dit, assistez-nous mais laissez-nous le premier rôle. 

Pareil scénario serait une victoire pour le régime de la république islamique qui se verrait reconnaître par Washington la capacité potentielle de résoudre une crise insoluble pour la puissance américaine.  Autrement dit, face à cette menace commune que constitue l'EI, Washington admettrait la supériorité de l'Iran pour résoudre le problème. Au regard des relations teintées d'antipathie qu'entretiennent les deux pays depuis la révolution islamique de 1979, difficile d'imaginer plus grande victoire symbolique pour Téhéran. 

Nous pouvons également y voir une allusion à l'engagement de longue date de la République islamique en Syrie. Le président iranien ne manque pas de rappeler que son pays a soutenu dès le début le régime de Damas contre les extrémistes islamistes. Or depuis le début de la guerre civile, les puissances occidentales dénoncent l'engagement de l'Iran - et du Hezbollah - auprès des troupes de Bachar al-Assad tandis que Téhéran de son côté met en garde contre les dangers que représentent les groupes terroristes présents en Syrie et financés par les monarchies du Golfe. Dans le discours du président Rouhani semble résonner une amère constatation : "nous vous avions bien prévenus".

Par ailleurs, le président iranien lance également un appel du pied à la coopération lorsqu'il souligne que le terrorisme est un problème d'ordre mondial et que "nous sommes tous dans le même bateau". 

Quoi qu'il en soit, l'Iran sait que l'on ne peut pas se passer de lui pour résoudre les problèmes de la région et son absence à la Conférence de Paris ne constitue en rien un obstacle à sa participation. Elle lui permet au contraire de se présenter comme un acteur "à part", donnant l'impression de traiter d'égal à égal avec Washington. La rencontre bilatérale de lundi dernier - une semaine après la Conférence de Paris - entre John Kerry et Mohammad Javad Zarif - le ministre iranien des affaires étrangères - en est une parfaite illustration. Pour les Iraniens, le message est clair : ils entendent traiter avec les Etats-Unis sur un pied d'égalité et non au sein d'une coalition considérée comme illégitime et de facto soumise à la volonté da Washington. 


Concernant le programme nucléaire iranien. 

Hassan Rouhani prévient : "il n'y a pas d'autre solution que la voie de la négociation. Ceux qui pensent le contraire commettent une grave erreur". 

Autrement dit, le président iranien met en garde contre toute possibilité d'intervention militaire étrangère. 

D'une part, il souligne l'attitude constructive de son pays ainsi que le rôle de la République islamique dans les avancées diplomatiques réalisées au cours de cette dernière année. 

D'autre part, il dénonce les sanctions internationales contre l'Iran, les qualifiant "d'erreurs stratégiques" et d'"injustice" ; arguant qu'elles n'ont en rien contribué à faire avancer les négociations - bien au contraire - et qu'elles ne pénalisent pas seulement la République islamique mais bien l'ensemble des économies de la région. 

Il apparaît clairement au fil de son discours que du point de vue iranien, la balle est désormais dans le camp occidental, Téhéran estimant avoir déjà fourni suffisamment de gage de sa bonne volonté. S'agit-il d'un appel du pied pour plus de souplesse concernant les modalités du droit de l'Iran à entretenir une capacité d'enrichissement domestique ? Sans doute. 

Et Rouhani de mettre la pression sur les Occidentaux : "Un accord définitif sur le nucléaire iranien permettrait aux Occidentaux de prouver qu'ils n'appliquent pas de doubles standards" ... Les accusations de "deux poids deux mesures"contre l'Occident dans le domaine du nucléaire reviennent en effet de manière itérative dans les discours iraniens depuis 2002. L'Inde est ainsi régulièrement citée en raison de ses partenariats nucléaires avec l'Occident alors qu'elle n'a pas signé le TNP (Traité de Non-Prolifération). 

Pour finir, le président iranien a insisté sur le fait que la résolution pacifique du différend nucléaire permettrait d'ouvrir une nouvelle ère de coopération dans la région. 


En conclusion. 

Comme énoncé en introduction à ce billet, tous les ingrédients du discours traditionnel de la République islamique sont présents dans le speech du président Hassan Rouhani. 

1) La lutte contre l'injustice : dénonciation du néo-impérialisme et du néocolonialisme occidental. L'Iran se présente encore ici comme le rempart à cette injustice, que se soit par l'alternative qu'il propose dans la lutte contre l'EI ou par son action de résistance face aux pressions occidentales concernant son programme nucléaire. 

2) Le nationalisme : l'exacerbation de la fierté nationale et de la grandeur de l'Iran au travers des multiples références quant au rôle de premier plan que le pays entend jouer dans la région. 

A côté de cela, signalons encore les accusations lancées par le président iranien concernant la mauvaise couverture du conflit en Irak par les médias occidentaux qu'il accuse d'amalgamer "Islam" et "terrorisme". 

Pour terminer cette première analyse du discours de Hassan Rouhani à l'Assemblée générale des Nations-Unies, signalons que même si il ne comporte aucune surprise sur le fond, la forme apparaît toutefois nettement moins conflictuelle que ce que nous avions pu observer à de diverses occasions au cours de ces dernières années. Je pense ici tout particulièrement aux discours présidentiels sous M. Ahmadinejad. 

Cependant, sur le fond, le message véhiculé par ce discours ne représente pas une réelle inflexion de la politique étrangère iranienne. Autrement dit, les objectifs iraniens demeurent inchangés mais la stratégie pour les atteindre repose désormais sur une plus grande ouverture avec l'Occident en lieu et place d'une confrontation directe. L’avenir du Moyen-Orient semble donc en grande partie reposer sur la capacité des puissances occidentales à faire confiance à la République islamique ainsi que sur la capacité de cette dernière à tenir ses engagements. Autrement dit, cet avenir demeure encore et toujours incertain…